‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 168 sur 170 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PRONONCÉ A L'ACADÉMIE FRANÇOISE, A LA RÉCEPTION DE M l'ABB^ COLBERT'-

Monsieur,

Il m'est sans doute très-honorable de me voir à la tête de cette célèbre compagnie, et je dois beaucoup au hasard de m' avoir mis dans une place où le mérite ne m'auroit jamais élevé. Mais cet honneur si grand par lui-même me devient, je l'avoue, encore plus considérable, quand je songe que la première fonction que j'ai à faire dans la place où je suis, c'est de vous expliquer les sentimens que l'Académie a pour vous.

Vous croyez lui devoir des reraercîmens pour l'honneur que vous dites qu'elle vous a fait : mais elle a aussi des grâces à vous rendre ; elle vous est obligée, non-seulement de l'honneur que vous lui faites, mais encore de celui que vous avez déjà fait à toute la république des lettres.

Oui, monsieur, nous savons combien elles vous sont redevables. Il y a long-temps que l'Académie à les yeux sur vous; aucune de vos démarches ne lui a été inconnue; vous portez un nom que trop de raisons ont rend a sacré pour les gens de lettres : tout ce qui regarde votre illustre maison ne leur sauroit plus être ni inconnu ni indifférent.

Nous avons considéré avec attention les progrès que vous avez faits dans les sciences ; mais si vous aviez excité d'abord notre curiosité, vous n'avez guère tardé à exciter notre admiration. Et quels applaudissemens n'a-t-on point donnés à cette excellente philosophie que vous avez publiquement enseignée? Au lieu de quelques termes barbares, de quelques frivoles questions que l'on avoit accoutumé d'entendre dans les écoles, vous y avez fait entendre de solides vérités, les plus beaux secrets de la nature, les plus importans principes de la métaphysique. Non, monsieur, vous ne vous êtes point borné à suivre une route ordinaire, vous ne vous êtes point contenté de l'écorce de la philosophie, vous en avez approfondi tous les se-

i. Jacques-Nicolas Colbert, second fils du ministre, alors âgé de vingtquatre ans ft docteur de Sorbonne, plus lard coadjuteur de Rouen.

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crets; vous avez rassemblé ce que les anciens et les modernes avoient de solide et d'ingénieux: vous avez parcouru tous les siècles pour nous en rapporter les découvertes : l'oserai-je dire? vous avez fait connoître, dans les écoles, Aristote même, dont on n'y voit souvent que le fantôme.

Cependant cette savante philosophie n'a été pour vous qu'un passage pour vous élever à une plus noble science , je veux dire à la science de la religion. Et quels progrès n'avez-vous point faits dans cette étude sacrée ? Avec quelles marques d'estime la plus fameuse faculté de l'univers vous a-t-elle adopté, vous a-t-elle associé dans son corps! L'Académie a pris part à tous vos honneurs; elle applaudissoit à vos célèbres actions : mais, monsieur, depuis qu'elle vous a vu monter en chaire , qu'elle vous a entendu prêcher les vérités de l'Évangile, non-seulement avec toute la force de l'éloquence, mais même avec toute la justesse et toute la politesse de notre langue, alors l'Académie ne s'est plus contentée de vous admirer ; elle a jugé que vous lui étiez nécessaire. Elle vous a choisi , elle vous a nommé pour remplir la première place qu'elle a pu donner. Oui, monsieur, elle vous a choisi; car (nous voulons bien qu'on le sache) ce n'est point la brigue, ce ne sont point les sollicitations qui ouvrent les portes de l'Académie : elle va elle-même au-devant du mérite ; elle lui épargne l'embarras de se venir offrir; elle cherche les sujets qui lui sont propres. Et qui pouvoit lui être plus propre que vous ? Qui pouvoit mieux nous seconder dans le dessein que nous nous sommes tous proposé de travailler à immortaliser les grandes actions de notre auguste protecteur? Qui pouvoit mieux nous aider à célébrer ce prodigieux nombre d'exploits dont la grandeur nous accable pour ainsi dire, et nous met dans l'impuissance de les exprimer? Il nous faut des années entières pour écrire dignement une seule de ses actions.

Cependant chaque année, chaque mois, chaque journée même, nous présente une foule de nouveaux miracles. Étonnés de tant de triomphes, nous pensions que la guerre avoit porté sa gloire au plus haut point où elle pouvoit monter. En effet, après tant de provinces si rapidement conquises, tant de batailles gagnées, les places emportées d'assaut, les villes sauvées du pillage . et toutes ces grandes actions dont vous nous avez fait une si vive peinture, auroit-on pu s'imaginer que cette gloire dût encore croître ? La paix qu'il vient de donner à l'Europe nous présente quelque chose de plus grand encore que tout ce quïl a fait dans la guerre Je n'ai garde d'entreprendre ici de faire l'éloge de ce héros, après l'éloquent discours que vous venez de nous faire entendre. Non-seulement nous y avons reconnu l'élévation de votre esprit, la sublimité de vos pensées, mais on y voit briller surtout ce zèle pour votre prince, el cette ardente passion pour sa gloire , qui est la marque si carticulière à la-

quelle on reconnoît toute votre illustre famille. Tandis que le che de la maison , rempli de ce noble zèle , ne donne point de relâche à son infatigable génie, tandis qu'il jette un œil pénétrant jusque dans les moindres besoins de l'État, avec quelle ardeur , quelle vigilance ses enfans, ses frères, ses neveux, tout ce qui lui appartient, s'empresse-t-il à le soulager , à le seconder ! L'un travaille heureusement à soutenir la gloire de la navigation • , l'autre se signale dans les premiers emplois de la guerre', l'autre donne tous ses soins à la paix, et renverse tous les obstacles que quelques désespérés vouloient apporter à ce grand ouvrage^. Je ne finirois point si je vous raettois devant les yeux tout ce qu'il y a d'illustre dans votre maison. Vous entrez, monsieur, dans une compagnie que vous trouverez pleine de ce même esprit, de ce même zèle; car, je le répète encore, nous sommes tous rivaux dans la passion de contribuer quelque chose à la gloire d'un si grand prince : chacun y emploie les différens talens que la nature lui a donnés ; et ce travail même qui nous est commun , ce dictionnaire qui de soi-même semble une occupation si sèche et si épineuse , nous y travaillons avec plaisir ; tous les mots de la langue , toutes les syllabes nous paroissent précieuses , parce que nous les regardons comme autant d'instrumens qui doivent servir à la gloire de notre auguste protecteur.

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