LETTRE XXI
J'en étais là de mon récit, c'est-à-dire au moment où je dus quitter la chère maison de ma jeunesse, quand, par une singulière coïncidence, on est venu ce matin m* avertir qu'il fallait en sortir une dernière fois, et cette fois pour n'y plus rentrer : la démolition commence aujourd'hui même.
Hélas t mon amie, quel triste temps que le nôtre, où une maison ne compte plus pour rien! La maison I saiton bien ce qu'elle fut autrefois? C'était le lieu sacré par excellence, c'était l'inviolable foyer de toutes les affections les plus saintes. A Rome, une religion spéciale la protégeait; des dieux veillaient à sa porte, de bons génies que l'on couronnait de violettes, au printemps, et devant qui des lampes brûlaient nuit et jour.
Ces dieux, gardiens du toit paternel, n'étaient autres que les âmes mêmes des anciens mattres de la maison, des ancêtres de la famille. Aujourd'hui encore, toute nation qui se respecte a gardé un culte fidèle pour la maison, et les Anglais, ce peuple fier entre tous, n'y voient pas seulement un sanctuaire, ils y voient une impénétrable forteresse; aucun droit, chez eux, ne prévaut sur le droit du citoyen qui veut vivre et mourir chez lui. Chez nous, la loi vient et vous dit : « Sortez! »
Au moment où je vous écris, j'entends résonner, dans la toiture, les premiers coups de marteau ; ils semblent me frapper au cœur. Je viens de courir d'étage en étage pour saluer d'un dernier coup d'œil tout ce qui porte une trace de ce passé qui s'en va : la chambre de ma mère, la salle à manger où se réunissait la famille, le cabinet où travaillait mon père, la cellule où j'ai passé moi-même tant d'heures studieuses et bénies. Je me suis accoudé à ma fenêtre, et j'ai contemplé une fois encore cet horizon si connu, qui me semblait nouveau, tant il était empreint d'une splendeur inusitée. Adieu! adieu I adieu I je n'avais que ce mot sur les lèvres.
Et maintenant, chère amie, c'est à vous que je dis adieu I Je vous avais promis de vous raconter en
quelques pages l'histoire de mes premières années, des années obscures, éprouvées, laborieuses; je crois que ma tâche est finie. Quel que soit mon avenir, je bénis le ciel de m'avoir fait connaître ces épreuves, ces traverses, ces découragements qui sont le partage du plus grand nombre : sans eux, je n'aurais été, peut-être, qu'un de ces êtres inutiles ou funestes qui, nourris au berceau par la fortune, ne se sont jamais relevés de cet allaitement corrupteur.
Où serez-vous dans une quinzaine de jours? Si c'est à la campagne, dans les bois, j'irai peut-être vous y rejoindre, et reprendre dans la causerie ce que la plume a dû quelquefois passer sous silence.
Dieu vous garde la paix du cœur, la sérénité de Tàme, et vous préserve surtout de voir tomber sous le marteau la maison qui fut le doux berceau de votre enfance !
LE
LAC DE GOME
Eh bien, oui, c'est d'un rivage enchanté de ce beau lac de Côme que je vous envoie ce matin le bonjour. — Vous souvient-il du soir où, sur la terrasse d'un aimable cabaret des bords de la Méditerranée, vous me racontiez les merveilles de ce lac? La soirée, — c'était vers la fin de mai, — était d'une douceur infinie. Nous avions en face de nous le vieux port de Marseille dont les mille fanaux se reflétaient paisiblement dans les eaux sombres. Nous n'entendions, au milieu du vaste silence de la mer, que les douces causeries à voix basse des couples heureux attablés autour de nous et dînant à la clarté d'une bougie dont la flamme ne remuait pas. Cela tenait de l'enchantement 1 — Vous, le coude sur la nappe, vous me parliez du lac de Côme, tant il est
vrai que le spectacle présent à nos yeux ne vaut jamais celui qu'on admire en souvenir! Vous me disiez ce beau lac italien, et son eau d'une couleur d'aigue-marine, et ses villas de marbre étagéessur les molles pentes, et ses rivages à coulisses qui, pendant que le bateau vous emporte, varient à l'infini leurs changeants décors, vous laissant voir ici une cascade qui tombe dans le lac, là un village perché dans les bois, un couvent dont onentend tinter la cloche, ailleurs une gorge sauvage toute hérissée de sapins qui penchent vers le gouffre, plus loin une de ces perspectives au fond desquelles apparaissent les hautes cimes couronnées de neiges rayonnantes. Vous me faisiez votre peinture d'une façon si engageante, que je me dis en moi -môme : « II faudra bien un jour que j'aille voir cela. »
Je suis donc venu et j'ai vu, et le charme m'a si bien pris moi-même, que me voilà, depuis quelques jours, établi dans une petite villa du côté de Bellagio.
