SCÈNE V. - TITUS, BÉRÉNICE
Bérénice , en sortant de son appartement. Non , laissez-moi , vous dis-je„ In vain tous vos conseils me retiennent ici. îl faut que je le voie. Ah, seigneur! vous voici! Hé bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne! Il faut nous séparer ! et c'est lui qui l'ordonne !
TITUS
N'accablez point, madame, un prince malheureux. Il ne faut point ici nous attendrir tous deux. Un trouble assez cruel m'agite et me dévore , Sans que des pleurs si chers me déchirent encore. Rappelez bien plutôt ce cœur qui, tant de fois, M'a fait de mon devoir reconnoitre la voix ■ Il en est temps. Forcez votre amour à se taire; Et d'un ceU que la gloire et la raison éclaire
9M BÉRÉNICE
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur Vous-même , contre vous , fortifiez mon cœur ; Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma foiblesse, A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse; Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs, ^ue la gloire du moins soutienne nos douleurs; Et que tout l'univers reconnoisse sans peine Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine. Car, enfin, ma princesse, il faut nous séparer.
BÉRÉNICE
Ah, cruel! est-il temps de me le déclarer?
Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis erue aimée;
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois
Quand je vous l'avouai pour la première fois?
A quel excès d'amour m'avez-vous amenée!
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,
Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir?
Ne donne point un cœur qu'on ne peut recevoir. »
Ne l'avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre
Quand de vos seules mains ce cœur voudroit dépendre?
Tout l'empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il étoit temps encor : que ne me quittiez-vous?
Mille raisons alors consoloient ma misère :
Je pouvois de ma mort accuser votre père ,
Le peuple, le sénat, tout l'empire romain,
Tout l'univers plutôt qu'une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M'avoit à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n'aurois pas, seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j'espère un bonheur immortel,
Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire,
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous.
Et c'est moi seul aussi qui pouvois me détruire Je pouvois vivre alors et me laisser séduire : Mon cœur se gardoit bien d'aller dans l'avenir Chercher ce qui pouvoit un jour nous désunir. Je voulois qu'à mes vœux rien ne fût invincible, Je n'examinois rien, j'espérois l'impossible. Que sais-je? j'espérois de mourir à vos yeux, Avant que d'en venir à ces cruels adieux Les obstacles sembloient renouveler ma flamme.