SECONDE LETTRE
Pensez-vous vous-même que je fasse une grande injustice à ce dernier de lui attribuer une Chamillarde ? Savez-vous qu'il y a d'assez bonnes choses dans ces Chamillardes? Cet homme ne manque point de hardiesse, il possède assez bien le caractère de Port-Royal i il traite le pape familièrement , il parle aux docteurs avec autorité. Que dis-je? Savez-vous qu'il a fait un grand écrit qui a mérité d'être brûlé '? Mais cela seroit plaisant que je prisse contre vous le parti de tous v©s auteurs: c'est bien assez d'avoir défendu M. Pascal. Il est vrai que j'ai eu quelque pitié de voir traiter l'auteur des Chamillardes avec tant d'inhumanité, et tout cela parce qu'on l'a convaincu de quelques fautes; il fera mieux une autre fois, il a bonne intention. Il s'est fait cent querelles pour vos amis; voulez -vous qu'il soit mal avec tout le monde, et qu'il ne soit estimé des jésuites ni des jansénistes? Ne craignez-vous point que l'on vous fasse le même traitement? Car qui empêchera quelqu'un de me répondre, et de me dire, en parlant de vous : a Quoi, monsieur! vous avez pu croire que messieurs de Port-Royal avoient adopté une lettre si peu digne d'eux ! Ne voyez-vous point qu'elle rebat cent fois la même chose , qu'elle est obscure en beaucoup d'endroits , et froide partout? » Ils me diront ces raisons, et d'autres encore, et j'en serai fâché pour vous : car votre belle humeur tient à peu de chose : la moindre mortification la suspendra, et vous retomberez dans la mélancolie de votre confrère.
Mais il s'ennuieroit peut-être, si je le laissois plus longtemps sans l'entretenir: il faut revenir à lui, et faire tout ce que je pourrai pour le divertir. J'avoue que ce n'est pas une petite entreprise ; car que dire à un homme qui ne prend rien en raillerie , et qui trouve partout des sujets de se fâcher? Ce n'est pas que je condamne sa mauvaise humeur: il a ses raisons : c'est un homme qui s'intéresse sérieusement dans le succès de vos affaires , il voit qu'elles vont de pis en pis, et qu'il n'est pas temps de se réjouir; c'est sans doute ce qui fait qu'il s'emporte tant contre la comédie. Comment peut-on aller au théâtre, comment peut-on se divertir, lorsque la vérité est persécutée, lorsque la fin du monde s'approche, lorsque tout le monde a tantôt signé 2? Voilà ce qu'il pense , et c'est ce qu'allégua un jour fort à propos un de vos confrères; car je ne dis rien de moi-même.
4. Racine fait ici une erreur probablement volontahe. Le jourval de Saint-Amour, rédifié par Arnauld cl de Sacy avait été condamne- à être brûlé; les C/i.i/iiillunles ne sont ni d'Arnauld, ni de Sacy, ni de Saint- Anaour, mais de Barbier d'Aucourt.
1. Les religieuses et les solitaires de Port-Royal, restés fidèle? à leurs principes, refusaient de signer une formule d'adhésion à la bulle conlre Jansénius; mais plusieurs avaient signé, ce qui était, aux yeux des autres. ■ioe sorte d'aposîasie.
C'étoit chez une personne qui, en ce temps-là, étoit fort de vos amis; elle avoit eu beaucoup d'envie d'entendre lire le Tartuffe, et l'on ne s'opposa point à sa curiosité : on vous avoit dit que les jésuites étoient joués dans cette comédie ; les jésuites au contraire se flattoient qu'on en vouloit aux jansénistes. Mais il n'importe , la compagnie étoit assemblée: Molière alloit commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : « Quoi ! madame , vous entendrez une comédie le jour que le mystère de l'iniquité s'accomplit, ce jour qu'on nous ôte nos mères! » Cette raison parut convaincante : la compagnie fut congédiée ; Molière s'en retourna, bien étonné de l'empressement qu'on avoit eu pour le faire venir et de celui qu'on avoit pour le renvoyer.... En effet, messieurs, quand vous raisonnerez de la sorte, nous n'aurons rien à répondre , il faudra se rendre : car de me demander , comme vous faites, si je crois la comédie une chose sainte, si je la crois propre à faire mourir le vieil homme , je dirai que non ; mais je vous dirai en même temps qu'il y a des choses qui ne sont pas saintes , et qui sont pourtant innocentes. Je vous demanderai si la chasse, la musique, le plaisir de faire des sabots, et quelques autres plaisirs que vous ne vous refusez pas à vous-mêmes, sont fort propres à faire mourir le vieil homme; s'il faut renoncer à tout ce qui divertit, s'il faut pleurer à toute heure? Hélas! oui, dira le mélancolique. Mais que dira le plaisant"? Il voudra qu'il lui soit permis de rire quelquefois , quand ce ne seroit que d'un jésuite ; il vous prouvera , comme ont fait vos amis, que la raillerie est permise , que les Pères ont ri, que Dieu même a raillé.
Et vous semble-t-il que les Lettres provinciales soient autre chose que des comédies? Dites-moi, messieurs, qu'est-ce qui se passe dans les comédies? On y joue un valet fourbe, un bourgeois avare, un marquis extravagant, et tout ce qu'il y a dans le monde de plus digne de risée. J'avoue que le provincial a mieux choisi ses personnages : il les a cherchés dans les couvens et dans la Sorbonne: il introduit sur la scène tantôt des jacobins, tantôt des docteurs, et toujours des jésuites. Combien de rôles leur fait-il jouer ! Tantôt il amène un jésuite bonhomme , tantôt un jésuite méchant , et toujours un jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austère janséniste auroit cru trahir la vérité que de n'en pas rire.
Reconnoissez donc, monsieur, que puisque nos comédies ressemblent si fort aux vôtres , il faut bien qu'elles ne soient pas si criminelles que vous le dites. Pour les Pères, c'est à vous de.nous les citer; c'est à vous, ou à vos amis, de nous convaincre, par une foule de passages, que l'Église nous interdit absolument la comt die, en 1 état qu'elle est : alors nous cesserons d'y aller, et nous attendrons patiemment que le temps vienne de mettre lés jésuites sur le théâtre.