Connaissez-vous la villa Palmyre? Non, n'est-ce pas? De toutes ces maisons, de toutes ces résidences, modestes ou superbes, riantes ou majestueuses, qui entourent la belle nappe d'eau, c'est peut-être la plus inconnue, la plus voilée, la mieux blottie dans son mystère. Je la découvris par grand miracle, un matin que, sorti de
l'hôtel de Bellagio, j'explorais, au soleil levant, toute cette partie de la côte. Peut-être aurais-je passé sans trop la remarquer si je n'avais aperçu au-dessus de son balcon une pancarte qui flottait à la brise avec ces mots : Maison à louer. Écrits en français dans un pays italien, ils attirèrent mon attention. Le propriétaire était-il un Français qui ne voulait louer sa maison qu'à des compatriotes? Je frappai à la porte, je tirai le cordon d'une petite sonnette ; j'appelai, on ne venait pas. Je pris enfin le parti de tourner le bouton et de pénétrer bravement dans le vestibule. Personnel Enfin, après quelques minutes d'attente, je vis accourir par les jardins une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue comme les servantes du pays, qui venait à moi d'un air de bon accueil. J'appris d'elle que le possesseur du logis était, en effet, un Français, homme assez original, ancien professeur de belles-lettres à demi enrichi par un héritage, qui était venu prendre sa retraite dans cette villa, et qui, lorsqu'il la quittait de temps en temps pour faire quelque long voyage, ne consentait à la louer ni à des Russes, ni à des Anglais, ni à des Allemands, ni même à des Italiens, pour toute sorte de raisons trop longues à déduire, mais seulement à des Français. Très-bien, j'avais deviné. Je fus si
flatté de cette perspicacité qui m'avait fait saisir du premier coup d'œil l'intention de l'absent, que le désir me vint tout à coup de devenir son locataire. 11 y avait dans cette location un peu de vanité et un peu de patriotisme.
— Peut-on louer cette maison pour un mois ? dis-je à la bonne femme.
— Un mois, c'est bien peu, répondit-elle ; mais la saison est avancée, il passe peu de Français cette année, et l'on pourrait consentir.
— A quel prix ?
Elle eut l'air de faire un petit calcul mental et hasarda timidement ce chiffre :
— Tre cmlo scudi.
— Va pour tre cento scudi ! mais je vous avertis que je suis seul, n'ayant pas même un domestique, et qu'il me faudrait, en outre, trouver ici au moins une servante.
— Sa Seigneurie pourrait avoir, me répondit-elle, deux serviteurs empressés : Pietro, notre jardinier, qui, à ses moments perdus, serait valet de chambre, et Maria, qui ferait la cuisine, si elle avait la bonne fortune d'agréer.
— Où est cette Maria ?
— Devant vous, seigneur, fit-elle en ébauchant une gracieuse révérence.
— Eh bien, bonne Maria, faites venir Pietro. Je l'envoie tout de suite prendre mon bagage et payer ma note à l'hôtel, et je suis pour un mois votre locataire. Visitons maintenant la maison.
