I.ETTRES A. Nicole
Je ne crois pas faire un grand présent au public, en lui donnant ces deux lettres ; il en a vu une il y a un an , et je lui aurois abandonné l'autre bientôt après, si quelques considérations ne m'avoient obligé de la retenir. Je n'avois point prétendu m'engager dans une longue querelle, en prenant rinlérêt de la comédie : mon dessein étoit seulement d'avertir l'auteur des Imaginaires d'être un peu plus réservé à prononcer contre plusieurs personnes innocentes. Je crus qu'un homme qui se mêloil de railler tant de monde étoit obligé d'entendre raillerie, et j'eus regret de la liberté que j'avois prise, dès qu'on m'eut dit qu'il prenoit l'affaire sérieusement.
Ce n'est pas que je crusse que son ressentiment dût aller bien loin. J'avois vu ma lettre entre les mains de quelques gens de sa connoissance, qui en avoient ri comme les autres, mais qui l'avoient regardée comme une bagatelle qui ne pouvoit nuire à personne ; et Dieu sait si j'en avois eu la moindre pensée 1 Je savois que le Port-Royal n'avoil pas accoutumé de répondre à tout le monde. Ils se vanloient assez souvent de n'avoir jamais daigné accorder cet honneur à des personnes qui le briguoient depuis dix ans, et je fus fort étonné quand je vis deux lettres qu'il prirent la peine de publier contre la mienne.
j'avoue qu'elles m'encouragèrent à en faire une seconde ; mais lorsque J'étois jirêl à la laisser imprimer, quelques-uns de mes amis me firent comprendre qu'il n'y avoit point de plaisir i rire avec des gens délicats,
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sort de Port-Royal, et je me tiens, au contraire, fort nonoré d'en tretenir quelque commerce avec ceux qui approchent de si grands hommes. Toute la grâce que je vous demande , c'est qu'il me soit
qui se plaignent qu'on les déchire dès qu'on les nomme ; qu'il ne falloil pas trouver étrange que l'auteur des Imaginaires eût écrit contre la comédie, et qu'il n'y avoil presque point de régent dans les collèges qui n'exhortât ses écoliers à n'y point aller ; et d'autres des leui's me dirent que les lettres qu'on avoit faites contre moi étoienl désavouées de tout le Port- Royal; qu'elles étoient même assez inconnues dans le monde, et qu'il n'y avoit rien de plus incommode que de se défendre devant mille gens qui ne savent pas seulement que l'on nous ait attaqués. Enfin, ils m'assurèrent que ces messieurs n'en garderoient pas la moindre animosité contre moi, et me promirent, de leur part, un silence que je n'avois pas songé à leur demander.
Je me rendis facilement à ces raisons. Je crus qu'il ne seroit plus parlé ni de la lettre, ni des réponses; et, sans m'inléresser davantage dans le parti des comédies ni des tragédies , je me résolus de leur laisser jouer à leur aise celle qu'ils nous donnoient tous les jours avec Desmarêts et les jésuites.
Mais je vois bien que ces bons solitaires sont aussi sensibles que les gens du monde ; qu'ils ne souffrent volontiers que les mortifications qu'ils se sont imposées à eux-mêmes, et qu'il ne sont pas si fort occupés au bien commun de l'Église, qu'ils ne songent de temps en temps aux petits déplaisirs qui les regardent en particulier. Ils ont publié, depuis huit jours, un recueil de toutes leurs Visionnaires, imprimé en Hollande. Ce n'est pas qu'on leur demandât celte seconde édition avec beaucoup d'empressement. La première, quoique défendue, n'a pas encore été débitée à Paris. Mais l'auteur s'est imaginé peut-être qu'on liroit plus volontiers en deux volumes , des lettres qu'on n'avoit pas voulu lire en deux feuilles. Il a eu soin de les faire imprimer en mêmes caractères que les dix-huit Lettres Provinciales, comme il avoit eu soin de les pousser jusqu'à la dix-huitième, sans nécessité, et il avoit impatience de servir de seconde partie à M. Pascal.
