PRÉCIS HISTORIQUE DES CAMPAGNES DE LOUIS XIV
DEPUIS 1672 jusqu'en 1678
Avant que le roi déclarât la guerre aux États des Provinces-Unies , sa réputation avoit déjà donné de la jalousie à tous les princes de l'Europe. Le repos de ses peuples affermi , l'ordre rétabli dans ses finances , ses ambassadeurs vengés , Dunkerque retirée des mains des Anglois, et l'Empire si glorieusement secouru, étaient des preuves illustres de sa sagesse et de sa conduite; et, par la rapidité de ses conquêtes en Flandre et en Franche-Comté, il avoit fait voir qu'il n'étoit pas moins excellent capitaine que grand politique.
Ainsi révéré de ses sujets, craint de ses ennemis, admiré de toute la terre, il sembloit n'avoir plus qu'à jouir en paix d'une gloire si solidement établie , quand la Hollande lui offrit encore de nouvelles occasions de se signaler par des actions dont la mémoire ne sauroit jamais périr parmi les hommes.
Cette petite république, si foible dans ses conmiencemens , s'étant
^. Dans l'intervalle de tranquillité qui suivit la paix de Nimègue , Louis XIV agréa le projet d'un ouvrage oii les événements mémorables de la guerre que cette paix avait terminée devaient être représentés dans une suite d'estaLopes dessinées et gravées par les premiers artistes. Ce livre, destiné à être donné en présent à ceux à qui le roi jugerait à propos d'accorder cette faveur, devait commencer par un Précis historique des faits ainsi représentés. Cette dernière partie du travail fut confiée à Racine et à Boileau; et la place d'historiographes du roi, qui leur avait été donnée dès ^677, ne permettait pas qu'aucun autre qu'eux en fût chargé. Ce fat à celte occasion que Racine, celui des deux qui tenait ordinairement la plume, composa ce Précis Jdstorique. Mais la guerre, qui ne tarda pas à se rallumer, arrêta l'exécution de ce projet, qui fut repris dans la suite d'une autre manière, et qui se termina par le Recueil de Médailles publié en 4 702, dans lequel les explications hisLoriques furent aussi, pour la plupart, rédigées par Racine et Boileau, qui s'adjoignirent dans ce travail plusieurs de leurs confrères de l'Académie des inscriptions.
Quant au Précis historique de la guerre de 4 672, il resta dans les écrits de Racine jusqu'à sa mort, et ensuite il passa successivement dans les mains de Boileau et dans celleg de Valincour, avec tous les autres papiers relatifs à l'histoire du roi.
un peu accrue par le secours de la France et par la valeur des princes de la maison de Nassau, étoit montée à un excès d'abondance et de richesse qui la rendoient formidable à tous ses voisins : elle avoit plusieurs fois envahi leurs terres , pris leurs villes , et ravagé leurs frontières ; elle passoit pour le pays qui savoit le mieux faire la guerre ; c'étoit comme une école où se formoient les soldats et les capitaines ; et les étrangers y alloient apprendre l'art d'assiéger les places et de les défendre. Elle faisoit tout le commerce des Indes orientales, où elle avoit presque entièrement détruit la puissance des Portugais : elle traitoit d'égale avec l'Angleterre, sur qui elle avoit même remporté de glorieux avantages, et dont elle avoit tout récemment brûlé les vaisseaux dans la Tamise: et enfin, aveuglée de sa prospérité, elle commença à méconnoître la main qui l'avoit tant de fois affermie et soutenue. Elle prétendit faire la loi à l'Europe : elle se ligua avec les ennemis de la France, et se vanta qu'elle seule avoit mis des bornes aux conquêtes du roi. Elle opprima les catholiques dans tous les pays de sa domination, et s"opposa au commerce des François dans les Indes : en un mot, elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit attirer sur elle l'orage qui la vint inonder.
Le roi, las de souffrir ses insolences, résolut de les prévenir. Il déclara la guerre aux Hollandois sur le commencement du printemps ' , et marcha aussitôt contre eux.
Le bruit de sa marche les étonna. Quelque coupables qu'ils fussent, ils ne pensoient pas que la punition dût suivre de si près l'offense. Ils avoient peine à imaginer qu'un prince jeune, né avec toutes les grâces de l'esprit et du corps, dans l'abondance de toutes choses, au milieu des délices et des plaisirs qui sembloient le chercher en foule, pût s'en débarrasser si aisément pour aller, loin de son royaume , s'exposer aux périls et aux fatigues d'une guerre longue et fâcheuse, et dont le succès étoit incertain. Ils se rassuroient pourtant sur le bon état où ils croyoient avoir mis leurs places.
En effet, comme le tonnerre avoit grondé fort longtemps, ils avoient eu le loisir de les remplir d'hommes, de munitions, et de vivres. Ils avoient fortifié tous les bords de lYssel : le prince d'Orange , pour défendre ce passage , s'y étoit campé avec une armée nombreuse. Le Rhin, de tous les autres côtés, couvroit leur pays : l'Europe étoit dans l'attente de ce qui alloit arriver. Ceux qui connoissoient les forces de la Hollande , et la bonté des places qui la défendoient , ne pensoient pas qu'on la pût seulement aborder ; et ils publioient que la gloire du roi seroit assez grande si , en toute sa campagne . il pouvoit emporter une seule de ces places. Quel fut donc leur étonnement , ou plutôt quelle lut la surprise de tout le