‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 75 sur 170 · DISCOURS DE PHÈDRE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE PHÈDRE

« C'est un grand dieu que l'Amour, et véritablement digne d'être honoré des dieux et des hommes. Il est admirable par beaucoup d'endroits, mais surtout à cause de son ancienneté; car il n'y a point de dieu plus ancien que lui. En voici la preuve : on ne sait point quel est son père ni sa mère, ou plutôt il n'en a point. Jamais poète, ni aucun autre homme, ne les a nommés. Hésiode, après avoir d'abord parlé du chaos , ajoute :

La terre au large sein, le fondement des cieux; Après elle l'Amour, le plus charmant des dieux.

Hésiode, par conséquent, fait succéder au chaos la Terre et l'Amour. Parménide a écrit que l'Amour est sorti du chaos :

L'Amour fut le premier enfanté de son sein.

a AcusilaiJs a suivi le sentiment d'Hésiode. Ainsi , d'un commun consentement, il n'y a point de dieu qui soit plus ancien que l'Amour. Mais c'est même de tous les dieux celui qui fait le plus de bien aux hommes; car quel plus grand avantage peut arriver à une jeune personne, que d'être aimée d'un homme vertueux; et à un homme vertueux, que d'aimer une jeune personne qui a de l'inclination pour la vertu? Il n'y a ni naissance, ni honneurs, ni richesses, qui soient capables, comme un honnête amour, d'inspirer à l'homme ce qui est le plus nécessaire pour la conduite de sa vie : je veux dire la honte du mal, et une véritable émulation pour le bien. Sans ces deux choses, il est impossible que ni un particulier, ni même une ville, fasse jamais rien de beau ni de grand. J'ose même dire que, si un homme qui aime avoit ou commis une mauvaise action ou enduré un outrage sans le repousser, il n'y auroit ni père, ni parent, ni personne au monde, devant qui il eût tant de honte de paroître que devant ce qu'il aime. Il en est de même de celui qui est aimé : il nest jamais si confus que lorsqu'il est surpris en quelque faute par celui dont il est aimé. Disons donc que, si par quelque enchantement une ville ou une armée posvoit n'être corapose'e que d'amans, il n'y auroit point de félicité pareille à celle d'un peuple qui auroit tout 'ensemble et cette horreur pour le vice, et cet amour pour la vertu. Des hommes ainsi unis, quoique en petit nombre, pourroient, s'il faut ainsi dire, vaincre le monde

entier; car il n'y a point d'honnête homme qui osât jamais se montrer devant ce qu'il aime après avoir abandonné son rang ou jeté ses armes, et qui n'aimât mieux mourir mille fois que de laisser ce qu'il aime dans le péril : ou plutôt il n'y a point d'homme si timide qui ne devînt alors comme le plus brave, et que l'amour ne transportât hors de lui-même. On lit dans Homère que les dieux inspiroient l'audace à quelques-uns de ses héros: c'est ce qu'on peut dire de l'Amour plus juslemenl que d'aucun des dieux. 11 n'y a que parmi les amans que l'on sait mourir l'un pour l'autre.

« Non-seulement des hommes, mais des femmes mêmes, ont donné leur vie pour sauver ce qu'elles aimoient. La Grèce parlera éternellement d'Alceste. fille de Pelias : elle donna sa vie pour son époux, qu'elle aimoit. et il ne se trouva qu'elle qui osât mourir poar lui, quoiqu'il eût son père et sa mère. L'amour de l'amante surpassa de si loin leur smitié, qu'elle les déclara, pour ainsi dire, des étrangers à l'égard de leur fils: il sembloit qu'ils ne lui fussent proches que de nom. Aussi, quoiqu'il se soit fait dans le monde un grand nombre de l)elles actions, celle d'Alceste a paru si belle aux dieux et aux hommes, qu'elle a mérité une récompense qui n'a été accordée qu'à un très-petit nombre de personnes; les dieux, charmés de son courage, l'ont rappelée à la vie; tant il est vrai qu'un amour noble et généreux se fait estimer des dieux mêmes!

« Ils n'ont pas ainsi traité Orphée : ils l'ont renvoyé des enfers, sans lui accorder ce qu'il demandoit. Au lieu de lui rendre sa femme q^i'il venoit chercher, ils ne lui en ont montré que le fantôme: car il manqua de courage, comme un musicien qu'il étoit. Au lieu d'imiter Alceste. et de mourir pour ce qu'il aimoit, il usa d'adresse, et ch-ercha l'invention de descendre vivant aux enfers. Les dieux, indignés de sa lâcheté, ont permis enfin qu'il pérît par la main des femmes.

« Combien, au contraire, ont-ils honoré le vaillant Achille! Thétis. sa mère, lui avoit prédit que, s'il luoit Hector, il mourroit aussitôt après; mais que, s'il vouloit ne le point combattre, et s'en retourner dans la maison de son père, il parviendroit à une longue vieillesse. Cependant Achille ne balança point : il préféra la vengeance de Patrocle à sa propre vie : il voulut non-seulement mourir pour son ami , mais même mourir sur le corps de son ami. Aussi les dieux l'ont-ils honoré par-dessus tous les autres hommes, et lui ont su bon gré d'avoir sacrifié sa vie pour celui dont il étoit aime.

« Eschyle se moque de nous, quand il nous dit que c'étoit Patrocle qui étoit l'aimé. Achille étoit le plus beau des Grecs, et par conséquent plus beau que Patrocle. Il étoit tout jeur>e. et plus jeune (jue Patrocle, comme dit Homère. Mais véritablement si les dieux approuvent ce qu3 l'on fait pour ce qu'on aime, ils estiment, ils admirent, ils récompensent tout autrement ce oue l'on fait Dour ia

personne dont on est aimé. En effet, celui qui aime est quelque chose de plus divin que celui qui est aimé ; car il est possédé d'un dieu : de là vient qu'Achille a été encore mieux traité qu'Alceste , puisque les dieux l'ont envoyé, après sa mort , dans les îles des bienheureux.

« Je conclus que, de tous les dieux, l'Amour est le plus ancien, le plus auguste , et le plus capable de rendre l'homme vertueux durant sa vie, et heureux après sa mort. «

« Phèdre finit de la sorte. Aristodème passa par-dessus quelques autres dont il avoit oublié les discours, et il vint à Pausanias, qui parla ainsi :

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