Il dit déjà, dans l'une de ses préfaces, que quelques personnes ont voulu, égaler ses lettres aux Provinciales. Il leur répond modestement à la vérité : mais on trouve qu'il y avoit plus de modestie à lui, et même plus de bon sens, de ne point du tout parler de cette objection, qui apparemment ne lui avoit éié faite que par lui-même. On voit peu de fondement à cette ressemblance affectée; et l'on commence à dire que la seconde partie de M. Pascal sera aussi peu lue que la suite du Cid et le supplément de Virgile'.
Quoi qu'il en soit, les réponses qu'on m'avoit faites n'avoient pas assez persuadé le monde que je n'avois pas de bon sens. On n'avoit point encore
\. En -1637, il parat une tragi-comédie d'Urbain Chevreau, intitulée la Suite et le Mariage du Cid. La même année , Desfontaines fit jouer la Fraie Suite du Cid. Le supplément de Virgile est un poëme latin faisant suite au douzième livre de VÉnéide; il est de Maffée Vegio, mort en 1468.
permis de vous répondre en même temps à tous deux : car, quoique vos lettres soient écrites d'une manière bien différente , il suffit que TOUS combattiez pour la même cause ; je n'ai point d'égard à l'inégalité
honte d'avoir ri en lisant ma lettre. Mais aussi ne falloit-il pas qu'un homme d'autorilé, comme l'auleur des //««g-Z/iaiVe^, se donnât la peine de prouver ce qui en éloil. C'est bien assez pour lui de prononcer , il n'importe que ce soit dans sa propre cause. L'intérêt n'est pas capable de séduire de si grands hommes, ils sont les seuls infaillibles. Il dit donc que je suis un jeune ^oëte ; il déclare que tout est /aux dans ma lettre, et contre le bon sens, depuis le commencement jusqu'à lajln. Cela est décisif : cependant elle fut lue de plusieurs personnes, qui n'y remarquèrent rien contre le sens commun; mais ces personnes étoient sans doute de ces petits esprits dont le monde est plein. Ils n'ont que le sens commun en partage ; ils ne savent pas qu'il y a un véritable bon sens, qui n'est pas donné à tout le monde , et qui est réservé à ceux qui connoissent le véritable sens de Jansénius.
A l'égard des faussetés qu'il m'impute, je demanderois volontiers à ce vénérable théologien en quoi j'ai erré ; si c'est dans le droit ou dans le fait' ? J'ai avancé que la comédie étoit innocente; le Port-Royal dit ({u'elle est criminelle; mais je ne crois pas qu'on puisse taxer ma proposition d'hérésie; c'est bien assez de la taxer de témérité. Pour le fait ils n'ont nié que celui des capucins ; encore ne l'ont-ils pas nié tout entier. Mais ils en croiront tout ce qu'ils voudront : je sais bien que, quand ils se sont mis en tète de nier un fait, toute La terre ne les obligeroit pas de l'avouer.
Toute la grAce que je lui demande, c'est qu'il ne m'oblige pas non plus à croire un lait qu'il avance, lorsqu'il dit que le monde fut partagé entre les réponses qu'on fit à ma lettre, et qu'on disputa longtemps laquelle des deux étoit la plus belle. Il n'y eut pas la moindre dispute là-dessus; et, d'une commune voix, elles furent jugées aussi froides l'une que l'autre. 11 ne falloit pas qu'il les redonnât au public, s'il avoil envie de les faire passer pour bonnes. Il eût parié de loin, et on l'auroit pu croire sur sa parole.
