ACTE !. SCENE III
L'amour eut peu de part à cet hymen honteux , Et la seule fureur en alluma les feux. Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes ; Elle s'attend par moi de voir finir ses peines : Il la faut accuser si je manque de foi; Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.
JOCASTE
Dites , dites plutôt , cœur ingrat et farouche , Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche. Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas . Et le crime tout seul a pour vous des appas. Hé bien! puisqu'à ce point vous en êtes avide, Je vous offre à commettre un double parricide : Versez le sang d'un frère; et, si c'est peu du sien, Je vous invite encore à répandre le mien. Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre . D'obstacle à surmonter , ni de crime à commettre ; Et , n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent , De tous les criminels vous serez le plus grand.
ÉTÉOCLE
Hé bien , madame , hé bien , il vous faut satisfaire :
Il faut sortir du trône et couronner mon frère ;
Il faut, pour seconder votre injuste projet,
De son roi que j'étois, devenir son sujet;
Et, pour vous élever au comble de la joie,
Il faut à sa fureur que je me livre en proie ;
Il faut par mon trépas....
JOCASTE
Ah ciel! quelle rigueur!
Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur! Je ne demande pas que vous quittiez l'empire : Régnez toujours, mon fils, c'est ce que je désire. Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié , Si pour moi votre cœur garde quelque amitié , Et si vous prenez soin de votre gloire même , Associez un frère à cet honneur suprême : Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous ; Votre règne en sera plus puissant et plus doux. Les peuples, admirant cette vertu sublime, Voudront toujours pour prince un roi si magnanime; £t cet illustre effort , loin d'affoiblir vos droits , Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois; Ou, s'il faut que mes vœux vous trouvent inflexible, Si la paix à ce prix vous paroît impossible, Et si le diadème a pour vous tant d'attraits ,
Au moins consolez-moi de quelque heure de paix ' Accordez cette grâce aux larmes d'une mère. Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère : La pitié dans son âme aura peut-être lieu, Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu. Dès ce même moment permettez que je sorte : J'irai jusqu'à sa tente , et j'irai sans escorte ; Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir.
ÉTÉOCLE
Madame , sans sortir , vous le pouvez revoir ,
Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes ,
Il ne tiendra qu'à lui de suspendre nos armes.
Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits
Et le faire venir jusque dans ce palais.
J'irai plus loin encore : et pour faire connoître
Qu'il a tort en effet de me nommer un traître ,
Et que je ne suis pas un tyran odieux,
Que l'on fasse parler et le peuple et les dieux.
Si le peuple y consent, je lui cède ma place ;
Mais qu'il se rende enfin, si le peuple le chasse.
Je ne force personne; et j'engage ma foi
De laisser aux Thébains à se choisir un roi.