SUR LE COUCHER
S'il ne faut pas perdre un moment sans le faire valoir pour l'éternité, combien doit-on ménager le temps du sommeil, puisqu'il comprend au moins la troisième partie de la vie de l'homme; car, sans parler de l'enfance, qui se passe presque toute à dormir, il n'y a quasi personne qui, de vingt-quatre heures, n'en donne sept ou huit à son repos. Ainsi, il est très-important de ne pas négliger un espace «i considérable, de peur que les princes des ténèbres ne nous reprochent au jugement l'abus que nous en aurons fait, et ne disent de nous ce qu'en un sens différent les frères de Joseph disaient de lui : On verra à quoi lui auront servi ses songes. Ainsi, ne regardez pas les heures de votre repos comme des heures inutiles et perdues, qui ne peuvent ni nuire ni servir à votre salut; écoutez ce que nous enseigne l'Apôtre : Dieu, dit-il, nous a mis en ce monde pour acquérir le salut par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous : en sorte que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivions toujours avec lui.
Considérez, quand vous allez dormir, qu'une heure viendra que vous vous coucherez pour ne vous jamais relever; que vous vous dépouillerez pour ne plus vous revêtir; qu'au lieu d'un lit bien propre, vous aurez la teigne et l'ordure pour coussins et les vers pour couverture, et que bien des personnes s'endorment en bonne santé et ne se réveillent plus. Ne cherchez donc pas le lit par un motif naturel, indifférent ou sensuel, et proposez-vous toujours quelque vue religieuse : par exemple, d'obéir à l'ordre de Dieu, de reprendre de nouvel es forces pour le servir, d'honorer le repos qu'il prend en lui-même, dans la très-sainte Vierge et dans ses saints, ou quelque autre semblable considération.
Ainsi, la prière du soir étant faite à l'église, s'il se peut, ou du moins en votre famille, prenez de l'eau bénite, déshabillezvous avec modestie, ayez honte de vousmême et de vos propres yeux, placez-vous dans le lit en une posture honnête, unissez votre sommeil à celui que Jésus-Christ f. voulu prendre sur la terre, afin de sanctifier e vôtre et de vous mériter la grâce d'en
l'aire bon usage. Que votre dernière action soit le signe de la croix, et votre dernière parole le saint nom de Jésus, ou quelqu'une de l'Ecriture, comme celles-ci : Je m'endormirai et me reposerai entre les bras du Seigneur. Voici que je m'endors à présent, et si demain vous me cherchez, peut-être que je ne subsisterai plus, ou semblables.
Si vous vous éveillez pendant la nuit, considérez combien de personnes religieuses sont alors occupées à cbanter les louanges de Dieu, tandis que vous êtes couché à
votre aise; combien de bonnes âmes font pour lors oraison, et dérobent ce temps à leur sommeil pour vaquer à la prière; combien de pauvres malades languissent. Humiliez-vous, et rougissez de votre paresse et de votre assoupissement intérieur, encore plus grand que l'extérieur; ayez en aversion le poids de votre chair, qui appesantit ainsi votre âme, et voyez combien ce lit si mollet, que vous aimez tant, est différent du lit de la croix, où Jésus-Christ fut étendu pour vous procurer un repos éternel.