‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 74 sur 170 · APOLLODORE, L'AMI D'APOLLODORE, GLAUGON · texte numérisé non relu

APOLLODORE, L'AMI D'APOLLODORE, GLAUGON

ARISTODEME, SOGRATE, AGATHON , PHEDRE, PAUSANIAS,

ÉRYXIMAQUE, ARISTOPHANE, ALCIBIADE.

APOLLODORE. — Je crois que je n'aurai pas de peine à vous faire le récit que vous me demandez ; car hier , comme je revenois de ma maison de Phalère , un homme de ma connoissance , qui venoit derrière moi, m'aperçut, et m'appela de loin. «Hé quoi! s'écria-t-il en badinant, Apollodore ne veut pas m'attendre? » Je m'arrêtai, et je l'attendis.

« Je vous ai cherché longtemps, me dit-il, pour vous demander ce qui s'étoit passé chez Agathon le jour que Socrate et Alcibiade y soupèrent. On dit que toute la conversation roula sur l'amour, et je mourois d'envie d'entendre ce qui s'étoit dit de part et d'autre sur cette matière. J'en ai bien su quelque chose par le moyen d'un homme à qui Phénix avoit raconté une partie de leur discours; mais cet homme ne me disoit rien de certain : il m'apprit seulement que vous saviez le détail de cet entretien; contez-le-moi donc, je vous prie : aussi bien, à qui peut-on mieux s'adresser qu'à vous pour entendre le discours de votre ami? Mais dites-moi, avant toutes choses, si vous étiez présent à cette conversation.

— Il paroît bien, lui répondis-je, que votre homme ne vous a rien dit de certain, puisque vous parlez de cette conversation comme d'une chose arrivée depuis peu, et comme si j'avois pu y être présent.

— Je le croyois, me dit-il.

— Comment lui dis-je, Glaucon , ne savez-vous pas qu'il y a plu-

sieurs années qn'Agathon n'a rais le pied dans Athènes? Pour raoi, il n'y a pas encore trois ans que je fréquente Socrate, et que je m'attache à étudier toutes ses paroles , toutes ses actions. Avant ce teraps-là, j'errois de côté et d'autre: et croyant mener une vie raisonnable, j'étois le plus malheureux de tous les hommes. Je m'imaginois alors, comme vous faites maintenant, qu'un honnête hom.me devoit songer à toute autre chose qu'à ce qui s'appelle philosophie.

— Ne m'insultez point, répliqua-t-il: dites-moi plutôt quand se tint la conversation dont il s'agit.

— Nous étions bien jeunes, vous et moi. lui dis-je; ce fut dans le temps qu'Agathon remporta le prix de sa première tragédie ; tout se passa chez lui , le lendemain du sacrifice qu'il avoit fait avec ses acteurs pour rendre grâce aux dieux du prix qu'il avoit gagné.

— Vous parlez de loin, me dit-il: mais de qui savez-vous ce qui fut dit dans cette assemblée? Est-ce de Socrate?

— Non , lui dis-je : je tiens ce que j'en sais de celui-là même qui l'a conté à Phénix, je veux dire d'Aristodèrae, du bourg de Cydathène, ce petit homme qui va toujours nu-pieds. Il se trouva luimême chez Agathon. C'étoit alors un des hommes qui étoient le plus attachés à Socrate. J'ai quelquefois interrogé Socrate sur les choses que cet Aristodèrae m'avoit récitées, et Socrate avouoit qu'il m'avoit dit la vérité.

— Que tardez-vous donc, me dit Glaucon, que vous ne me fassiez ce récit? Pouvons-nous mieux employer le chemin qui nous reste d'ici à Athènes? -n

Je le contentai , et nous discourûmes de ces choses le long du chemin. C'est ce qui fait que, comme je vous disois tout à l'heure, j'en ai encore la mémoire fraîche : et il n-e tiendra qu'à vous de les entendre : aussi bien, outre le profit que je trouve à parler ou à entendre parler de philosophie , c'est qu'il n'y a rien au monde où je prenne tant de plaisir, tout au contraire des autres discours. Je me meurs d'ennui quand je vous entends, vous autres riches, parler de vos intérêts et de vos affaires; je déplore en moi-même l'aveuglement où vous êtes : vous croyez faire merveilles, et vous na faites rien d'utile. Peut-être vous, de votre côté, vous me plaignez et me regardez en pitié. Peut-être même avez-vous raison de penser cela de moi; et moi, non-seulement je pense que vous êtes à plaindre, mais je suis très-convaincu que j'ai raison de le penser.

