‹ Œuvres complètesChapitre 263 sur 418 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Tout l'empire parloit : mais la gloire, madame, Ne s'étoit point encor fait entendre à mon cœur Du ton dont elle parle au cœur d'un empereur. Je sais tous les tourmens ou ce dessein me livre : Je sens bien que sans vous je ne saurois plus vivre Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner: Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner.

BÉRÉNICE

Hé bien! régnez, cruel, contentez votre gloire : Je ne dispute plus. J'attendois, pour vous croire. Que cette même bouche, après mille sermens D'un amour qui devoit unir tous nos momens. Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle, M'ordonnât elle-même une absence éternelle. Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien : et, pour jamais, adieu.... Pour jamais! Ah, seigneur! songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous . Seigneur, que tant de mers me séparent de vous; Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus! L'ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-il compter les jours de mon absence? Ces jours, si longs pour moi lui sembleront trop courts

TITUS

Je n'aurai pas. madame, à compter tant de jours : J'espère que bientôt la triste renommée Vous fera confesser que vous étiez aimée. Vous verrez que Titus n'a pu, sans expirer....

BÉRÉNICE

Ah, seigneur! s'il est vrai, pourquoi nous séparer? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée. Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée9 Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?

TITUS

flélas ! vous pouvez tout, madame : demeurez;

Je n'y résiste point. Mais je sens ma foiblesse :

Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse,

Et sans cesse veiller à retenir mes pas,

Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.

Que dis-je? En ce moment, mon cœur, hors de lui-même.

S'oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime.

288 BÉRÉNICE

BÉRÉNICE

Hé bien, seigneur, hé bien, qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains prêts à se soulever?

TITUS

Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure? S'ils parlent, si les cris succèdent au murmure, Faudra-t-il par le sang justifier mon choix? S'ils se taisent, madame, et me vendent leurs lois, À quoi m'exposez-vous? Par quelle complaisance Faudra-t-ii quelque jour payer leur patience? Que n'oseront-ils point alors me demander? Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder?

BÉRÉNICE

Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice!

TITUS

Je les compte pour rien! Ah ciel! quelle injustice!

BÉRÉNICE

Quoi ! pour d'injustes lois que vous pouvez changer , En d'éternels chagrins vous-même vous plonger! Rome a ses droits, seigneur : n'avez-vous pas les vôtres1? Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres? Dites, parlez.

TITUS

Hélas ! que vous me déchirez !

BÉRÉNICE

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez!

TITUS

Oui , madame , il est vrai , je pleure , je soupire , Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'empire, Rome me fit jurer de maintenir ses droits : Je dois les maintenir. Déjà, plus d'une fois, Rome a de mes pareils exercé la constance. Ah! si vous remontiez jusques à sa naissance, Vous les verriez toujours à ses ordres soumis : L'un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis Chercher , avec la mort , la peine toute prête ; D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête -, L'autre, avec des yeux secs, et presque indifférens, Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirans. Malheureux! mais toujours la patrie et la gloire Ont parmi les Romains remporté la victoire. Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titus Passe l'austérité de toutes leurs vertus; Qu'elle n'approche point de cet effort insigne : Mais , madame , après tout . me croyez-vous indigne

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