ACTE IV, SCÈNE III
Est-ce moi qui vous mets les armes à la main ?
Considérez ces lieux où vous prîtes naissance;
Leur aspect sur vos cœurs n'a-t-il point de puissance ?
C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour;
Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour :
Ces princes , votre sœur , tout condamne vos haines ;
Enfin moi qui pour vous pris toujours tant de peines ,
Qui, pour vous réunir, immolerois.... Hélas!
Ils détournent la tête, et ne m'écoutent pas !
Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop dure1
Ils ne connoissent plus la voix de la nature !
[A Polynice.) Et vous que je croyois plus doux et plus soumis....
POLYNICE
Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis : Il ne sauroit régner sans se rendre parjure.
JOCA.STE.
Une extrême justice est souvent une injure.
Le trône vous est dû, je n'en saurois douter;
Mais vous le renversez en voulant y monter.
Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre?
Voulez-vous sans pitié désoler cette terre ,
Détruire cet empire afin de le gagner?
Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner?
Thèbes avec raison craint le règne d'un prince
Qui de fleuves de sang inonde sa province :
Voudroit-elle obéir à votre injuste loi?
Vous êtes son tyran avant qu'être son roi
Dieux ! si devenant grand souvent on devient pire ,
Si la vertu se perd quand on gagne l'empire ,
Lorsque vous régnerez, que serez-vous, hélas!
Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas?
POLYNICE
Ah ! si je suis cruel, on me force de l'être, Et de mes actions je ne suis pas le maître. J'ai honte des horreurs où je me vois contraint, Et c'est injustement que le peuple me craint. Mais il faut en effet soulager ma patrie ; De ses gémissemens mon âme est attendrie. Trop de sang innocent se verse tous les jours ; Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours; Et, sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce, A l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse : U suffit aujourd'hui de son sang ou du mien.
Racine i 3
JOCASTE
Du sang de votre frère ?
POLYNICE
Oui, madame, du sien.
Il faut finir ainsi cette guerre inhumaine.
[A Étéocle.) Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène. Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler; A tout autre qu'à toi je craignois d'en parler; Tout autre auroit voulu condamner ma pensée , Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée. Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver Si ce que tu ravis tu le sais conserver. Montre-toi digne enfin d'une si belle proie.
ÉTÉOCLE
J'accepte ton dessein , et l'accepte avec jcie : Créon sait là-dessus quel étoit mon désir : J'eusse accepté le trône avec moins de plaisir. Je te crois maintenant digne du diadème , Je te le vais porter au bout de ce fer même.
JOCASTE
Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein Et commencez par moi votre horrible dessein. Ne considérez point que je suis votre mère, Considérez en moi celle de votre frère. Si de votre ennemi vous recherchez le sang, Recherchez-en la source en ce malheureux flanc : Je suis de tous les deux la commune ennemie , Puisque votre ennemi reçut de moi la vie. Cet ennemi, sans moi, ne verrôit pas le jour; S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour? N'en doutez point, sa mort me doit être commune , Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une; Et, sans être ni doux ni cruels à demi, Il faut me perdre , ou bien sauver votre ennemi. Si la vertu vous plaît , si l'honneur vous anime , Barbares , rougissez de commettre un tel crime ; Ou si le crime , enfin , vous plaît tant à chacun , Barbares, rougissez de n'en commettre qu'un. Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne, Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne : Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner, Si je vous empêchois un moment de régner. Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mère?