l'ami d'apollodork. — Vous êtes toujours le même, cher Apol lodore ; vous ne cessez point de dire du mal de vous et de tous les autres. Vous êtes persuadé qu'à commencer par vous, tous les hommes, excepté Socrate. sont des misérables. Je ne sais pas pour quel sujet on vous a do^mé le nom de furieux ; mais je sais bien qu'il y a quelque chose de cela dans tous vos discours. Vous êtes toujours

en fureur contre vous et contre tout le reste des hommes, excepté contre Socrate.

APOLLODORE. — • Il VOUS Semble donc qu'il faut être un furieux et un insensé pour pailer ainsi de moi et de tous tant que vous êtes?

l'ami d'apollodore. — Une autre fois nous traiterons cette question. Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et redites-nous les discours qui furent tenus chez Agathon.

APOLLODORE. — Les voici ; ou plutôt il vaut mieux vous faire cette narration de la même manière qu'Aristodèrae me l'a faite :

« Je rencontrai Socrate, me disoit-il, qui sortoit du bain, et qui étoit chaussé plus proprement qu'à l'ordinaire. Je lui demandai où îl alloit si propre et si beau : « Je vais souper chez Agathon, me « répondit-il. J'évitai de me trouver hier à la fête de son sacrifice, a parce que je craiguois la foule; mais je lui promis en récompense a que je serois du lendemain, qui est aujourd'hui. Voilà pourquoi « vous me voyez si paré. Je me suis fait beau pour aller chez un « beau garçon. Mais vous, Aristodème, seriez-vou.s d'humeur à ve- « nir aussi, quoique vous ne soyez point prié?

c — Je ferai , lui dis-je , ce que vous voudrez.

a Venez, dit-il, et montrons, quoi qu'en dise le proverbe, qu'un a galant homme peut aller souper chez un galant homme sans en a être prié. J'accuserois volontiers Homère d'avoir péché contre ce ff proverbe , lorsque , après nous avoir représenté Agameranon '< comme un grand homme de guerre, et Ménélas comme un mécc diocre guerrier, il feint que Ménélas vient au festin d'Agamem- K non sans être invité, c'est-à-dire qu'il fait venir un homme de « peu de valeur chez un brave homme qui ne l'attend pas. »

a — J'ai bien peur, dis-je à Socrate, que je ne sois le Ménélas du a festin où vous allez. C'est à vous de voir comment vous vous dé- « fendrez : car, pour moi, je dirai franchement que c'est vous qui «' m'avez prié.

« Nous sommes deux, répondit Socrate, et nous étudierons en « chemin ce que nous aurons à dire. Allons seulement. »

a Nous allâmes vers le logis d'Agalhon, en nous entretenant de la sorte. Mais à peine eûmes-nous avancé quelques pas, que Socrate devint tout pensif, et demeura en la même place sans bouger. Je m'arrêtois pour l'attendre; mais il me dit d'aller toujours devant, et qu'il me suivroit. Je lro>.vai la porte ouverte; et il m'arriva même une assez plaisante aventure. Un esclave d'Agathon me mena sur-le-ciiamp dans la salle où étoit la compagnie, qui étoit déjà à table, et qui attendoit que l'on servît. Agathon s'écria en me voyant :

« 0 Aristodème, soyez le bienvenu si vous venez pour souper I « Qm si c'estiiour aflaires , je vous prie, remettons les affaires à ud

LE BANQUET DE PLATON. 2iS

« autre jour. Je vous cherchai hier partout pour vous prier d'être

« des nôtres. Mais que fait Socrate? »

a Alors je me reiournai. croyant certainement que Socrate me suivoit. Je fus bien surpris de ne voir personne. Je dis que j'étois venu avec lui. et qu'il m'avoit même invité.

« Vous avez bien fait de venir, reprit Agathon; mais où est-il?

« — Il marchoit sur mes pas, lui répondis- je, et je ne conçois :< point ce qu'il peut être devenu.

