‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 169 sur 170 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇOISE a la réception de mm. corneille et bergeret *

Messieurs ,

Il n'est pas besoin de dire ici combien l'Académie a été sensible aux deux pertes considérables qu'elle a faites presque en même temps , et dont elle seroit inconsolable si , par le choix qu'elle a fait de vous , elle ne les voyoit aujourd'hui heureusement réparées.

1. J. B. Colbcrt, marquis de Seignelay, minisire de la marine, fils aîné fia grand Colberl.

2. CF. Colbcrt, comte de Maulevrier, lieutenant général, frère du grand Colbcrt.

3. C. Colbert, marquis de Croissy, plénipotentiaire pour la paix de Nimègue, frère du grand Colbert.

4. Thomas Corneille, en remplacement du grand Corneille; Bergeret, premier commis des afTaires étrangères, en remplacement de Cordemoy, auteur d'unt; UUtpire séncrale de Fiance.

Elle a regardé la mort de M. Corneille comme un des plus rudes coups qui la pût frapper; car bien que, depuis un an. une longue maladie nous eût privés de sa présence, et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espérance de le revoir jamais dans nos assemblées , toutefois il vivoit ; et l'Académie . dont il étoit le doyen , avoit au moins la consolation de voir, dans la liste où sont les noms de tous ceux qui la composent, de voir, dis-je, immédiatement audessous du nom sacré de son auguste protecteur, le fameux nom de Corneille.

Et qui d'entre nous ne s'applaudiroit pas en lui-même, et ne ressentiroit pas un secret plaisir d'avoir pour confrère un homme de ce mérite? Vous, monsieur, qui non-seulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrière avec lui , vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvoit la scène françoise lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre! quelle irrégularité! Nul goût, nulle connoissance des véritables beautés du théâtre. Les auteurs aussi ignorans que les spectateurs , la plupart des sujets extravagans et dénués de vraisemblance, point de mœurs, point de caractères: la diction encore plus vicieuse que l'action, et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisoient le principal ornement; en un mot, toutes les règles de l'art, celles même de l'honnêteté et de la bienséance partout violées.

Dans cette enfance ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poëme dramatique parmi nous, votre illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin et lutté, si je l'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle, enfin, inspiré d'un génie extraordinaire et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison , mais la raison accompagnée de toute la pompe , de toug les ornemens dont notre langue est capable; accorda heureusement la vraisemblance et le merveilleux , et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avoit de rivaux , dont la plupart , désespérant de l'atteindre , et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui , et essayèrent en vain , par leurs discours et par leurs frivoles critiques, de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvoient égaler.

La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Crd, Horace. Cimia . Pompée, tous ces chefs-d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtres , traduits en tant de langues» et qui vivront à jamais dans la bouche des hommes. A dire le vrai, où trouvera-t-on un poète qui ait ])0ssédé à la fois tant de grands talens. tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets ! Quelle véhémence dans les passions ! Quelle gravité dans les sentimens! Quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dan

les caractères! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux autres! Parmi tout cela, une magnificence d'expressions proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres : personnage véritablement né pour la gloire de son pays; comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellens poètes tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse , mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle, des Périclès, des Alcibiade, qui vivoient en même temps qu'eux.

Oui, monsieur, que l'ignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les États, nous ne craindrons point de le dire à l'avantage des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie , du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefsd'œuvre comme ceux de monsieur votre frère, quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi, lorsque, dans les âges suivans, on parlera avec élonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir. Corneille, n'en doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. On croira même ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie-, que même, deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restait plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remercîmens pour Louis le Grand.

Voilà monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre

frère; voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à toute l'Europe. Il en avoit d'autres qui. bien que moins éclatantes aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui ave/, toujours été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il étoit encore un très-bon académicien: il aimoit, il cultivoit nos exercices; il y apportoit surtout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissemens qu'il recevoit dans le public? Au contraire, après avoir paru en maître, et pour ainsi dire régné sur la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos assemblées , laissoit , pour me servir de ses propres termes, laissoit ses lauriers à la porte de. l'Académie, toujours prêt à soumettre son opinion à l'avis d'autrui, et, de tous tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de poésie.

