Et omnis insula fugit, et montes non sunt inven'i
21. Et grando magna sicut taientura descendit de cœlo in homines, et blasphemaverunt Deum homines propter plagam graudinis, quoniam magna facta est vehemenler.
EXPLICATION
1. Et j'entendis une grande voix sortant du temple, qui disait aux sept anges: Allez et versez sur la terre les sept fioles de la colère de Dieu.
C'est ici l'arrêt irrévocable porté de la part de Dieu pour achever la destruction d'un empire idolâtre, obstiné dans ses erreurs, et implacable ennemi du nom chrétien. Au reste, pour trouver ces derniers fléaux, il ne faut pas remonter plus haut que Julien, ni avoir recours aux punitions que Dieu fit auparavant ressentir plus d'une fois aux persécuteurs de l'Eglise, et on doit les chercher depuis la mort de cet apostat jusqu'à l'entière ruine du nom romain, suivant ce qui est écrit : Allez, «et épanchez les sept plaies dernières, parce qu'en elles la colère de Dieu sera consommée: » Septem plagas novissimas ; in illis consummabitur ira Dei. Ce qui suppose les précédentes, et oblige à regarder celles-ci comme les dernières.
2. Et le premier partit et versa sa fiole sur la terre, et les hommes qui avaient le caractère de la bête, et ceux qui avaient adoré s on image, furent frappés d'une plaie maligne et cruelle.
[L'an 363.] Cette plaie commença par le coup mortel que reçut Julien l'Apostat en punition de son idolâtrie, de ses sacrilèges et de ses impiétés : «Car, pour parler avec saint Jérôme, il sentit dans le combat le bras de ce Caliléen qu'il insultait tant, et il reçut le digne châtiment que méritait sa langue infectée de si horribles blasphèmes, par un coup de dard ou de lance, dont se sert la cavalerie, qui lui transperça les lianes :» Galilœum statim in prœlio sensit, et mercedem linguœ putidissimœ conto, seu lancea equesiri, ilia perfossus , accepit. Pliilostorge ajoute que ce dard étant retiré de la plaie,
CCdVBES COVJPL. DE DE L\ Cllb.TARDIE.
en fit sortir les excréments avec le sang. Cette première plaie continua par le meurtre de Procope et de Marcellus ses parents, successeurs de son impiété et usurpateurs de son empire, particulièrement de celui-ci qui mourut dans les plus effroyables supplices, comme le rapportent Ammien Marcellin et les autres auteurs , et surtout Sozomène : elle fut continuée par la cruelle boucherie qu'on fit après sa mort des philosophes païens ses favoris, qui, dévoués au culte des démons, exerçaient la plus exécrable et la plus noire magie, et faisaient d'épouvantables sacrilèges : ces sortes de gens portant même d'ordinaire sur leur chair le caractère du diable : Vulnus sœvum in homines qui habebant caracterem bestiœ; afin que la prophétie s'accomplisse à la lettre. L'empereur Valens en fit mourir une infinité dans les plus horribles tourments, ensevelissant avec eux, et tous leurs livres qu'on fit brûler, les mystères profanes de la superstition païenne, dont on n'a plus ouï parler depuis : « En ce temps-là les philosophes gentils, soulfrant avec la dernière impatience le progrès de la religion chrétienne, furent tous tués, on les prit, et on les fit périr par le feu et par le glaive, et on ne pardonna à aucun de ceux de l'empire qui s'étaient rendus considérables dans cet art, et qui pour ce sujet furent exterminés :» Quo quidem temporc omnes prope philosophi genliles, incremenlum religionis Chrislianœ a-gre admodum ferentes, exstincti sunt. Ob home cawam comprehensi sunt, manda tumque est ut igni et gladio necarenlur. Pari ratione omnes illuslriorcs in omni imper io philosophi eadem ipsa de causa exstincti sunt.
auteurs y ajoutent diverses circonstances qu'on peut voir chez eux, mais le fait est constant, et que ces philosophes étaient de vrais magiciens idolâtres qui périrent parle fer et par le feu, après avoir été déchirés dans la torture avec des ongles de fer, des scorpions et des plombeaux, et dont on brûla les livres à monceaux. Mais surtout Maxime, ce célèbre enchanteur et magicien, qui avait séduit Julien et obsédé son esprit, fut exécuté par ordre deValentinien, selon Socrate. N'est-ce pas là une plaie mortelle faite à ceux qui étaient marqués au caractère de la bête? et ne part-elle {>as de la main d'un ange, puisque c'en fut un, au rapport des historiens, qui tua Julien?
3. Et le second ange versa sa fiole sur la mer, et elle devint comme le sang d'un mort , et tout ce qui avait vie dans la mer mourut.
La seconde plaie est celle qui fit perdre aux Romains l'empire de la mer : le tyran Maxime, pour se fortifier dans son usurpation, souffre l'idolâtrie, prend le nom de grand pontife, rétablit l'autel de la Victoire, et rend auxinfidèleseeque Gralien leur avait ôté ; il met une puissante flotte sur la Méditerranée, commandée par Andragatius, afin de s'opposer à Théodose, que la seule foi rendait supérieur à Maxime, dit Oroze ; mais il est défait, son armée navale est dissipée, Andragatius, qui était païen, se précipite luimême dans la mer, et, depuis ce temps-là, Rome, qui tant de fois avait triomphé sur la mer, et qui avait vaincu les Carthaginois, ne put jamais remettre une flotte en état, ni réparer ses pertes, et on n'entend plus parler de Rome dans l'empire de la mer, où tout est mort pour elle : Et omnis anima vivens mortua est in mari. Prœcipitem sese e navi in undas dédit, et suffocatus est. Theodosius solafîde major (Maximo). Prœcipitato in mare corpore. Propterea Maximus destitutus est... Unde populus Christianus ait : Nihil boni
huic imminet. Rex iste Judœus factus est
in Sicilia victusest. Quid pio (Theodosio) commune cum perfido (Maximo)? Aboi enda sunt cum impio etiam impietalis exempta. Si Gratianus princeps appellari pontifex non vult, admodum brevi pontifex maximus fiet (%)•
k. Et le troisième ange répandit sa fiole sur les fleuves et sur les fontaines, et ce fut partout du sang.
5. Et f entendis l'ange qui a pouvoir sur les eaux, qui dit : Vous êtes juste, Seigneur, qui êtes et qui avez été', vous êtes suint lorsque vous rendez de tels jugements.
6. Parce qu'ils ont répandu le sang des saints et des prophètes, vous leur avez aussi donné du sang à boire, car ils en sont dignes.
7. Et j'entendis un autre qui disait de l'autel : Oui, Seigneur Dieu tout-puissant, vos jugements sont justes et véritables.
La troisième plaie enlève aux Romains les provinces septentrionales où régnent le froid
(94) Paul.iOROS.; Zosim., lib. i.xi; S. Ambros., epist. 40; Zosim., lib. vu, c. 4; Baron, ann. 587,
et l'humide, les grands fleuves et les eaux, ces provinces si fertiles et si arrosées qui avaient correspondance et relation à leur capitale, ainsi que. les ruisseaux et les fontaines en ont à leur source et à la mer, sont déchirées, ses membres souffrent une torture cruelle et sanglante, il n'y a aucun endroit de ce grand corps qui ne ruisselle de sang. Un seul passage de saint Jérôme, qui vivait dans cette conjoncture, suffit entre plusieurs pour exposer celte prophétie, et nous en donner l'intelligence : « Mon esprit frémit d'horreur dans le dessein qu'il a de continuer le récit des calamités de notre temps : il y a plus de vingt ans que depuis Constantinople jusqu'aux Alpes Juliennes, le sang romain coule de toutes parts :1e Goth, le Sarmate, le Quade, l'Alain, les Huns, les Vandales, les Marcomans ont inondé la Scylhie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie, la Dace, le pays de Thessalonique, l'Achaïe, l'Epire, la Dalmatie, et toutes les Pannonies : ils ravagent ces provinces, ils les désolent, ils ravissent et entraînent tout Je monde en captivité, de tous côtés on n'entend que cris, que gémissements, et que morts affreuses en mille et mille manières; et comme si tant de désastres ne suffisaient pas pour notre ruine, la guerre civile fait plus périr de monde que le glaive barbare n'en détruit :» Horrel animus temporum noslrorum ruinas prosequi : viginti et eo amplius anni sunt quod inter Constanlinopolim et Alpes Julias quotidie Romanus sanguis effunditur. Scythiam, Thraciam, Macedoniam , Dardaniam , Daciam , Thessalonicam, Achaiam, Epiros, Dalmatiaw, cunctasque Pannonas, Gothus, Sarmata, Quadus, Alanus, Hunni, Vandali, Marcomani
vastant, trahunt, rapiunt ubique luctus,
ubique gemitus, et plurima mortis imago ; et quasi non hœc sufficerent cladibus,plus pêne bella civilia, quam hoslilis mucro consumpsit .
