DES
| BALADIES DES 08
PRÉSENTÉ A L'ACADÉMIE DES SCIENCES > DES BELLES-LÈTTRES ET DES ARTS DE ROUEN.
UN homme devenu célèbre publie impunément un ouvrage médiocre; la prévention le fait croire recommandable, et, s’il ne paraît aucune critique qui en fasse connaître les défauts, il tombe insensiblement dans l'oubli, sans donner atteinte à la réputation dont jouit l'écrivain : c’est un avantage que donnent des circonstances favorables. On voit au contraire des productions estimables traitées sans aucun égard ; elles servent de motifs pour attaquer les auteurs ; mais, lorsque les critiques sont injustes , l'ouvrage en recoit de l'éclat, et l’auteur leur est enfin redevable de sa plus solide gloire. M. Petit a été dans ce cas à l’occasion de son Traité des maladies des os. Ce livre ne doit point sa vogue à la célébrité que ce grand chirurgien avait acquise : il a essuyé les plus grandes contradictions ; jamais ouvrage n’a été plus exposé au caprice des jugemens. Il n’y en a point qui ait été plus en butte aux déclamations, aux invectives, et contre lequel on aït fait jouer plus de ressorts et de toute espèce. Malgré ces attaques si variées et si multipliées, il s’est soutenu, et est devenu un livre classique; sa réputation , toujours nouvelle, s’accroît de jour en jour; les connaissances qu’il renferme ont donné du prix aux traités dans lesquels on en a fait usage ; enfin M. Petit, en le composant, se préparait à la vérité quelques chagrins passagers, mais il élevait un monument durable de son savoir et de son habileté, et s’est, assuré l'estime et la reconnaissance de la postérité. -
Les contestations auxquelles ce livre a donné lieu n’ont pas peu eontribué à sa perfection. Elles ont piqué M. Petit d’émulation ; elles auraient pu porter le découragement dans tout autre esprit ; mais
x1V DISCOURS SUR LE TRAITÉ
il sentait les ressources de son génie : il a corrigé des fautes, et a présenté sous de nouveaux jours des points essentiels, qu'il n’aurait peut-être pas pensé à éclaircir sans les difficultés qu’on lui a opposées, et qu'on avait souvent l'adresse de faire renaître après qu’il en à eu donné la solution. C’est peut-être aussi à ces contradictions qu'on doit les excellens principes dont il n’a cessé depuis d'enrichir
la chirurgie. Poursuivi et outragé par des railleries piquantes, irrité
par des sarcasmes amers, M. Pelit, vifet sensible, a dû souffrir fort impatiemment l'opiniâtrété de ses censeurs, Il répondit aux premières critiques ; mais ses adversaires répliquaient, et faisaient en
même temps de nouvelles attaques sous d’autres. noms et sur d’autres
points. Il faut avouer qu’ils étaient plus habiles que lui dans ce genre d'escrime. Leur ton décisif imposait à la multitude ; les prétentions de leur savoir étaient sans bornes ; ils prodiguaient à M. Petit les
qualifications les plus injurieuses. Selon eux, c'était un ignorant qui ne savait pas le premier mot de la structure et de la véritable situation des parties du corps; faute de théorie, il n’en Connaissait ni les rapports, ni les fonctions; on voyait partout des fautes impardonnables ; il fombait dans les erreurs les plus dangereuses ;
il se trompait grossièrement, à chaque page, sur des choses où il semble presque impossible de se méprendre. Tels étaient les discours, de ses adversaires. L'intérêt de la vérité n’animait certainement pas des gens qui montraient tant de passion dans le parti qu'ils avaient pris de contredire ; ils en firent même l’aveu : on n’avait d'autre but que de mortifier M. Petit. Les chefs de cette entreprise mettaient en jeu tout ce qui pouvait en favoriser le succès ; ils excitaient l'envie des uns, piquaient les autres de jalousie; les pédans disputaient sans cesse avec acharnement sur des mots; les esprits d’une meilleure trempe faisaient un mauvais usage de leurs talens par le soin qu'ils prenaient d’assaisonner leurs critiques du sel de la satire et de la plaisanterie pour les faire goûter de ceux qui n’entendaient pas les difficultés, ou qui ne prenaient pas la peine de se mettre bien au fait des questions. Rien ne manqua à cette persécution : de trèshonnêtes gens furent entraînés dans le parti contraire à M. Petit;
Yesprit d’intrigue et de suggestion souleva contre lui des personnes respectables par la droiture du cœur. Le grand prétexte de toutes ces menées était la préface de l'édition de 1723, qui fut supprimée à la première réimpression. M. Petit était accusé dy avoir parlé de lui-même avec un fonds de complaisance qui déplut à un grand nombre d’ennemis jaloux de sa réputation actuelle etde celle à laquelle il paraissait aspirer. « On se fait un plaisir, et même un devoir, disait un de ses censeurs, d’abaisser un homme qui veut forcer la liberté des suffrages ». Aussi l'a-t-on chicané pour le plaisir de le faire. On transformait en fautes essentielles des négligences de style, des constructions vicieuses, quelques expressions mal entendues,
DES MALADIES DES OS. xY.