Vous auriez pu, bien mieux que moi , monsieur, lui rendre ici les justes honneurs qu'il mérite, si vous n'eussiez peut-être appréhendé avec raison qu'en faisant l'éloge d'un frère avec qui vous avez d'ailleurs tant de conformité, il ne semblât que vous faisiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avons tous eue en vue lorsque , tout d'une voix, nous vous avons appelé pour remplir sa place , persuadés que nous sommes que nous retrouverons en vous, nonseulement son nom, son même esprit, son même enthousiasme, mais encore sa même modestie, sa même vertu, son même zèle pour l'Académie.

Je m'aperçois qu'en parlant de modestie , de vertu et des autres qualités propres pour l'Académie , tout le monde songe ici avec douleur à l'autre perte que nous avons faite, je veux dire à la mort du savant M, de Cordemoy, qui, avec tant d'autres talens, possédoit au souverain degré toutes les parties d'un véritable académicien: sage, exact, et laborieux, et qui, si la mort ne l'eût point ravi au miheu de son travail, alloit peut-être porter l'histoire aussi loin que M. Corneille a porté la tragédie. Mais, après tout ce que vous avez dit sur son sujet, vous, monsieur, qui, par l'éloquent discours que vous venez de faire, vous êtes montré si digne de lui succéder, je n'ai garde de vouloir entreprendre un éloge qui, sans rien ajouter à sa louange, ne feroit qu'afToiblir l'idée que vous avez donnée de son mérite.

Nous avons perdu en lui un homme qui , après avoir donné au barreau une partie de sa vie, s'étoit depuis appliqué tout entier à

l'étude de notre ancienne histoire. Nous lui avons choisi pour successeur un homme qui , après avoir été assez longtemps l'organe d'un parlement célèbre , a été appelé à un des plus importans emplois de l'État , et qui , avec une connoissance exacte , et de l'histoire . et de tous les bons livres , nous apporte encore quelque chose de bien plus utile et de bien plus considérable pour nous, je veux dire la connoissance parfaite de la merveilleuse histoire de notre protecteur.

Eh ! qui pourra mieux que vous nous aider à parler de tant de grands événemens, dont les motifs et les principaux ressorts ont été si souvent confiés à votre fidélité, à votre sagesse? Qui sait mieux à fond tout ce qui s'est passé de mémorable dans les cours étrangères, les traités, les alliances, et enfin toutes les importantes négociations qui, sous son règne, ont donné le branle à toute l'Europe?

Toutefois , disons la vérité , monsieur , la voie de la négociation est bien courte sous un prince qui , ayant toujours de son côté la puissance et la raison , n'a besoin , pour faire exécuter ses volontés, que de les déclarer. Autrefois la France , trop facile à se laisser surprendre par les artifices de ses voisins, autant qu'elle étoit heureuse et redoutable dans la guerre , autant passoit-elle pour infortunée dans les accommodemens. L'Espagne surtout, l'Espagne, son orgueilleuse ennemie, se vante de n'avoir jamais signé, même au plus fort de nos prospérités, que des traités avantageux, et de regagner souvent par un trait de plume ce qu'elle avoit perdu en plusieurs campagnes. Que lui sert maintenant cette adroite politique dont elle faisoit tant de vanité? Avec quel étonnement l'Europe at elle vu , dès les premières démarches du roi , cette superbe nation contrainte de venir jusque dans le Louvre reconnoître publiquement son infériorité , et nous abandonner depuis , par des traités solennels , tant de places si fameuses , tant de grandes provinces , celles même dont ses rois empruntoient leurs plus glorieux titres ! Comment s'est fait ce changement? Est-ce par une longue suite de négociations traînées? Est-ce par la dextérité de nos ministres dans les pays étrangers? Eux-mêmes confessent que le roi fait tout, voit tout dans les cours où il les envoie . et qu'ils n'ont tout au plus que l'embarras d'y faire entendre avec dignité ce qu'il leur a dicté avec sagesse.