C*est ainsi que l'empire romain répand son sang de tous côtés, et perd insensiblement ses forces. C'est ainsi que le sang des martyrs est vengé par le sang de leurs persécuteurs, et que les Barbares s'enivrent du sang romain, parce que les Romains se sont enivrés du sang des fidèles, pour s'exprimer avec Salvien (lib. vu, init.) qui vivait vers ce temps, et qui nous assure que toutes les nations barbares ont bu du sang romain : Vidi mulierem ebriam de sanguine sanctorum et de sanguine martyrum Jesu. Omnes fere barbarœ gentes Romanum sanguinem bi~ berunt.
Faut-il d'autres commentaires à ces paroles : Parce qu'ils ont répandu le sang de vos saints, vous leur avez donné du sang à boire, car ils sont dignes d'une semblable punition, et que leur sang serve de breuvage: «Quia sanguinem sanctorum effuderunt, et sanguinem eis dedisti bibere, digni enimsunt.» En effet, ils ont élé si altérés du sang chrétien, que la bête, ou l'empire romain, va bientôt paraître toute pleine et tout enivrée de celui des martyrs.
§ 63,60; Bossugt, Fléchier, lib. ^iii, nura. "o; Maimb.
L'APOCALYPSE EXPLIQUEE
Ainsi est punie l'impiété de cette cruelle ville, à qui le plus inhumain de ses empereurs avait voulu à juste litre imposer son nom, et la faire appeler Néropolis. Il est vrai que les Chrétiens sont enveloppés dans le meurtre général de leurs meurtriers; mais Je même coup qui renverse Rome, établit l'Eglise: celle-ci est éprouvée, celle-là est détruite: l'empire, qui se promettait l'éternité, tombe sans espérance de se relever, et le christianisme qu'il voulailabolir, demeure stable: et, non content de surmonter Rome, il surmonte les Barbares par qui Rome venait d'être surmontée: et ce qui est plus merveilleux, c'est que l'Eglise conserve Rome qui l'avait voulu détruire: Attila respecte saint Léon , et pardonne à l'Italie et à Rome à sa considération. Genséric en use ainsi et honore ce grand Pontife. Alaric fait grâce à ceux qui se réfugient dans les églises de Rome, devenues de sûrs asiles aux infidèles mêmes. Et la vénération de ce Rarbare pour la basilique de Saint-Pierre est la seule cause de la conservation de cette ville si ennemie du nom chrétien : Ob reverentiam tamen erga Petrum aposlolum, basilicam quœ circa illius lumulum magna est, et spatiosissima, inviolatam esse jussit : atque hœc res impedimento fuit ne Urbs Roma funditus interiret. (Sozom., lib. xi, c. 9.) Saint Augustin a fait la même observation en plusieurs endroits de ses ouvrages, particulièrement au commenoementdu livre r 'Delà cilédeDieu:
Testantur hoc martyrum loca , et basilicœ apostolorum, quœ in Ma vastatione urbis ad se confugientes suos alienosque receperunt , hucusque cruenlus sœviebat inimicus, etc. En sorte que depuis plusieurs siècles, et encore aujourd'hui, Jésus-Christ aux yeux de tout l'univers triomphe de cette ville superbe , qui a voulu détruire le nom Chrétien.
Or, que ces fontaines et ces rivières ensanglantées figurent les provinces inondées de sang, et les sujets de l'empire massacrés par les Rarbares, la parole de l'ange le témoigne assez au chapitre xvn, 15. Les eaux que vous avez vues, où la prostituée est assise, sont les peuples, les nations et les langues sur qui elle domine : «Aquœ quasvidisti,ubimereirix sedet,populi sunt, et génies, et linguœ.»
Saint Jérôme nous en est aussi le fidèle interprète dans cette même Lettre à Héliodore, citée ci-dessus, et nous apprend comment la justice divine a donné aux Romains du sang à boire, selon la parole de l'ange : « En quel état, » dit-il , « pensez-vous que soient présentement ceux de Corinthe, d'Athènes, de Lacédémone, d'Arcadie, et en un mot, tous les Grecs qui gémissent sous le joug des Rarbares? L'Orient semblait être exempt de ces maux, quoique consterné par tant de fâcheuses nouvelles : lorsque l'année dernière, tout d'un coup, du haut des montagnes les plus reculées du Caucase, des troupeaux de loups, non de l'Arabie, mais du septentrion, se jetèrent sur nos terres, et en un moment portèrent la désolation dans des provinces si étendues. Que de fleuves virent pour lors rougir leurs eaux du sang
humain 1 Antioche fui assiégée, ainsi que les autres villes, dont l'Oronte, l'Euphrale, le Cydne, PHelis baignent les murailles. Que de troupes de captifs furent traînées en esclavage ! L'Arabie, la Phénicic, la Palestine et l'Egypte se regardaient déjà dans les chaînes, tant la terreur était grande. Quand j'aurais une centaine de langues et autant de bouches, une voix de fer, je ne pourrais pas suffire pour raconter les différents supplices des vaincus. Heureux ISépolien, qui ne voit point ces horribles calamités : heureux qui ne les apprend point : nous malheureux, ou qui les souffrons, ou qui les voyons souffrir à nos frères : )>Quidputas nuncanimi habere Corinthios, Athcnienses , Lacedœmonios Areadas , cunctamque Grœciam, quibus itnperant Barbari ? Immunis ab his ?nalis videbatur Oriens, et tantum nuntiis consternatus : Ecce tibi anno prœterito ex ultimis Caucasi rupibus immissi in nos, non jam Arabiœ, sed Septentrionis lupi tantas brevi provincias percurrerunt. Quantœ fluviorum aquœ humano cruore mutatœ sunt ! Obsessa Antioehia, et urbes reliquœ , quas Heiis, Cydnus . Orontes , Euphralesque prœterfluunt. Tracti grèges caplivorum. Arabia, Phœnice, Palœstina, Mgyptus timoré caplivœ. Non mihi si linguœ centum sint,oraquecentum, ferreavox, omnes captorum dicere pœnas , omnia cœsorum percurrere nomina posscm. Félix Nepotianus qui hœc non videt : Félix qui hœc non audit : nos miseri, qui aut patimur, mit patientes fralres nostros tanta perspicimus.
8. El le quatrième ange répandit sa coupe sur le soleil , et il lui fut donné pouvoir de tourmenter les hommes par l'ardeur du feu.
9. Et les hommes furent brûlés d'une chaleur dévorante , et ils blasphémèrent le nom de Dieu qui tient ces plaies en son pouvoir, et ils ne firent point pénitence pour lui donner gloire.
La plaie précédente désole les provinces romaines septentrionales, où, comme on a dit, régnent le froid et l'humide, et d'où naissent les rivières et les fontaines : celleci ravage le midi, brûlé par les ardeurs du soleil et de la zone, l'Afrique et l'Espagne sont envahies par les Vandales, lesAlains, les Visigoths, les Suèves, et enlevées à l'empire romain [ann. 409] : les horribles cruautés dont ces Rarbares affligent ces régionsméridionales ne se peuvent décrire, toui est mis à feu et à sang. Voici comme en parle Victor au livre i" de son Histoire.
