ACTE II. SCÈNE II. $S
Il ne vient point ici, souillé du sang des princes,
D'un triomphe barbare effrayer vos provinces ,
Et cherchant à briller d'une triste splendeur,
Sur le tombeau des rois élever sa grandeur.
Mais vous-mêmes , trompés d'un vain espoir de gloire ,
N'allez point dans ses bras irriter la victoire ;
Et lorsque son courroux demeure suspendu ,
Princes, contentez-vous de l'avoir attendu.
Ne différez point tant à lui rendre l'hommage
Que vos cœurs, malgré vous, rendent à son courage;
Et , recevant l'appui que vous offre son bras ,
D'un si grand défenseur honorez vos États.
Voilà ce qu'un grand roi veut bien vous faire entendre .
Prêt à quitter le fer, et prêt à le reprendre.
Vous savez son dessein : choisissez aujourd'hui,
Si vous voulez tout perdre, ou tout tenir de lui.
TAXILE
Seigneur , ne croyez point qu'une fierté barbare Nous fasse méconnoître une vertu si rare : Et que dans leur orgueil nos peuples affermis Prétendent, malgré vous, être vos ennemis. Nous rendons ce qu'on doit aux illustres exemples: Vous adorez des dieux qui nous doivent leurs temples ; Des héros qui chez vous passoient pour des mortels . En venant parmi nous ont trouvé des autels. Mais en vain l'on prétend, chez des peuples si braves, Au lieu d'adorateurs se faire des esclaves : Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher, Ils refusent l'encens qu'on leur veut arracher. Assez d'autres États, devenus vos conquêtes, De leurs rois, sous le joug, ont vu ployer les têtes. Après tous ces États qu'Alexandre a soumis , N'est-il pas temps, seigneur, qu'il cherche des amis? Tout ce peuple captif, qui tremble au nom d'un maître Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître. Ils ont, pour s'affranchir, les yeux toujours ouverts; Votre empire n'est plein que d'ennemis couverts ; Ils pleurent en secret leurs rois sans diadèmes; Vos fers trop étendus se relâchent d'eux-mêmes ; Et déjà dans leur cœur les Scythes mutinés Vont sortir de la chaîne où vous nous destinez. Essayez , en prenant notre amitié pour gage , Ce que peut une foi qu'aucun serment n'engage; Laissez un peuple au moins qui puisse quelquefois Applaudir sans contrainte au bruit de vos exploits.
Racine i 5
66 • ALEXANDRE
Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre ;
Et je l'attends déjà comme un roi doit attendre
Un héros dont la gloire accompagne les pas ,
Oui peut tout sur mon cœur , et rien sur mes États.
PORUS
Je croyois, quand l'Hydaspe, assemblant ses provinces, Au secours de ses bords fit voler tous ses princes, Qu'il n'avoit avec moi , dans des desseins si grands , Engagé que des rois ennemis des tyrans ; Mais puisqu'un roi , flattant la main qui nous menace . Parmi ses alliés brigue une indigne place , C'est à moi de répondre aux vœux de mon pays, Et de parler pour ceux que Taxile a trahis.
Que vient chercher ici le roi qui vous envoie? Quel est ce grand secours que son bras nous octroie? De quel front ose-t-il prendre sous son appui Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui ? Avant que sa fureur ravageât tout le monde , L'Inde se reposoit dans une paix profonde ; Et si quelques voisins en troubloient les douceurs , Il portoit dans son sein d'assez bons défenseurs. Pourquoi nous attaquer ? Par quelle barbarie A-t-on de votre maître excité la furie ? Vit-on jamais chez lui nos peuples en courroux Désoler un pays inconnu parmi nous? Faut-il que tant d'États, de déserts, de rivières, Soient entre nous et lui d'impuissantes barrières? Et ne sauroit-on vivre au bout de l'univers Sans connoître son nom et le poids de ses fers? Quelle étrange valeur , qui , ne cherchant qu'à nuire , Embrase tout sitôt qu'elle commence à luire ; Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison, Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison , Et que , maître absolu de tous tant que nous sommes , Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes ! Plus d'États , plus de rois : ses sacrilèges mains Dessous un même joug rangent tous les humains. Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore : De tant de souverains nous seuls régnons encore. Mais que dis-je, nous seuls? Il ne reste que moi Où l'on découvre encor les vestiges d'un roi. Mais c'est pour mon courage une illustre matière : Je vois d'un œil content trembler la terre entière, Afin que par moi seul les mortels secourus , S'ils sont libres, le soient de la main de Porus;