qui ne rendaient ses pensées obscures qu’à ceux qui étaient disposés à les trouver telles. Quel est le livre qu’on ne puisse censurer ayec apparence de raison lorsqu'on voudra le faire dans cet esprit injuste qui grossit les plus petites fautes , et qui-convertit de simples
inadvertances en erreurs capitales ? temps à mis aux choses leur vrai prix. Le Trailé des maladies des*os a triomphé de toutes les critiques. Nous ne nous proposons point de rappeler ici les déclamations peu mesurées , ni les réflexions satiriques , ni les apostrophes insultantes ; il suffira de dire que M. Petit s'est toujours tenu dans les bornes de la modération et de la politesse, que ses adversaires ont si souvent franchies. Il a eu sur eux l’ayantage de n'avoir jamais jeté de nuages sur l’état des questions pour les faire perdre de vue; et il s’est trouvé vengé de quelques excès auxquels on
s'était porté contre lui en abandonnant le coupable à la honte de s'être fait connaître pour l’auteur d’un procédé révollant (1 ). On ne fera mention que des critiques qui ont eu véritablement le fonds de l'art pour objet, et dont la discussion peut devenir instructive. L’estime particulière que nous avons pour la mémoire de l’auteur ne nous fera point dissimuler quelques fautes qu'on peut relever avec utilité. Il s’agit du bien public : c’est la loi suprême, à laquelle toute autre considération doit céder.
M. Petit, reçu maître en chirurgie en 1700, à l’âge de vingt-six ans, fut chargé de faire aux élèves, dans l’amphithéâtre de Saint- Côme, un cours sur les maladies des os. IT s’en acquitta avec succés. C’est à la sollicitation de ces mêmes élèves qu’il rendit publics, en 1705 , les cahiers qu'il avait composés pour ses lecons. Ils fournirent la matière d’un volume in-12 , qui fut intitulé : L'Art de guérir les maladies des os, où l’on traite des luxations et des fractures, avec les instrumens nécessaires , el une machine de nouvelle invention pour les réduire; ensemble des exostoses et des caries, des ankyloses, des maladies. des dents, et de la chartre ou rachitis, maladie ordinaire guæ enfans. On voit par ce titre seul que l’ouvrage pouvait ouvrir une voie aux censures grammalicales ; mais l’on n’avait alors aucune intention de harceler l’auteur. Le même M. Andry qui, dix-huit ans après, lui donna si peu de quartier sur des négligences aussi peu répréhensibles , dans la guerre qu'il continua si longuement , et avec si peu de raison, contre la seconde édition , approuva la première en qualité de censeur royal, et trouva que le livre était clair, méthodique, bien entendu , et très-digne de l'impression. I] parut sous les auspices de M. Maréchal, nouvellement élevé à la place de premier chirurgien du roi par le mérite le plus distingué. Les chirurgiens de Paris
(4) Voyez ce trait dans l'éloge de M, Petit, à la tête de cette nouvelle édition du Traité des maladies des os.