ACTE V, SCEISE V
La moitié s'épouvante et sort avec des cris;
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage ,
Sur les yeux de César composent leur visage.
Cependant sur son lit il demeure penché;
D'aucun étonnement il ne paroît touché :
« Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence
A souvent sans péril attaqué son enfance. »
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui ,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dût l'empereur punir ma hardiesse ,
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse ;
Et j'aliois, accablé de cet assassinat,
Pleurer Britannicus, César et tout l'Etat.
AGRIPPINE
Le voici. Vous verrez si c'est moi qui l'inspire
SCÈNE VI. - NÉRON, AGRIPPINE, BURRHUS, NARCISSE. néron, voyant Agrippine.
Dieux
AGRIPPINE
Arrêtez, Néron : j'ai deux mots à vous dire. Britannicus est mort : je reconnois les coups; Je connois l'assassin.
NÉRON
Et qui, madame?
AGRIPPINE
Vous.
NÉRON
Moi? Voilà les soupçons dont vous êtes capable. Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable. Et si l'on veut , madame , écouter vos discours , Ma main de Claude même aura tranché les jours. Son fils vous étoit cher, sa mort peut vous confondre Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.
AGRIPPINE
Non , non , Britannicus est mort empoisonné ; Narcisse a fait le coup , vous l'avez ordonné.
NÉRON
Madame!... Mais qui peut vous tenir ce langage?
NARCISSE
Hé! seigneur, ce soupçon vous fait-il tant d'outrage? Britannicus , madame , eut des desseins secrets Qui vous auroient coûté de plus justes regrets : H aspiroit plus loin qu'à l'hymen de Junie :
248 BRITANNICUS
De vos propres bontés il vous auroit punie.
Il vous trompoit vous-même; et son cœur offensé
Prétendoit tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie ,
Soit qu'instruit des complots qui menaçoient sa vie ,
Sur ma fidélité César s'en soit remis,
Laissez les pleurs , madame , à vos seuls ennemis :
Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres :
Mais vous....
AGRIPPINE
Poursuis , Néron : avec de tels ministres 'Par des faits glorieux tu te vas signaler; Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer : Ta main a commencé par le sang de ton frère ; Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais; Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits. Mais je veux que ma mort te soit même inutile : Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille ; Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi, Partout, à tout moment, m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies : Tu croiras les calmer par d'autres barbaries ; Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours, D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes ; Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien . Tu te verras forcé de répandre le tien; Et ton nom paroîtra , dans la race future , Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. Voilà ce que mon cœur se présage de toi. Adieu ; tu peux sortir.
NÉRON
Narcisse, suivez-moi.