« La soixante et unième année est arrivée [ann. 497] depuis que la cruelle et impitoyable nation des Vandales, traversant le détroit qui sépare l'Espagne de l'Afrique, s'est emparée de cette troisième partie du monde, et en a occupé toutes les provinces : la Byzacène , l'Abaritane, la Gétnlie, etc., ainsi que les grandes îles de la Méditerranée, laSardaigne, la Sicile, la Corse, la Majorque et Minorque, etc. Comme ils trouvèrent l'Afrique tranquille et paisible, ils n'eurent aucune peine à la ravager d'un bout à l'autre, à la mettre à feu et à sang, et à on exterminer les habitants, etc. Mais qui pour-
rait décrire la désolation que Genséric, à la tête de ces mêmes Vandales et des Alains, a causée dans l'Espagne, l'Italie, la Dalmatie, la Calabre, la Pouille; la Sicile, la Sardaigne, l'Epire? >» etc. Il n'y a que ceux qui se sont trouvés enveloppés dans ces épouvantables calamités, qui puissent en parler dignement. Sexagesimus nunc igitur annus, ex quo populus Me crudelis ac sœvus Vandalicœ genlis Africce miserabilis attigit fines, transvadens per angustias maris inter Ilispaniam Africamque.... totiusque Africœ ambitum obtinait, singulasque provincias Ryzacenam, Abaritanam, Getuliam,e{c,., necnon et insulas maximas Sardiniam, Siciliam, Corsicam, Ebusum, Majoricam, Minoricam, etc. Jnvenientes igitur pacatam quietamque provinciam, etc. Devastando depopulabanlur incendio, atque homicidiis totum exterminantes, etc. Quœ vero in Hispania, in ltalia, Dalmatia, Campania, Calabria, Apulia, Sicilia, Sardinia, Rruliis, Lucania, Epiro veteri vel Hellada gesserit Gensericus, Alani, et Vandali : melius ipsi qui passi sunl ibi miserabiliter lugcnda, narrabunt. N'est-ce ;pas là une énumération de toutes les provinces méridionales de l'empire romain, ravagées par ces peuples barbares.
Et ils blasphémèrent le nom de Dieu qui lient ses plaies en son pouvoir. Car ce fut précisément en ce temps et en ces lieux, que les blasphèmes se multiplièrent contre le cbristianisme, sur qui les païens rejetaient la cause de tant de maux, et dont saint Augustin en ces mêmes temps-là entreprit en Afrique la défense contre ces impies, dans ses livres si célèbres de la Cité de Dieu, composés deux ou trois ans après la prise de Rome par Alaric, c'est-à-dire vers l'an 413. Voici ces paroles, prises du livre h de ses Rétractations : Interea cum Rorna Gollwrum irruptione agentium sub rege Alarico , atque impetu magnœ cladis ew.rsa est, cujus eversionctn deorum falsorum multorumque cultores, quos usitato nomine paganos vocamus, in Christianam religionem referre conantes, solito acerbius et amarius Deum verum blasphemare cœperunt.
Unde ego exardescens zelo domus Dei, adversus eorum blasphemias, vel errores, libros De civitate Dei scribere institui. Telle est l'interprétation naturelle du verset où nous en sommes : Et ils blasphémèrent le nom de Dieu qui tient ces plaies en son pouvoir. Ce qui suit ne sera pas moins clair.
Et ils ne firent point pénitence pour lui donner gloire. Qu'on lise les auteurs du temps, eton trouvera qu'ils attribuent tous unanimement la perte de l'Espagne et del'Afriqueaux péchés des Romains luxurieux, dont les excès n'avaient point de bornes, et que Dieu punit Irès-justement par le glaive des Vandales, nation impie, cruelle et barbare, mais la plus chaste du monde.
« Pourquoi nous étonnons-nous, » dit le grand Salvien (Ibid.) qu'on vient de citer, « si les provinces romaines ont été livrées aux Rarbares, puisque les Romains les avaient souillées^ par leurs impudicités , et
que les Rarbares les purifient maintenant par une chasteté digne d'admiration ? Et ce qui est plus déplorable, c'est que les Romains, en devenant les esclaves des Rarbares, persévèrent d'être les esclaves de l'impudicité. Qui ne sait que l'Afrique a de tout temps brûlé des flammes impures, si vous en exceptez ceux qui se sont convertis à Dieu, et que la foi et la religion de Jésus-Christ a changés, ce qui néanmoins est assez rare :» Et miramur, si terrœ Romanorum a Deo Rarbaris datœ sunt , cum eas quas Romani polluerunt fornicatione , nunc mundent Barbari
castitate Clinique ob impurissimam vitam
traditi a Deo Rarbaris fuerint , impuritates tamen ipsas eliam inter Rarbaros non relin-
quunt Quis nescit , etc. Exceptis enim
paucissimis servis Dei, quid fuit totum Africœ territorium, quam domus una viliorum?
Telle fut la vraie cause de la ruine de l'Espagne et de l'Afrique, les péchés horribles des Romains idolâtres et impénitents, que tant de fléaux ne corrigeaient point, dont les feux de la convoitise ne pouvaient être éteints par le feu- de; la justice divine, ainsi que parle ce saint et célèbre évêque de Marseille Salvien, au livre septième De la Providence. Voici ses termes:
« La Gaule, en punition de ses péchés, a été ravagée par les Rarbares. Est-ce que l'Espagne, sa voisine, a profité d'un tel exemple, et la même corruption n'a-l-elle pas passé de l'une à l'autre, et de l'Espagne ne s'estelle pas communiquée à l'Afrique, afin sans doute que le glaive ennemi, comme une flamme vengeresse, suivît nus crimes de province en province?» Inter pudicos Rarbaros impudici sumus, offendunlur Rurbari ipsi impuritatibus nostris. Inter Gothos non licet scortatorem Gothum.... permittuntur inipuri esse Romani.... impudiciliam nos diligimus, Gothi exsecrantur : puritatem nos fugimus , Mi amant: fornicatio apud illos crimen atque discrimen est , apud nos decus. Hispanias nonne vel eadem , vel majora forsitan vitia perdiderunt? Dupliciter in Ma Hispanorum captivilate ostendere Deus voluit quantum et odisset carnis libidinem, et diligerel castitatem, cum et Vandalos ob solam maximepudicitiam superponerel, etHispanos ob solanivel maxime impudicitiam subjugaret. Vandalijusserunt et compulerunt omnesad maritalem thorum transire meretrices, scorta in connubia verterunt. Malgré ces abominables désordres, les Romains accusaient hautement le Ciel d'injustice , et blasphémaient contre la religion de Jésus-Christ : Cum enim Deum accusare prœsumant, resque humanas non ex judicio gubernare blasphèment, etc. Et outre saint Augustin qui entreprit de réfuter leur audace impie, ainsi qu'on a remarqué il n'y a qu'un moment, le docte Salvien dont nous parlons soutint la cause de Dieu dans les beaux livres De la Providence, et fit voir manifestement que les vraies causes du renversement de l'empire romain étaient ses péchés et sou impénilence. Mais après avoir vu leursvices etlacorruptiondeleursmœiîrs, voyons encore, continue-t-il, leurs blasphè-
L'APOCALYPSE EXPLIQUEE
mes et leurs idolâtries : Sed quia de impuritate Afrorum jam multa diximus, nunc de blasphemiis dicamus. 0 insana temeritas, o sacrileyœ roces, etc. C'est ce que décrit ensuite le mémo auteur, qui montre que l'idolâtrie régnait publiquement à Carlhage, et d'une manière épouvantable, ainsi que l'impiété, la dérision des choses saintes, et le blasphème de la Providence divine, sans songer ni à se corriger, ni à apaiser la colère de Dieu. Quelle autre interprétation veut-on à ces paroles : « El ils blasphémèrent le nom de Dieu qui tient ces plaies en la main, et ils ne tirent point pénitence, et ils ne le glorifièrent point : » Et blasphemaverunt nomen Dei habentispotestatem super has plaças t neque égarant pœnitentiam, ut darent gloriam. (Salvian., lib. vin, init.)
Ce qu'il y a encore de remarquable dans cette quatrième plaie qui afflige la partie méridionale de l'empire Romain, est ceci : Et le quatrième ange épancha sa fiole sur le soleil, et il lui fut donné pouvoir de tourmenter les hommes par le chaud, etc. « Et quartus angélus effudit phialam suam in solem, et dation est illi af/ligere homines, etc. Effudit phialam. » Car cette expression, il pencha sa fiole, marque une impression, un mouvement, une impulsion de vivacité toute singulière, qui se trouve à la vérité dans ces sept effusions, mais dont l'histoire a conservé la spéciale interprétation de celle-ci. Car nous apprenons du même Salvien au même endroit, que les Vandales avouaient, qu'ils ne se portaient pas de leur propre mouvement à ravager ces provinces, et à s'en emparer, mais qu'ils s'y sentaient excités et comme entraînés par une force supérieure, qui ne peut être mieux exprimée que par l'effusion de cette fiole, et si-n activité vive et efficace : Illa utique cœlestis manus, quœ eos ad punienda llispanorum flagitia\ illuc traxerat, etiam ad vastandam Africain tramire cogebat. Ipsi denique fatebantur non suum esse quod facerent, agi enim se divino jussu, ac peruryeri. Ex quo intelligi polest quanta sinl mala nostra, ad quos vaslandos atque cruciandosire Barbari compelluntur inviti.