« — Petit garçon, dit Agathon, courez vite voir où est Socrate^ « dites-lui que nous l'attendons. Et vous, Aristodème, placez-vous « à côté d'Éryximaquç. »

a Un esclave eut ordre de me laver les pieds; et cependant celui qui étoit sorti revint annoncer qu'il avoit trouvé Socrate sur la porte de la maison voisine, mais qu'il n'avoit point voulu venir, quelque chose qu'on lui eût pu dire.

c Vous me dites là une chose étrange, dit Agathon. Retournez, « et ne le quittez point qu'il ne soit entré.

a — Non, non, dis-je alors, ne le détournez point : il lui arrive a assez souvent de s'arrêter ainsi, en quelque endroit qu'il se trouve, ft Vous le verrez bientôt, si je ne me trompe :il n'y a qu'à le laisser n faire.

« — Puisque c'est là votre avis , dit Agathon, je m'y rends. Et vous, « mes enfans, apportez-nous donc à manger : donnez-nous ce que « vous avez; on vous abandonne l'ordonnance du repas, c'est un " soin que je n'ai jamais pris; ne regardez ici votre maître que « comme s'il étoit du nombre des conviés. Faites tout de votre « mieux, et tirez-vous-en à votre honneur. »

a On servit. Nous commençâmes à souper, et Socrate ne venoit point. Agathon perdoit patience, et vouloit à tout moment qu'on l'appelât: mais j'empéchois toujours qu'on ne le fît. Enfin, il entra comme on avoit à moitié soupe. Agathon. qui étoit seul sur un lit au bout de la table le pria de se mettre auprès de lui.

« Venez, dit-il, Socrate, venez, que je m'approche de vous le « plus que je pourrai, pour tâcher ù'avoir ma part des sages pensées « que vous venez de trouver ici près ; car je m'assure que vous avez « trouvé ce que vous cherchiez : autrement vous y seriez encore. »

a Quand Socrate se fut assis : « Plût à Dieu, dit-il, que la sait gesse, bel Agathon, fût quelque chose qui se pût verser d'un esn prit dans un autre, comme l'eau se verse d'un vaisseau plein dans « un vaisseau vide! Ce seroit à moi de m'estimer heureux d'être a auprès de vous, dans l'espérance que je pourrois me remplir de «l'excellente sagesse dont vous êtes plein : car pour la mienne, • c'est une espèce de sagesse bien obscure et bien douteuse; ce « n'est qu'un songe : la vôtre, au contraire, est une sagesse magnioc fique , et qui brille aux yeux de tout le monde : témoin la gloure

^i6 LE BANQUET DE PLATOIS.

« que vous avez acquise à votre âge , et les applaudissemens de plus « de trente mille Grecs , qui ont été depuis peu les admirateurs de « votre sagesse.

ce Vous êtes toujours moqueur, reprit Agathon, et vous n'é- « pargnez point vos meilleurs amis. Nous examinerons tantôt quelle " est la meilleure , de votre sagesse ou de la mienne ; et Bacchus « sera notre juge : présentement ne songez qu'à souper, »

a Pendant que Socrate soupoit , les autres conviés achevèrent de manger. On en vint aux libations ordinaires , on chanta un hymne en l'honneur du dieu Bacchus; et, après toutes ces petites cérémonies, on parla de boire. Pausanias prit la parole :

«Voyons, nous dit-il, comment nous trouverons le secret de « nous réjouir. Pour moi, je déclare que je suis encore incommodé « de la débauche d'hier; je voudrois bien qu'on m'épargnât aujour- « d'hui. Je ne doute pas que plusieurs de la compagnie, surtout « ceux qui étoient du festin d'hier, ne demandent grâce aussi bien « que moi. Voyons de quelle manière nous passerons gaiement la « nuit.

« — Vous me faites plaisir , dit Aristophane , de vouloir que nous K nous ménagions : car je suis un de ceux qui se sont le moins « épargnés la nuit passée.

« — Que je vous aime de cette humeur! dit le médecin Êryxi- « maque. Il reste à savoir dans quelle intention se trouve Agathon.

« — Tant mieux pour moi, dit Agathon, si vous autres braves « vous êtes rendus ; tant mieux pour Phèdre et pour les autres pe- « tits buveurs , qui ne sont pas plus vaillans que nous. Je ne parle «■' pas de Socrate, il est toujours prêt à faire ce qu'on veut.

