‹ Œuvres complètesChapitre 285 sur 418 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Mais, pour mieux commencer, hàtons-nous l'un et l'autre

D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.

Montrez à l'univers, en m'atiachant à vous,

Que, quand je vous servois, je servois mon époux;

Et, par le nœud sacre d'un heureux hyménée ,

Justifiez la foi que je i . -s ai donnée.

BAJAZET

Âii! que proposez-vi as, madame?

ROXANE

Hé quoi, seigneur 1 Quel obstacle secret trouble notre bonheur?

BAJAZET

Madame, ignorez -vous que l'orgueil de l'empire.... Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire?

ROXANE

Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs,

Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,

Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée ,

Et par toute l'Asie à sa suite traînée,

De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux,

Ont daigné rarement prendre le nom d'époux.

Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires;

Et sans vous rapporter des exemples vulgaires,

Soliman (vous savez qu'entre tous vos aïeux,

Dont l'univers a craint le bras victorieux,

Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane),

Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.

Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier,

A son trône, à son lit daigna l'associer,

Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératrice .

Qu'un peu d'attraits peut-être , et beaucoup d'artifice.

BAJAZET

Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,

Ce qu'étoit Soliman, et le peu que je suis.

Soliman jouissoit d'une pleine puissance :

L'Egypte ramenée à son obéissance ;

Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,

De tous ses défenseurs devenu le cercueil;

Du Danube asservi les rives désolées;

De l'empire persan les bornes reculées;

Dans leurs climats brûlans les Africains domptés,

Faisoient taire les lois devant ses volontés.

Que suis-je? J'attends tout du peuple et de l'année

Mes malheurs font encor toute ma renommée.

Infortuné, proscrit, incertain de régner,

Dois -je irriter les cœurs au lieu de les gagner?

Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères?

Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?

Songez, sans me flatter du sort de Soliman,

Au meurtre tout récent du malheureux Oi-oian1 :

Dans leur rébellion, les chefs des janissaires ,

Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires,

Se crurent à sa perte assez autorisés

Par le fatal hymen que vous me proposez.

Que vous dirai-je, enfin? Maître de leur suffrage,

Peut-être avec le temps j'oserai davantage.

Ne précipitons rien; et daignez commencer

A me mettre en état de vous récompenser.

ROXANE

Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence;

Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance :

Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger

Où mon amour trop prompt vous alloit engager.

Pour vous , pour votre honneur , vous en craignez les suites :

Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.

Mais avez-vous prévu , si vous ne m'épousez ,

Les périls plus certains où vous vous exposez?

Songez-vous que, sans moi, tout vous devient contraire?

Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire?

Songez-vous que je tiens les portes du palais;

Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais,

Que j'ai sur votre vie un empire suprême;

Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime?

Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus,

Songez- vous, en un mot, que vous ne seriez plus?

BAJAZET

Oui , je tiens tout de vous ; et j'avois lieu de croire Que c'étoit pour vous-même une assez grande gloire , En voyant devant moi tout l'empire à genoux, De m'entendre avouer que je tiens iOut de vous. Je ne m'en défends point ; ma bouche le confesse , Et mon respect saura le confirmer, sans cesse : Je vous dois tout mon sang; ma vie est votre bien. Mais enfin voulez-vous....

ROXANE

Non, je ne veux plus rien.

Ne m'importune plus de tes raisons forcées : Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées.

\. Osman II, étranglé par les janissaires en 163R

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