10. Et le cinquième ange répandit sa fiole sur le trône de la bête, et son rogaume devint ténébreux, et les hommes se mordirent la langue dans leur douleur.
li. Et ils blasphémèrent le Dieu du ciel, à cause de leurs douleurs et de leurs plaies, et ils ne firent point pénitence de leurs œuvres.
Jusqu'ici les Barbares n'avaient ravagé que les provinces éloignées, mais à ce coup l'empire est attaqué dans son fort, et jusqu'au plus intime de sa domination. L'Italie, l'oeil de l'univers, qui dirigeait ce grand empire, est enfin envahie par les Barbares, sa gloire est obscurcie, et elle perd absolument son premier éclat et son ancienne splendeur.
Et son royaume devint ténébreux. Le règne obscur de ses empereurs la déshonore ; Borne va être elle-même assiégée, et la lumière du monde sera en peu éteinte. Et fa' clum est reynum ejus lenebrosum, « La tres-
claire lumière du monde est éteinte, » Es'écrie le grand saint Jérôme, « la tête de l'empire romain a été coupée, et pour parler plus juste, l'univers entier est éteintdans la ruine d'une seule ville. » Clarissimum terrarum omnium lumen exstinctum est, imo Romani imperii truncalum caput, et ut ve~ rius dicam, in una urbe totus orbis interiit. Ce sont les lamentations de ce grand saint à la nouvelle de la prise de Rome dans son Avant-propossur Ezéchiel.
Et les hommes se mordirent la langue dans leur douleur. Les assiégés souffrirent les dernières extrémités de la faim, comme nous l'apprenons de ce qui suit, extrait de saint Jérôme dans son épitre 16, à la vierge Principia.
« Pendant que ces choses se passent à Jérusalem, voici une terrible nouvelle qui nous vient d'Occident, que Borne est assiégée, que les habitants rachètent leur vie au prix de leur or; qu'après qu'ils se sont dépouillés, on les assiège une seconde fois pour leur ôter la vie, après leur avoir ôté le bien. La voix me manque, et des sanglots entrecoupent les paroles que je dicte. On prend une ville qui a pris tout le monde. Elle périt par la faim auparavant que de périr par le glaive, et à peine reste-t-il quelqu'un de ses habitants pour être mené en captivité. Le désespoir, où la faim les réduit, les contraint d'avoir recours à des aliments exécrables ; ils se mangent les uns les autres, et se repaissent de leurs membres ; la mère ne pardonne pas au petit enfant qu'elle allaite, et elle remet dans son ventre celui qui ne venait que d'en sortir. Quelles paroles pourraient expliquer l'horrible mortalité qui règne dans cette malheureuse ville, et qui pourrait répandre des larmes proportionnées à ses douleurs? Celle ville si ancienne tombe, qui depuis tant d'années a dominé sur l'univers, toutes les rues ne sont remplies que de cadavres, les maisons en regorgent, et la mort en mille manières affreuses s'y fait voir de tous côtés : » Dnm hœc aguntur in Jérusalem, terribilis de Occidente rumor affertur, obsideri Romam, et aura salutem civium rcdimi, spoliatorque rursum circumdari, ut post substantiam, vitam quoque perderenl. llœret vox, et singullus intercipiunl verba dictantis. Capitur Vrbs, quœ totum cepit orbem, imo famé périt anlequam gladio, et vix pauci qui capcrentur invent i surit : ad nefandos cibos crupic csurienlium rabies, et sua invicem membra laniarunt, dum mater non parcit laclantis infantiœ, et suo recipit utero, quem paulo ante effuderat.
Quis limera faiulo
Explicet, aui pnssii lacrymis square Iabores? Urbs aniiqua mit, mullos dominata per annos; Plurima perque vias sternunlur iueriia passiu»
Corpora, perque doinos
Et plurima morlis ima^o.
(Virgil., /Eneid., lib. il, v. 3tjl-ô69.)
Ce sont les tristes paroles de ce grand saint au sujet de celte faim enragée que souffrirent les Bomains pendant le siège. ,
Et ils blasphémèrent le Dieu du ciel à cause de leurs douleurs et de leurs plaies. En effet, jamais on n'a tant blasphémé que pendant ce siège, comnie on dira ci-après . Rome ne crut trouver son salut qu'en recourant aux idoles et à ses anciennes superstitions, et le christianisme l'ut accusé plus que jamais des malheurs qui l'accablaient : Obsessa est urbs Roma et expugnata, et non desierunt blasphcmi ac furiosi esse Romani. (Salvian., lih. vi.)
El ils ne firent point pénitence de leurs œuvres. Au lieu d'apaiser la justice divine par leurs larmes, ils l'irritent par leurs impiétés. « L'empire romain tombe par terre, et notre tête superbe ne s'humilie point, s'écriait encore saint Jérôme qui voyait de ses yeux, et qui déplorait continuellement dans ses écrits les débris de la capitale de l'univers, et l'obstination des Romains dans leur péché : Romanus orbis mil, et tamen cervix erecta non flectitur. (Prœf. lib., vin in Ezech. xxv. ) « Ville malheureuse, » continuait-il, « que n'as-tu recours à la pénitence 1 Tu peux encore arrêter le bras de Ja justice divine, qui te menace par saintJean dans son Apocalypse, et imiter l'exemple de Ninive : Malediclionem quam tibi Salvatorin Apocalypsi. comminatus est, potes effugere per pœnitentiam ; habes exemplum Niniviturum. (Lib. ii Contra Jovin. circa lin.) C'est ce qu'il représentait aux Romains avant la prise de Rome. Voici comme s'explique saint Paulin sur ce sujet (epist. 33, Ad Alet.) : Poteras, Roma, intentas tibi Mas in Apocalypsi minas non timere, si lalia semper munera, etc. Saint Augustin {Confess., lib. vin, c. 2) nous en donne encore une idée parfaite, et de leur attachement incorrigible pour l'idolâtrie, lorsque parlant du célèbre rhéteur Victorin, qui, jusque dans sa vieillesse, avait été un sectateur des faux dieux, il assure que presque toute la noblesse romaine, aussi bien que le peuple, se faisait une gloire d'adorer les démons et toutes les fausses divinités de l'ancienne Rome : Mclorinus usque ad illam œtatem venerutor idolorum> sacrorumque sacrilegiorum particeps, quibus tota fere Romana nobilitas inflala spirabat, populusque ctiam omnigenum Deum monslra, et anubem latralorem, quœ aliquando contra Neptunum et Venerem, conlraque Minervam Ida lenuerant, et a se victis jam Roma supplicabat.
12. Et le sixième ange répandit sa coupe sur ce grand fleuve d'Euphratc, et ses eaux furent séchées pour ouvrir un chemin aux rois d'Orient.
[L'an 420.] Ce sont les Scythes, les Perses et les Sarrasins qui vont attaquer en Orient l'empire qui s'y soutenait un peu, et que les autres Rarbares avaient déjà ravagé au septentrion, au couchant et au raidi : Antichristum ex orientati Perside, ad quam tribus Pan ablegata est, proditurum, et cum aliis regibus et principibus Euphralen transmissurum. (Andr. César.) Qui ne sait les irruptions effroyables de toutes ces nations féroces? Il est inutile de rapporter une histoire si connue de tout le moo'J* ; il sullit de re-
marquer le temps et la conjoncture du commenceraent de leur invasion qui devait avoir tant de suites. Ce qui est marqué par ce verset : « Afin de préparer ou d'ouvrir un chemin aux rois qui doivent venir du côté du soleil levant : » Ut prœparelur via regibus ; regarde encore plus l'avenir que le passé, et signifie tellement que la sixième plaie devait principalement venir des Perses, ou^de l'Orient, que les irruptions de ceux-ci ne sont qu'une ouverture aux invasions futures des mahoraétans et des Turcs, vrais destructeurs de l'empire Romain, à qui les Perses ne firent pour lors que frayer le chemin qu'ils devaient prendre dans la suite des temps.