Mais tout ce qu'on fait pour ces messieurs a toujours un caractère de bonté que tout le monde ne connoît pas; il n'importe que l'on compare dans un écrit les l'êtes retranchées avec les auvens retranchés^, il suffit que cet écrit soit contre M. l'archevêque; ils le placeront tôt ou lard
\. Distinction sur laquelle se retranchaient alors les opposants au formulaire. Les cinq propositions sonl-c'les condamnables? c'était le droit. Sont-elles daas le livre de Jansénius? c'était le /ait.
2. Un arrêt du conseil du 19 novembre 1666, rendu sur une ordonnance du prévôt de Paris, avait fixé la hauteur et la saillie des auvents qu'on était alors dans l'usage de construire au-devant des boutiques dans les rues de Paris. Ce fut dans ce même temps que parut l'ordonnance de l'archevêque de Paris qui supprimait un certain nombre de fêtes. L'auteur d'une lettre sur l'ordonnance de l'archevêque avait cru trouver une plai" santerie ingénieuse, en faisant le rapprochement de ces deux circonstances. Celle lettre était en vers, et elle fut attribuée à Barbier d'Aucun 1 1.
iO SECONDE LETTRE
de vos iiumeurs, et je ferois conscience de séparer deux jansénistes : aussi bien je vois que vous me reprochez à peu près les mêmes crimes; toute la différence qu'il y a, c'est que l'un me les reproche avec chagrin, et tâche partout d'émouvoir la pitié et l'indignation de ses lecteurs, au lieu que l'autre s'est chargé de les réjouir. Il est vrai que vous n'êtes pas venus à bout de votre dessein : le monde vous a laissés rire et pleurer tout seuls. Mais le monde est d'une étrange humeur : il ne vous rend point, justice; pour moi, qui fais profession de vous la rendre, je vous puis assurer au moins que le mélancolique m'a fait rire , et que le plaisant m'a fait pitié. Ce n'est pas que vous demeuriez toujours dans les bornes de votre partage : il prend quelquefois envie au plaisant de se fâcher, et au mélancolique de s'égayer; car, sans compter la manière ingénieuse dont il nous peint ces Romains qu'on voyoit à la tête d'une armée et à la queue d'une charrue , il me dit assez galamment « que , si je veux me servir de l'autorité de saint Grégoire en faveur de la tragédie , il faut me résoudre, à être toute ma vie le poète de la Passion. » Voyez à quoi l'on s'expose quand on force son naturel! il n'a pu rire sans abuser du plus saint de nos mystères; et la seule plaisanterie qu'il fait est une impiété.
Mais vous vous accordez surtout dans la pensée que je suis un poète de théâtre, v^ous en êtes pleinement persuadés; et c'est le sujet de toutes vos réflexions sévères et enjouées. Où en seriez-vous, messieurs, si l'on découvroit que je n'ai point fait de comédies'? Voilà bien des lieux communs hasardés , et vous auriez pénétré inutilement tous les replis du cœur d'un poète.
Par exemple, messieurs, si je supposois que vous êtes deux grands docteurs, si je prenois mes mesures là-dessus, et qu'ensuite (car il arrive des choses plus extraordinaires) on vînt à découvrir que vous n'êtes rien moins tous deux que de savans théologiens, que ne diriez-vous point de moi? Vous ne manqueriez pas encore de vous écrier que je ne me connois point en auteurs, que je confonds les Chamillardes avec les Visionnaires , et que je prends des
dans leurs recueils : ces impiétés ont toujours quelque chose d'utile à l'Église.
Enfin, il est aisé de connoître, par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avoieni plus de part qu'ils ne disoient. A la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux, qu'iîs n'y mettent quelque chose du leur. On les a vus plus d'une lois porta' aux docteurs les approbations toutes dressées ; [a louange de leurs livres leur est une cIjosp. trop précieuse, lis ne s'en fient pas à la louange de la Sorbonne : les avis de l'imprimeur sont d'ordinaire des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes; et l'on scelleroit à la chancellerie des privilèges fort éloquens, si leurs livres s'imprimoient avec privilège.