Qui l'eût dit, au commencement de l'année dernière, et dans cette même saison où nous sommes , lorsqu'on voyoit de toutes parts tant de haines éclater, tant de ligues se former, et cet esprit de discorde et de défiance qui souffloit la guerre aux quatre coins de l'Europe-, qui l'eût dit, qu'avant la fin du printemps tout seroit calme? Quelle apparence de pouvoir dissiper sitôt tant de ligues? Gomment accorder tant d'intérêts si contraires? Comment calmer

cette foule d'États et de princes, bien plus irrités de notre puissance que des mauvais traitemens qu'ils prétendoient avoir reçus? N'eût-on pas cru que vingt années de conférence ne suffiroient pas pour terminer toutes ces querelles? La diète d'Allemagne, qui n'en devoit examiner qu'une partie, depuis trois ans qu'elle y étoit appliquée, n'en étoit encore qu'aux préliminaires. Le roi cependant, pour le bien de la chrétienté, avoit résolu, dans son cabinet, qu'il n'y eût plus de guerre. La veille qu'il doit partir pour se mettre à îa tête d'une de ses armées, il trace six lignes, et les envoie à son ambassadeur à la Haye. Là-dessus les provinces délibèrent, les ministres des hauts alliés s'assemblent; tout s'agite, tout se remue : les uns ne veulent rien céder de ce qu'on leur demande : les autres redemandent ce qu'on leur a pris, et tous ont résolu de ne point poser les armes. Mais lui, qui sait bien ce qui en doit arriver, ne semble pas même prêter d'attention à leurs assemblées, et, comme le Jupiter d'Homère , après avoir envoyé la terreur parmi ses ennemis , tournant les yeux vers les autres endroits qui ont besoin de ses regards , d'un côté il fait prendre Luxembourg , de l'autre il s'avance lui-même aux portes de Mons ; ici il envoie des généraux à ses alliés; là il fait foudroyer Gènes; il force Alger à lui demander pardon ; il s'applique même à régler le dedans de son royaume , à soulager ses peuples , à les faire jouir par avance des fruits de la paix; et enfin, comme il l'avoit prévu, il voit ses ennemis, après bien des conférences , bien des projets , bien des plaintes inutiles , contraints d'accepter ces mêmes conditions qu'il leur a offertes , sans avoir pu en rien retrancher, y rien ajouter, ou, pour mieux dire , sans avoir pu, avec tous leurs efforts, s'écarter d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui avoit plu de leur tracer.

Quel avantage pour tous tant que nous sommes, messieurs, qui, chacun selon nos différens talens , avons entrepris de célébrer tant de grandes choses! Vous n'aurez point, pour les mettre en jour, à discuter , avec des fatigues incroyables , une foule d'intrigues difficiles à développer; vous n'aurez pas même à fouiller dans le cabinet de ses ennemis. Leur mauvaise volonté, leur impuissance, leur douleur , est publique à toute la terre. Vous n'aurez point à craindre enfin tous ces longs détails de chicanes ennuyeuses qui sèchent l'esprit de l'écrivain . et qui jettent tant de langueur dans la plupart des histoires modernes, où le lecteur, qui cherchoit des faits, ne trouvant que des paroles , sent mourir à chaque pas son attention, et perd de vue le fil des événemens. Dans l'histoire du roi. tout vit, tout marche, tout est action; il ne faut que le suivre si l'on peut, et le bien étudier lui seul. C'est un enchaînement continuel de faits merveilleux que lui-même commence, que lui-même achève, aussi clairs, aussi intelligibles quand ils sont exécutés, qu'impénétrables avant l'exécution. En un mot, le miracle suit de près un

autre miracle : l'attention est toujours vive , l'admiration toujours tendue , et l'on n'est pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix que de la rapidité avec laquelle se font les conquêtes.

Heureux ceux qui , comme vous , monsieur , ont l'honneur d'approcher de près ce grand prince , et qui , après l'avoir contemplé , avec le reste du monde , dans ces importantes occasions où il fait le destin de toute la terre, peuvent encore le contempler dans son particulier , et l'étudier dans les moindres actions de sa vie , non moins grand, non moins héros, non moins admirable, que plein d'équité, plein d'humanité, toujours tranquille, toujours maître de lui , sans inégalité , sans foiblesse , et enfin le plus sagô et le plus parfait de tous les hommes!

rm i)u TROISIÈME et !;erjul:îi VOLf:aË.

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