Mais on ne peut omettre ici un passage remarquable de saint Jérôme ^S. Hier., ad Océan.) qui concerne l'irruption des nations barbares dansl'Orient,et dont voici les termes:
Ecce subito discurrenlibus nuntiis, Oriens totus intremuit ad ultima Mœotide inter glucialem Tanaïn, et Massagelamm immanes populos , ubi Caucasi rupibus feras gentes Alexandri claustra cohibent, erupisse llunnorum examina, quœ pernicibus equis hue illucque volitantia, cœdis pariter ac terroris cuncta comptèrent. Aberat tune Romanus exercitus, et bellis civilibus in Jlalia lenebalur. Hane gentem tlerodotus rcf'ert sub Dario rege Medorum viginti annis Orientent tenuisse captivum, et ab JEgxjptiis alque JEthiopibus annuum exegisse vectigal. Avertat Jésus ab orbe Romano laies ultra bestias. Insperati ubiqueaderant, et famam celeritate vincentes, nonreligioni, nondignitatibus, nonœtatiparcebant, non vagientis miserebanlur infantiœ. Cogebantur inori qui nondumvivere cœperanl, et nescientes mulum suum, inter hostium manus ac tela ridebant. Consonus inter omnes rumor,petere eos Jerosolymam, et ob nimiant auri cupiditalein ad hane urbem percurrere. Mûri neglecti pacis incuria, sarciebanlur : Anliochia obsidebalur : Tyrus se volens a terra abrumpere, insulam quœrebat antiquam. Tune et nos compulsi sumus parure naves, esse in litlore, adventum hostium prœcavere, et sœvientibus vends, magis Rarbaros metuerc, naufragium ; non tam propriœ saluti, quam virginum castimoniœ providentes. Erat in Mo tempore quœdam apud nos dissensio, et Rarburorum pugnam domestica bellasupcrabant.
Nos in Oriente tenuerunt jam fixœ sedes, et inreteratum sanctorum locorum desiderium.
13. Et je vis sortir de la gueule du dragon, et de la gueule de la bêle, et de la bouche du faux prophète, trois esprits immondes, comme des grenouilles.
On a remarqué ci-dessus, et on prouvera plus au long au chap. xx, que le démon était renfermé dans l'abîme dès le temps de Constantin ; aussi voyons-nous qu'il n'agit pas ici immédiatement par lui-même, comme au temps des persécutions : Et persecutus est draco mulierem, etc. Abiit draco prœlium facere, etc. Le dragon poursuivit la femme, et le dragon s'en alla faire la guerre, etc. Mais qu'il envoie en sa place, comme autant d'émissair&s , trois esprits impurs :
L'APOCALYPSE EXPLIQUER
Et vidi de ore draconis, et de ore bestiœ, et de ore pseudo-prophetœ, spiritus très immundos in modum ranarum. Sunt entrai spiritus dœmoniorum facienles signa, et procédant ad reges lotius terrœ.
Par la bête est sans doute ici désigné l'empire idolâtre, ayant, comme on a vu, dix cornes et sept têtes, et ouvrant sa bouche dévouée à l'esprit de blasphème : Et datum est ei os loquens magna , et blasphcmias, et aperuit os suiitn in blasphemias ad Deum, etc., et qui, ne pouvant plus se soutenir par luimême, va chercher du secours, et appelle à son aide lesautres rois, infectés comme lui de la même impiété, etanimésde la mêmefureur.
Enfin le faux prnphète, dont il est parlé en ce lieu, qu'esl-il, sinon celui qui nous a été figuré ci-dessus par ce monstre s'élevant de la terre, ayant deux cornes comme celles de l'agneau, et parlant comme le dragon? Et vidi aîiam bestiam ascendenlem de terra, et habebat duo cornua similia agni, et loquebatur sicut draco. On a dit en cet endroit que saint Jean voulait signifier par là un esprit de séduction, ou un faux prophète, et en voici la preuve.
lk. Car ce sont des esprits de démons qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de la terre pour les assembler au combat du grand jour du Dieu tout-puissant.
Bède observe que les magiciens de Pharaon surent produire par leur art diabolique ces sortes d'insectes, mais qu'ils s'arrêtèrent à ce second signe, sans pouvoir, par 1-eurs enchantements, aller plus loin. De sorte que c'est ici le dernier et le plus grand effort de Satan pour le maintien de son royaume, et le mystère de la plus dangereuse séduction.
15. Voilà que je viens comme un larron; heureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, afin qu'il ne marche pas nu, et que les hommes ne voient pas sa honte.
16. Et il les assemblera en un lieu qui est nommé en hébreu Armagedon.
Mais auparavant de rapporter la prise de Rome, voici des événements considérables qui la précèdent, , et qu'il ne faut pas omettre. Ce sont les derniers efforts de Satan et des impies qui ramassent toutes leurs forces ensemble pour relever l'idolâtrie atterrée : les démons convoquent entre autres trois princes idolâtres, pour venir combattre le christianisme, et livrer bataille au Dieu des armées, le rendez-vous est en un lieu fameux par les grands combats qui s'y sont donnés : car c'est ce que veut dire Armagedon.
« Le premier fut le roi de Perse nommé Vararanes, qui, par le conseil des niagbieus idolâtres, persécuta cruellement les Chrétiens, et leur Ut souffrir des tourments effroyables qui étaient en usage dans la P.rse, et qu'on peut voir dans Sozomène et dans Sociale : » Vararanes, rex Persarum, Magorum consilio inductus, Chrislianos graviter exagitavit, supplicia ac tormenla Persica eis infligens. Une partie de ces pauvres persécutés s'élanl réfugiée chez les Romains, qui ne voulurent pas les rendie au roi do Perse,
celui-ci leur déclara la guerre, '< et appela à son secours Alamundarus, chef des Sarrasins, homme vaillant et belliqueux, qui lui amena un nombre infini de troupes de sa nation, et qui tous ensemble tirent une épouvantable irruption sur les terres des Chrétiens. Mais les anges viennent à leur secours, ils apparaissent à plusieurs personnes, et font dire aux fidèles de ne rien craindre, et que Dieu leur avait donné ordre de les défendre. Eu effet, tous ces infidèles idolâtres, suscités par le démon, sont frappés d'une terreur panique si étrange, qu'ils se précipitent dans l'Euphrate (ils avaient été figurés par des grenouilles), où cent mille d'entre eux furentsuffoqués dans les eaux : Sarracenorum auxilium imploravit , quibus lum prœerat Alamundarus, vir fortis et bellicosus, qui innumerabilem Sarracenorum multitudinem secumadduxit. Verum Deus inanem quemdam lerrorem injecit Sarracenis , qui perturbati, nec quo fugerent reperienles , sese in fluvium Euphratem, armati ut erant, prœcipitarunt, ibique centum circiler milita hominum aquis
submersa interierunt , Persœque rursus in-
genli prœlio victi sunt, Cltrislo has de Persis exigente pœnas eo quod plurimos cullores nominis sui viros pios et sanclos interemis-
sent Peu de temps après, une de lé*urs
autres armées fut encore défaite dans une grande bataille, où les Perses achevèrent de perdre un très-grand nombre de soldats, en punition de tant de cruautés qu'ils avaient exercées contre la religion du vrai Dieu. C'est ce que rapporte Socrate, livre vu, chapitre 18. Le second prince infidèle se nommait Rohas, qui voulant faire irruption sur les terres des Chrétiens avec une nombreuse « multitude d'infidèles, et opprimer la foi, périt par un coup de foudre, la peste enleva la plus grande partie de ses soldats, elle feu du ciel consuma le reste de cette multitude innombrable d'idolâtres,» ainsi que rapporte Socrate, chap. 42 du même livre: Dux eorum Rohas fulmine percussus intertit , dcinde secuta peslis maximum partent Barbarorum, qui sub ipso erant, neci dédit, sed et ignis de cœlo missus, multos ex Us, qui super fuerant, consumpsit. C'est;ainsi qu'en Thrace et en Orient, périrent un grand nombre d'infidèles ennemis du nom chrétien, qui venaient attaquer le plus pieux prince du monde, en haine « de sa foi, et que les Perses frayèrent le chemin aux autres rois, qui dans la suite devaient passer l'Euphrate , >■ et achever de désoler l'empire, ce qu'ont fait les mahomélans, et surtout les Turcs en dernier lieu.
