‹ Œuvres complètesChapitre 18 sur 418 · SCÈNE II. — JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE

JOCASTE

Ma fille, avez-vous su l'excès de nos misères?

Oui, madame, on m'a dit la fureur de mes frères.

JOCASTE

Allons, chère Antigone, et courons de ce pas Arrêter, s'il se peut, leurs parricides bras. Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre ; Voyons si contre nous ils pourront se défendre , Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur, Répandre notre sang pour attaquer le leur.

ANTIGONE

Madame , c'en est fait , voici le roi lui-même SCÈNE III. — JOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, OLYMPE

JOCASTE

Olympe , soutiens-moi ; ma douleur est extrême.

ÉTÉOCLE

Madame, qu' avez-vous ? et quel trouble....

JOCASTE

Ah ! mon fils !

Quelles traces de sang vois-je sur vos habits? Est-ce du sang d'un frère? ou n'est-ce point du vôtre?

ÉTÉOCLE

Non, madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre.

Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté ,

Pour combattre, à mes yeux ne s'est point présenté.

D'Argiens seulement une troupe hardie

M'a voulu de nos murs disputer la sortie :

J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux ,

Et leur sang est celui qui paroît à vos yeux.

JOCASTE

Mais que prétendiez-vous ? et quelle ardeur soudaine Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine ?

ÉTÉOCLE

Madame, il étoit temps que j'en usasse ainsi,

Et je perdois ma gloire à demeurer ici.

Le peuple à qui la faim se faisoit déjà craindre ,

De mon peu de vigueur commençoit à se plaindre,

Me reprochant déjà qu'il m'avoit couronné,

Et que j'occupois mal le rang qu'il m'a donné.

11 le faut satisfaire; et, quoi qu'il en arrive,

6 LA TIIÉBAÏDE.

Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive : Je veux , en n'y laissant aucun de mes soldats , Qu'elle soit seulement juge de nos combats. J'ai des forces assez pour tenir la campagne ; Et si quelque bonheur nos armes accompagne, L'insolent Polynice et ses fiers alliés aisseront Thèbes libre , ou mourront à mes pieds.

JOCASTE

Vous pourriez d'un tel sang , ô ciel ! souiller vos armes ? La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes? Si par un parricide il la falloit gagner , Ah, mon fils! à ce prix voudriez-vous régner? Mais il ne tient qu'à vous , si l'honneur vous anime , De nous donner la paix sans le secours d'un crime , Et, de votre courroux, triomphant aujourd'hui, Contenter votre frère, et régner avec lui.

ÉTÉOCLE

Appelez-vous régner partager ma couronne , Et céder lâchement ce que mon droit me donne?

JOCASTE

Vous le savez , mon fils , la justice et le sang

Lui donnent , comme à vous , sa part à ce haut rang •

Œdipe , en achevant sa triste destinée ,

Ordonna que chacun régneroit son année;

Et, n'ayant qu'un État à mettre sous vos lois,

Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois.

A ces conditions vous daignâtes souscrire.

Le sort vous appela le premier à l'empire,

Vous montâtes au trône ; il n'en fut point jaloux,

Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous?

ÉTÉOCLE

Non , madame , à l'empire il ne doit plus prétendre ; Thèbes à cet arrêt n'a poiat voulu se rendre ; Et, lorsque sur le trône il s'est voulu placer, C'est elle , et non pas moi . qui l'en a su chasser. Thèbes doit-elle moins redouter sa puissance , Après avoir six mois senti sa violence? Voudroit-elle obéir à ce prince inhumain, Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim? Prendroit-elle pour roi l'esclave de Mycène, Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine, Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis, Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis? Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre , Il espéroit par lui de voir Thèbes en cendre.

Page 1