« — Mais, reprit Éryximaque, puisque vous êtes d'avis de ne « point pousser la débauche, j'en serai moins importun si je vous « remontre le danger qu'il y a de s'enivrer. C'est un dogme constant « dans la médecine, que rien n'est plus pernicieux à l'homme que « l'excès du vin : je l'éviterai toujours tant que je pourrai , et jamais « je ne le conseillerai aux autres , surtout quand ils se sentiront en- « core la tête pesante du jour de devant.

a Vous savez, lui dit Phèdre en l'interrompant, que je suis « volontiers de votre avis , surtout quand vous parlez médecine ; •■ mais vous voyez heureusement que tout le monde est raisonnable « aujourd'hui. »

« Il n'y eut personne qui ne fût de ce sentiment. On résolut de ne a point s'incommoder, et de ne boire que pour son plaisir.

a Puisque ainsi est, dit Éryximaque, qu'on ne forcera personne, '< et que nous boirons à notre soif, je suis d'avis premièrement, que n l'on renvoie cette joueuse de flûte -, qu'elle s'en aille jouer là dehors « tant qu'elle voudra, si elle n'aime mieux entrer où sont les aames. ï et leur donner cet amusement. Quant à nous, si vous m'ea

« crovez, nous lierons ensemble quelque agréable conversation. Je ff vous en proposerai même la matière, si vous le voulez. »

a Tout le monde ayant témoigné qu'il feroit plaisir à la compagnie , Éryximaque continua ainsi :

a Je commencerai par ce vers de Ja Ménalippe d'Euripide' : Les « paroles que vous entende::, ce ne sont point les miennes; ce sont oc celles de Phèdre. Car Phèdre m'a souvent dit avec une espèce « d'indignation : « 0 Érj'ximaque! n'est-ce pas une chose étrange '< que, de tant de poètes qui ont fait des hymnes et des cantiques « en l'honneur de la plupart des dieux . aucun n'ait fait un vers à la « louange de l'Amour, qui est pourtant un si grand dieu? Il n'y pas « jusqu'aux sophistes , qui composent tous les jours de grands dis- « cours à la louange d'Hercule et des autres demi-dieux. Passe pour a cela. J'ai même vu un livre qui portoit pour tiire : L'Éloge du sel, « où le savant auteur exagéroit les merveilleuses qualités du sel , et « les grands services qu'il rend à l'homme. En un mot, vous verrez « qu'il n'y a presque rien au monde qui n'ait eu son panégyrique. « Comment se peut-il donc faire que, parmi cette profusion d'élo- «ges. on ait oublié l'Amour, et que personne n'ait entrepris de « louer un dieu qui mérite tant d'être loué? y. Pour moi, continua « Éryximaque. j'approuve l'indignation de Phèdre. Il ne tiendra « pas à moi que l'Amour n'ait son éloge comme les autres. Il me « semble même qu'il siéroit très-bien à une si agréable compagnie " de ne se point séparer sans avoir honoré l'Amour. Si cela vous a plaît, il ne faut point chercher d'autre sujet de conversation. « Chacun prononcera son discours à la louange de l'Amour. On fera « le tour, à commencer par la droite. Ainsi, Phèdre parlera le pre- '< mier, puisque c'est son rang, et puisque aussi bien il est le pre- « mier auteur de la pensée que je vous propose.

« — Je ne doute pas , dit Socrate , que l'avis d'Éryximaque ne « passe ici tout d'une voix. Je sais bien au moins que je ne m'y opte poserai pas, moi qui fais profession de ne savoir que lamour. Je « m'assure qu'Agathon ne s'y opposera pas non plus, ni Pausanias, « ni encore moins Aristophane, lui qui est tout dévoué à Bacchus a et à Vénus. Je puis également répondre du reste de la compagnie, « quoique, à dire vrai, la partie ne soit pas égale pour nous autres, oc qui sommes assis les derniers. En tout cas, si ceux qui nous préce cèdent font bien leur devoir, et épuisent la matière, nous serons a quittes pour leur donner notre approbation. Que Phèdre com- « mence donc, à la bonne heure, et qu'il loue l'Amour. »

« Le sentiment de Socrate fut généralement suivi. De vous rendre ici mot à mot tous les discours que l'on prononça, c'est ce que vous ne devez pas attendre de moi : Aristodème, de qui je les tiens.

i. Cette tragédie est perdue.

n'ayant pu me les rapporter si parfaitement, et moi-môme ayant laissé échapper quelque chose du récit qu'il m'en a fait : mais je vous redirai l'essentiel. Voici donc à peu près, selon lui, quel fut le discours de Phèdre :

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