Il est remarquable que ce fut à la piété de l'empereur Théodose le Jeune, que tous les historiens attribuent une protection si merveilleuse de Dieu; car Théodoret (lib. v, c. 28), rapporte, «qu'il (it détruire jusqu'aux moindres ruines des temples des païens, afin que la postérité ne trouvât aucun vestige de l'ancienne idolâtrie ; raison qui fut insérée dans la loi qu'il en fit publier. » Ce qu'ajoute le même auteur au sujet de cette guerre des Perses émue en haine du chris
OEliVKES COMPLETES DE DE LA CHETAKDIE.
tianisine, mérite d'être rapporté pour faire voir les intentions des païens, et les vains efforts des dénions également animés contre l'Eglise. « Dieu dissipa les projets, et rendit vains les efforts que ces mêmes peuples avaient faits dans la guerre précédente, lorsqu'ils avaient mis le siège devant la ville de Théodosiopole. Eunome, qui en était l'évoque, démonta seul toutes les machines de Gororantes leur roi; et comme les chefs de notre parti n'osaient entreprendre de secourir la place, ni d'en venir aux mains avec les assiégeants, il s'opposa seul à eux, et sauva la ville. Un prince qui relevait du roi de Perse, ayant avancé des blasphèmes semblables à ceux de Rapsacès et de Sennachérib, et menacé de brûler l'église, l'évêque fit mettre sur la muraille une machine à laquelle on avait donné le nom de saint Thomas l'apôtre, et commanda delà tirer au nom de celui contre qui les blasphèmes avaient été proférés, et à l'heure même la pierre frappa la bouche du blasphémateur, lui cassa la tête, et répandit sa cervelle sur la terre. Le roi de Perse, saisi de frayeur, leva le siège. Tel fut le soin que le souverain Maître de l'univers prenait de récompenser la fidélité inviolable par laquelle l'empereur était attaché à son service.»
Enfin voici un troisième prince encore plus formidable, et le plus cruel ennemi que les Chrétiens aient jamais eu, dont il est bon de rapporter toute l'entreprise, afin qu'on voie de quels terribles instruments le démon se servait pour rétablir l'idolâtrie, et pour détruire, le christianisme, et quelle fut la vengeance que la justice divine en tira. Ce fut Radagaise , roi des Ostrogoths, Scythe et païen, qui, avec une arméede quatre cent mille combattants, vint des bords du Danube et du Rhin se jeter sur l'Italie, promettant a ses faux dieux, ou plutôt aux démons auxquels il sacrifiait tous les jours, ie sang des Chrétiens, qu'il leur voua, résolu de le leur offrir au Capitole, comme une victime qui leur serait très-agréable. Celte entreprise jeta Rome dans la dernière consternation. Les païens publiaient que leur temps était venu, et y accouraient de toutes parts, ils se joignirent à ceux de la ville et du sénat qui étaient, attachés au culte des idoles. Us disaient hautement partout avec insulte, que si l'ennemi qui venait à eux, était puissant et redoutable par la multitude et par la force de ses troupes, il l'était encore plus par la protection des dieux qu'il adorait, et qui le conduisaient dans Rome, pour venger par son entière désolation, les outrages que les Chrétiens leur avaient faits, en renversant leurs autels et en abolissant leurs sacrifices, auxquels l'éternité, promise si souvent par les oracles à leur ville, élait attachée. Enfin, tout retentissait dos blasphèmes des païens, qui ajoutaient que si Home avait à périr bientôt, ce serait pour avoir abandonné le culte des idoles, et renoncé aux sacrifices des dieux. On délibère de tous côtés, et on veut absolument rélablir l'idolâtrie : les blasphèmes se renouvel-
lent: on rejette sur Jésus-Christ la désolation de l'empire, et la vraie religion est détestée comme une peste publique. Cependant Stilicon s'étant avancé, Dieu répandit tellement l'esprit de terreur et de vertige sur cette effroyable armée, et particulièrement sur le chef, qu'ayant perdu le jugement, comme s'il eût été poursuivi de toute la terre, il s'alla jeter en tumulte et en confusion sur les montagnes et les rochers de l'Apennin, où, destitué de tout secours, et sans qu'on perdît un seul soldat romain, toute son effroyable armée se rendit à discrétion, et périt malheureusement par un juste jugement de Dieu, qui voulait entièrement confondre le paganisme et exterminer jusqu'au dernier idolâtre : car ils moururent tous peu de jours après leur prise : Radayaisus ex trans- Jstrianis et trans-Rhenanis Celticis, Germanisque nalionibus, eolleclis hominum quadringentis millibus ad iranseundum in Jtaliam sese parabat : omnium antiquorum, prœsenliumque hostium longe immanissimus ,
repentino impetutotam inundavit Italiam
Hic supra hanc incredibilem multitudinem indomitamque virtutem, paganus et Scytha erat : qui ut mos est barbaris hujusmodi gentibus, omnem Romani gêner i s sanguinem diis suis propinarc devoveral. Hoc igitur, Romanis arcibus imminente, fit omnium payanorum in urbe concursus , clamantium : hostem esse cum utique virium copia, tum maxime prœsidio deorum vincendum : potentem urbem aut ideo destitutam , et mature perituram, qui deos et sacra perdiderit : maquis querelis ubique conlinuo derepetendis sacris celebrandisque tractatur ; fervent tota urbe blasphemiœ vulgo, nomen Christi tqnquam lues aliquaprœsentiumtemporum,probris ingravatur.
Tels furent donc les trois principaux princes que le démon, par un dernier effort, suscita contre le christianisme, outre le grand nombre d'autres moins célèbres qui ravageaient pour lors le monde. Mais ces efforts sont vains :1a prostituée est sur le penchant de sa ruine, et l'ange va, dans un moment , nous montrer son destructeur, qu'une véritable pénitence pouvait seule repousser.
15. Voilà que je viens comme un larron : heureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, afin qu'il ne marche pas nu et que les hommes ne voient pas sa honte.
Tous ces complots sont inutiles, dit le Seigneur, et mon jour va venir comme un larron. Cet empire idolâtre sera désolé et dépouillé de toute sa grandeur : heureux celui qui veille et qui se trouvera revêtu de la robe précieuse de la charité, que nul Barbare ne peut enlever.
Or, quoique vetle explication soit claire, il est difficile que le lecteur attentif ne se persuade d'entrevoir quelque chose de futur clans la prophétie, et qui doit avoir son accomplissement plus litiéral à la fin du monde, ce qu'on ne niera pas. Mais, en l'admettant, il est bon premièrement de rappeler ici ce qu'on a dit ci-dessus du sixième âge de l'Eglbc ou de la sixième persécution, qui doit venir du côté de l'Orient et de
LAPOCALÎPSE EXPLIQUEE.
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J'Euphrale; en second lieu, de se souvenir que ce qui arriva lors de la destruction de l'empire romain n'est qu'une figure de ce qui doit arriver à la fin du monde et à la destruction de l'empire de l'Antéchrist : d'où vient qu'il est ici parlé du dragon, quoique enchaîné dans l'abîme dès le temps de Constantin, et la ruine de l'idolâtrie, comme on a dit ci-dessus, chap. xtii, et qui n'en sortira qu'à la fin du monde (chap. xx, v. 7), qu'il faut par conséquent que cet endroit regarde; troisièmement, que saint Jean s'élève continuellement de l'un à l'autre, et mêle, avec les caractères qui sont communs à ces deux empires, ceux qui leur sont particuliers. Avec ces trois remarques, on n'aura nulle peine à comprendre que les versels expliqués regardent le temps de la tyrannie de l'Antéchrist et des dernières persécutions de l'Eglise, aussi hien que ceux dont on yient de parler, et qu'une interprétation ne préjudicie point à l'autre : ce qui se dit de la figure pouvant se dire de la chose figurée, et ce qui se dit de la chose figurée pouvant se dire de la figure. Mais il faut reprendre à présent l'histoire de la prise de Rome, interrompue par le récit des entreprises de ces rois idolâtres.
17. Et le septième ange répandit sa fiole dans l'air, et il sortit une grande voix du temple , qui venait du trône, qui disait : C'en est fait.
[L'an 410.] C'en est fait, Rome est perdue; et à l'effusion de cette septième et dernière ûole, comme au son d'une septième trompette, voilà les murs de cette autre Jéricho renversés.
En effet, si l'on y prend garde de près, on trouvera que chaque prophétie, dans ses termes généraux, caractérise les grands événements d'un trait tout singulier, comme on peut voir ici, où, incontinent après avoir parlé de la corruption de l'air, il répandit sa fiole dans l'air, c'est-à-dire de la peste, dernier fléau qui précéda immédiatement la prise de Rome , aussitôt il part une voix qui dit : C'en est fait; et pour lors, comme au renversement d'une épouvantable machine, accompagnéed'un éclat et d'un fracas horrible.
