ACTE II, SCÈNE I
Mais, pour mieux commencer, hàtons-nous l'un et l'autre
D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l'univers, en m'atiachant à vous,
Que, quand je vous servois, je servois mon époux;
Et, par le nœud sacre d'un heureux hyménée ,
Justifiez la foi que je i . -s ai donnée.
BAJAZET
Âii! que proposez-vi as, madame?
ROXANE
Hé quoi, seigneur 1 Quel obstacle secret trouble notre bonheur?
BAJAZET
Madame, ignorez -vous que l'orgueil de l'empire.... Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire?
ROXANE
Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs,
Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée ,
Et par toute l'Asie à sa suite traînée,
De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux,
Ont daigné rarement prendre le nom d'époux.
Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires;
Et sans vous rapporter des exemples vulgaires,
Soliman (vous savez qu'entre tous vos aïeux,
Dont l'univers a craint le bras victorieux,
Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane),
Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier,
A son trône, à son lit daigna l'associer,
Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératrice .
Qu'un peu d'attraits peut-être , et beaucoup d'artifice.
BAJAZET
Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,
Ce qu'étoit Soliman, et le peu que je suis.
Soliman jouissoit d'une pleine puissance :
L'Egypte ramenée à son obéissance ;
Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,
De tous ses défenseurs devenu le cercueil;
Du Danube asservi les rives désolées;
De l'empire persan les bornes reculées;
Dans leurs climats brûlans les Africains domptés,
Faisoient taire les lois devant ses volontés.
Que suis-je? J'attends tout du peuple et de l'année
Mes malheurs font encor toute ma renommée.
Infortuné, proscrit, incertain de régner,
Dois -je irriter les cœurs au lieu de les gagner?
Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères?
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?
Songez, sans me flatter du sort de Soliman,
Au meurtre tout récent du malheureux Oi-oian1 :
Dans leur rébellion, les chefs des janissaires ,
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires,
Se crurent à sa perte assez autorisés
Par le fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je, enfin? Maître de leur suffrage,
Peut-être avec le temps j'oserai davantage.
Ne précipitons rien; et daignez commencer
A me mettre en état de vous récompenser.
ROXANE
Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence;
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance :
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous alloit engager.
Pour vous , pour votre honneur , vous en craignez les suites :
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu , si vous ne m'épousez ,
Les périls plus certains où vous vous exposez?
Songez-vous que, sans moi, tout vous devient contraire?
Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire?
Songez-vous que je tiens les portes du palais;
Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais,
Que j'ai sur votre vie un empire suprême;
Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime?
Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus,
Songez- vous, en un mot, que vous ne seriez plus?
BAJAZET
Oui , je tiens tout de vous ; et j'avois lieu de croire Que c'étoit pour vous-même une assez grande gloire , En voyant devant moi tout l'empire à genoux, De m'entendre avouer que je tiens iOut de vous. Je ne m'en défends point ; ma bouche le confesse , Et mon respect saura le confirmer, sans cesse : Je vous dois tout mon sang; ma vie est votre bien. Mais enfin voulez-vous....
ROXANE
Non, je ne veux plus rien.
Ne m'importune plus de tes raisons forcées : Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées.
\. Osman II, étranglé par les janissaires en 163R