18. Il se fit des éclairs, de grands bruits et d''s tonnerres, et un grand tremblement de ti rre, tel qu'il n'y en avait jamais eu un semblable depuis que les hommes habitent sur la terre.
Au bruit de la prise et de la destruction de Rome, tout se bouleverse dans l'empire, tout se confond; les peuples sont dans une agitation et dans une Irayeur universelle, et l'on n'a jamais vu un tel trouble. « Pendant que ces choses se passaient à Jérusalem, » disait saint Jérôme il n'y a qu'un moment, « une rumeur terrible, venue d'Occident, se répandit partout : on publia que Rome était assiégée : » fJum hœc aguntur in Jérusalem, terribilis de Occidente rumor ufferlur, obsideri Romain.
Pour achever sa ruine, et acoruplir la prophétie à la lettre, le Ciel, d'intelligence avec la terre, la foudroie et achève ce que les hommes avaient commencé. « Car, » comme
observe Orose (lib. vu, c. 39), « afin que personne ne doutât que la ville avait été livrée aux Rarbares en punition de son orgueil, de sa luxure et de ses blasphèmes, en môme temps que les Golhs la saccagent, les foudres du ciel, réitérées, renversent les superbes monuments qui avaient résisté au feu de l'ennemi :» Et ne quisquam forte dubitaret, ad correptionem superbœ lasciviœ , et blasphemiœ civilatis hostibus fuisse permissum , eodem tempore clarissima urbis loca fulminibus diruta sunt, quœ inflammari ab hostibus nequiverunl. Et saint Jérôme (ad Marcel.) assure que les lieux les plus élevés de cette superbe ville avaient été plusieurs lois frappés de la foudre, en signe de l'aversion que le Ciel en avait: l'arpeia rupes quœ de cœlo sœpius fulminata , ostendit quod Domino displiceret.
Mais il faut encore considérer ces paroles ; Et le septième ange épancha la fiole dans l'air. Car que signifie cela, sinon la corruption de l'air ou la peste, laquelle consuma Rome peu de temps avant sa prise par Alaric, qui la tenait assiégée? En effet, dit Orose, après les blasphèmes de cette ville malheureuse, qui ne pouvait se défaire de son penchant à l'idolâtrie ni de sa haine contre Jésus-Christ et le christianisme, aussitôt, en punition de son impiété, le dernier iléau de la colère de Dieu l'accable : Alaric paraît à ses portes, qui ravage tout et qui la serre de près; la famine, comme on a vu, la réduit aux dernières extrémités; à l'épanchement de !a fiole de ce septième ange, la peste infecte l'air; elle survient à la guerre et à la famine, et Rome assiégée éprouve tout à la fois le glaive ennemi au dehors et la contagion au dedans. Voici comme s'en exprime Zosime. « La disette, » dit-il, « fut si extrême, que les habitants étaient presque réduits à se manger les uns les autres, après avoir essayé auparavant de se nourrir des choses à quoi on ne peut pas même penser sans horreur. .Mais lorsque toutes les provisions furent consumées, la peste, ainsi qu'il est ordinaire, succéda à la famine; et comme on ne pouvait emporter les corps morts hors de la ville, parce que les ennemis en tenaient les avenues fermées, il les fallut enterrer au dedans : de sorte que la puanteur qui en sortait eût été seule capable de faire périr les habitants, quand ils n'eussent pas péri par la faim : »Quoniam nullum aderat mali sanandi remedium, jamque cuncta defecerant, famem, ut consentaneum est, pestis comilabatur, omniaque ptena cadaveribus eranl : clinique non possent extra urbem sepeliri cadavera, quod omnem exitum hostes observarenl, urbs ipsa mortuorum sepulcrum crut : adeo quidem ut alioquin etiam solitudo in urbe foret, si quœ nulla fuisset alimentorum penuria, vel exhalans e cadaveribus odor, ad in fi cienda, corrumpendaque corpora suffecisset. C'est ce que rapporte cet auteur (llisl., lib. y), parlant de cette horrible peste, qui fit périr tant de Romains pendant le siège, et que saint Jean donne ici comme la marque du coup ûnal de la destruction de cette
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ŒUVUES COMPLETES DE DE LA CHETAKD1E. "
Babylone. « Et le septième ange, » dit-il, « répandit sa fiole dans l'air, et il sortit une grande voix du temple, qui venait du trône, qui dit : C'en est l'ait : Exivit vox dicens : Factura est. »
Mais que signifie cette voix éclatante sortant du trône pour prononcer cet arrêt, sinon que la destruction de Rome vient d'un ordre qui part immédiatement de la bouche de Dieu, qui le veut ainsi? Ce qui sans doute nous est confirmé par ce que rapportent Socrale (Mb. vu, c. 10), Sozomène et les autres, « c'est qu'Alaric, marchant vers Rome pour l'assiéger, la prendre et la saccager, ainsi qu'il fit cette fois-là, rencontra sur son chemin un bon solitaire qui l'exhorta à épargner le sang et à ne point mettre son plaisir dans le meurtre et le carnage. Mais Alaric lui fit cette réponse : Je ne vas pas de ce côté-là de moi-même ; j'y suis poussé par je ne sais qui, qui me presse tous les jours en me disant : Va ruiner Rome : •» Fertur monaclium quemdam, viriim prœslanlem , Alarico Romain propciscenti obviam factum, eumque admonuisse , ne ex lam atrocibus malejiciis, neve ex cœde et sanguine lœïitiam capcret. Verûm ipsi respondil Alaricus : Ego invito plane eo proficiscor : sed est quidam qui mihi quotidie exhibet molestiam, sicque me alloquitur : Iter capescito,
URBEM ROMAM VASTATO.
19. Et la grande cite' fut divisée en trois parties. C'est-à-dire que Rome périra par la peste, la famine et la guerre, les trois grands lléaux de la colère de Dieu, suivant la menace du prophète Ezéchiel, au chapitre v, ^ 12 : Tertia pars lui peste morietur, et famé consumetur in medio tui; in gladio cadet in circuitu tuo : tertiam vero partem tuam in omnem ventum dispergam , et gladium evaginabo post eos. Ce que nous verrons accompli à la lettre au chapitre suivant, où Rome sera désolée au dedans par la peste et la famine, et au dehors par la guerre, et dont le reste des habitants, envoyé en exil, y sera encore poursuivi par le glaive; outre que Totila divisa véritablement Rome en trois parlies : Exinde vero lantœ gloriœ magnitudinem, ac polcntiœ famam, ignis , gladius , captivitas , quasi sorlito in se diviserunt. Car, premièrement, pendant le siège, il fit périr une parlie de ses habitants par le fer; en second lieu, il emmena l'autre avec lui dans son armée; enfin, il relégua la troisième partie de ces infortunés citoyens dans la Campanie, laissant Rome vide d'habitants : Tolilas exercilum adversus Joannem et Lucanos duxit, Ilomanos senalores secum habens : cœleros tires omnes cum uxoribus liberisque in Campaniam misit : nec Romœ quemquam morari passas, urbem reliquit penitus vacuam. (Pmlost., De vast. Alaric.)
Que si on veut encore prendre plus littéralement Rome pour une ville, voici l'état où ce même roi la laissa : Ergo mnros diversis in lotis diruit, ita ut ruiné tertiam fere lolius ambitus partem efficerent; ou, comme porte le grec, tertia pars murorum eversa, duœ semirutœ rcliclœ. C'est ce qu'écrit i'ro-
cope, témoin oculaire, livre ni, chap. 22, et l'explication naturelle de ce verset : « La grande cité fut divisée en trois parties. » Rome, autrefois fa maîtresse de l'univers, devient le partage de trois rois barbares : d'Alaric, d'Ataulphe, de Genséric, qui la prennent, la reprennent, la saccagent, la brûlent, enlèvent toutes ses richesses, et entraînent ses habitants en esclavage. L'Europe, l'Asie et l'Afrique se démembrent do leur capitale et sont mises en pièces : trois empereurs partagent l'Occident, Honorius, Attalus et Constantin ; et Rome souffre à son tour le même sort qu'elle avait fait endurer à Jérusalem ; car, suivant ce qu'écrit Josèphe, au rapport de saint Jérôme, sur le troisième chapitre d'isaïe : Jérusalem fut divisée en trois parties, lorsque les Romains l'assiégeaient : Hoc enim accidisse populo Judœorum scribit Josephus, eo quod cum expugnaretur a Romanis Jérusalem, fuerit in très part es divisa seditio .
Et les villes des gentils tombèrent. Avec Rome tombent pour toujours ces villes idolâtres consacrées aux faux dieux, et ces temples fameux où les démons éiaient adorés et rendaient leurs oracles: Delphes, Délos, Dodone, que Julien consultait tant; et l'on n'entend plus parler de la superstition ancienne. « Qu'est à présent devenu Apollon de Delphes, et Loxias, et Délius, et Clarius, et les autres idoles des nations, qui promettaient la connaissance des choses futures, et qui ont trompé de si puissants monarque.-? «s'écrie le même docteur sur le chapitre xli' du prophète Isaïe : Ubi Apollo Delphicus, et Loxias, Deliusque, et Clarius, et cœteraidola futurorum scientiam pollicentiu, quœ reges potentissimos deceperunt ?
El Dieu se ressouvint de la grande Babglone, pour la faire boire dans le calice du vin de sa fureur.
Et à celte fois, Dieu s'est souvenu de faire boire le calice de son indignation à celte Babylone, c'est-à-dire à Rome, que saint Augustin appelle Rabylone occidentale, Babglonoccidentalis, au livre xvm De la cité de Dieu, chapitre 27.
20. Et toutes les îles s'enfuirent, et les maniaques ne parurent plus.
Elle perd sa domination sur les mers et sur la terre : tout l'abandonne, et l'univers, remarquable par les îles et par les montagnes qui le diversifient et en sont les parties les plus visibles et les plus apparentes, ne la reconnaît plus. Ces îles fameuses, ces pays lointains et ces montagnes célèbres ne se voient plus dans la carte de l'empire romain ; l'Angleterre, la Sicile, l'Archipel, la Chersonèse et les autres si renommées par ce qu'on appelait Deporlatio ad insulas, ainsi que les montagnes l'étaient par ceux qu'on condamnait ad Mctalla, disparaissent, et les Alpes même et les Pyrénées ne reconnaissent plus le vol des aigles romaines.
21. Et une grande grêle comme du poids d'un talent, tomba du ciel sur les hommes, et les hommes blasphémèrent Dieu à cause de la
L'APOCALYPSE EXPLIQUEE
plaie de la grêle, parce que celte plaie était très- grande.
Les anciens miracles se renouvellent, et voici de nouveautés idolâtres chassés par la grêle delà terre promise, pour y introduire les fidèles Israélites, c'est-à-dire que toutes les terres de l'empire deviennent plus incultes et désertes que si quelque horrible grêle avait ravagé ses campagnes : « Témoin l'Illyrie, témoin la Thrace, témoin le pays où je suis né, où, excepté le ciel et la terre, on ne voit rien que les ronces et les buissons qui s'y sont multipliés, tout le reste ayant péri :» Testis lllyricum est, testis Thracia, teslis in quo ortus sum, solum ubi prœler cœlum et terrain, et crescentes vêpres, et condensa silcarum, cunctaperierunt. Hoc autem, inquitPropheta, accidei quia impiorum fuit nimia mulliludo. Corruent itaque impii, et disperdenlur homines, et eril solitudo super faciem lerrœ. Sed et de consummatione mundi idipsum accipere possumus, quod et homines et pecora, et volatilia, et pisces maris, et universa déficient, ut infirmentur impii, et tollatur iniquitas a fucie terrœ. C'est ainsi que s'explique saint Jérôme.
Au reste la cause de la ruine si effroyable de Rome, cette souveraine si puissante, si riche et si magnifique, fut d'avoir engagé dans ses erreurs et dans ses superstitions tous les habitants de la terre, qu'elle avait séduits par ses enchantements, comme nous Talions voir dans le chapitre suivant. Les enchantements furent les attraits des plaisirs, les richesses, les récompenses et les honneurs, parle moyen desquels elle engageait ses sujets dans son idolâtrie et ses impiétés. C'est là le vin de sa prostitution, dont elle enivrait ceux qui habitent sur la terre. Mais ce n'était pas seulement par son exemple et par ses sollicitations, c'était aussi par ses ordres et ses commandements qu'elle les engageait dans des superstitions infâmes, en les obligeant de rendre aux faux dieux et à elle-même les honneurs et les adoralions qui ne sont dues qu'à Dieu seul. Y avait-il rien qui pût davantage irriter contre elle la colère du Tout-Puissant, jaloux de sa gloire, et le porter à tirer d'elle par une désolation entière la juste vengeance de tous ses crimes?
Pour en combler la mesure, elle ajouta à son avarice et à ses rapines, au mauvais exemple de ses impiétés et à sa séduction, l'etrusion du sang des fidèles, qu'elle répandit dans toute l'étendue de son empire; car tout ce qu'il y eut de martyrs dans les provinces ou dans les royaumes étrangers, périt par les décrets même des empereurs, ou par des décrets qui étaient formés sur ceux qu'ils avaient publiés. Ainsi Dieu n'avait pas moins de sujet de redemander à Rome le sang innocent et répandu depuis Abel, qu'il en avait de le redemander à Jérusalem ( Mat th. xxiu, 35), et de lui en faire porter la peine par une désolation qui n'en eût point d'égale, que celle de la Judée môme, qui, selon les paroles de Jésus-Christ, devait être
si extrême, qu'il n'y en avait point eu de pareille depuis, le commencement du monde, et qu'il n'y en aurait jamais. (Matth. xxiv,21.) Auparavant d'aller plus loin, il est bon d'observer une chose importante dans l'explication qu'on a donnée des sept fioles, ou des sept plaies que reçut l'empire romain. On prétend les avoir trouvées depuis la mort de Julien, arrivée l'an 3G3, jusqu'à la ruine de Rome qui fut prise pour la première fois l'an 410, et cependant on y enferme la guerre des Perses, qui n'arriva que l'an 420, et la perte de l'Afrique, laquelle Genséric n'envahit que l'an 427. Mais premièrement, il faut ici avoir moins d'égard à l'ordre chronologique, qu'à l'intention ou au dessein de la prophétie, qui consiste en ce que l'apôtre, prétendant décrire la destruction de l'empire romain, affecte de raconter le démembrement de ses provinces une à une, et ce qui arriva extra civitalem, auparavant d'en venir à la ruine de la capitale, qu'il se réserve de rapporter à part, et en dernier lieu : Non enint curœ erat prophelis, tempora conservare, quœ historiœ leges desiderant, (S. Hier., ibid.) Tellement qu'il veut faire voir le châtiment des membres, sans avoir égard à l'ordre précis des temps, et préalablement à la punition de la tête qu'il prétend exposer ensuite tout à loisir. On doit pourtant observer que l'Afrique s'était déjà soustraite à l'empire, tant par Gildon vers l'an 398, que par Héraclien en 410, qui vint même d'Afrique en 413, avec une formidable armée, pour se saisir de Rome. De plus, qu'il y avait eu déjà diverses incursions de Barbares dans celle province, et qu'enfin Rome fut prise et reprise très-souvent : 1° par Alaric, qui l'assiégea trois fois, en 409 ou 408, lorsqu'on y souffrit la faim et la peste, et qu'on dépouilla les idoles de leurs richesses, pour les lui donner et l'obliger à se retirer ; puis peu de mois après, lorsque Attalus fut déclaré empereur; et enfin le 25 août de l'an 410, lorsqu'elle fut pillée ;2°par Alaulphe,en 411 ; 3° par Genséric, en 455; 4" par Odoacre, en 470; 5° par Théodoric, l'an 500; 6° par Tolila, deux fois : l'une en 546, l'autre en 549, lorsqu'il la peupla de Goths ; de sorte qu'en tout sens il sera vrai de dire que les sept plaies figurées par l'effusion des sept fioles, ont précédé la ruine totale et finale de Rome, que Tolila démolit et brûla presque toute lorsqu'il s'en empara la première fois, et dont il emmena tous les habilants, sans en laisser un seul, et il l'aurait absolument raséesi, d'une part, Bélisaire ne lui eût mandé, qu'élanl vainqueur, il se repentirait d'avoir détruit le plus bel ornement de son royaume; el, qu'étant vaincu, il ne devait après cela espérer aucun quartier des Romains ; et si, do l'autre, Childebert, roi de France, ne lui eûi refusé sa fille en mariage, lui reprochant qu'il ne le reconnaissait pas pour roi d'ila- !ie, puisqu'il n'avait su conserver Korne. Il est donc visible que le démembrement de l'Afrique, aussi bien que des autres provinces, a dû être raconté avant la ruine de la capitale.