Je passe sur les détails de la première soirée. Après une nuit de paisible sommeil, quand je me réveillai avant-hier, — car il n'y a guère que trois jours que cela se passait, — j'eus une première sensation qui ne manquait pas de charme. Les oiseaux chantaient dans le jardin, un brin de liane fleurie se balançait en guirlande à ma fenêtre, un doux silence régnait au loin. J'avais en face de moi, du fond de mon alcôve, une vue merveilleuse sur les eaux du lac, la cime des arbres, les montagnes de l'horizon mêlaient harmonieusement leurs lignes et leurs couleurs. De plus, j'avais devant moi toute une perspective de semblables réveils, un mois entier de repos, de recueillement, de solitude, de contemplation. Quelle âme eût résisté à un pareil enchantement? Un mois cependant, c'est trente jours. Par une de ces insensibles évolutions de la pensée qui dans la minute nous font voir les choses sous des aspects fort variés, j'en vins à me demander si les heures
seraient toutes également bien remplies, et enfin, tout paradis ayant son serpent, si l'ennui ne se glisserait pas quelquefois sous mes fleurs.
L'ennui I bah! ce n'était pas possible. N'avais-je pas vu, la veille, en visitant le mobilier de la villa, trois petits corps de bibliothèque où de beaux livres s'alignaient sur d'élégantes étagères? « Allons voir ces livres, » me dis-je aussitôt. Et j'y fus, et, dans la première bibliothèque dont je m'approchai, je vis, à travers le vitrage bien lavé et parfaitement clair, cinq ou six rangées de poètes français de divers formats et de reliures plus ou moins riches, suivant le mérite que le proprié* taire de ces livres attribuait sans doute à chacun d'eux. Il y avait là, ô merveille I notre Parnasse au grand corn* plet, toute la poésie française chronologiquement alignée depuis ses origines jusqu'à nos jours, depuis le prince Charles d'Orléans, depuis l'aventurier Villon jusqu'à Lamartine et à Baudelaire. Aucune surprise plus agréable ne pouvait être ménagée à un visiteur de ma sorte. On eût dit que le maître de céans m'avait pressenti. Je voulus sans retard ouvrir cet opulent trésor : la clef ne tenait pas à la serrure. J'appelai Maria et lui demandai cette clef. La pauvre femme baissa la tête et m'avoua, non sans hésitation, que, de toutes celles de
la maison la clef des bibliothèques était la seule que le propriétaire ne laissait pas quand il parlait. Il l'emportait avec lui.
Vous jugez de mon désappointement.
— Votre propriétaire est un traître! dis-je à la pauvre Maria consternée. Il abuse de la confiance de ses hôtes. Que diable veut-il que je fasse de sa maison sans ses livres? Je ne l'avais louée qu'après avoir vu les bibliothèques ; que vais-je faire maintenant ici, n'ayant pas même un almanach à feuilleter ? Resterai-je planté du matin au soir devant ces vitres fermées comme un passant famélique qui mange des yeux les jambons et les langoustes à l'étalage de Chevet, ou comme un étudiant amoureux qui contemple sans y toucher les bracelets et les bagues de la vitrine d'un joaillier?
Je ne sais si la bonne Maria comprit quelque chose à cette comique éloquence. Je la vis porter le coin de son tablier vers ses yeux où germait une larme, et, sentant alors toute mon absurdité, car ce n'était pas sa faute, à elle, si la clef des livres n'était pas là, je la quittai pour lui laisser le temps de se consoler.
J'avais beau d'ailleurs maugréer contre le professeur jaloux qui emporta cette clef, une secrète voix me disait
qu'à sa place j'en eusse fait peut-être autant. J'en venais même à estimer un homme qui peut bien laisser à un hôte inconnu l'usage de ses fauteuils et de ses écuelles, mais qui, à aucun prix, ne lui permettrait de mettre la main dans ses livres. Pourquoi blàmerais-je en lui une jalousie que j'ai eue moi-même de tout temps? Quand un livre prêté m'est revenu avec une page ternie, n'ai-je pas eu toujours envie de le jeter par la fenêtre?
Telles étaient les réflexions que me suggérait ce profond sentiment de justice qui demeure en chacun de nous et l'emporte sur la passion. J'allais cependant, j'errais au hasard dans la maison, quand mes yeux, dans une pièce retirée, tombèrent sur une table chargée de papiers. Un livre était là, ou du moins un cahier relié. Je l'ouvris, c'était un manuscrit : Petites notes sur les poètes de ma bibliothèque, tel en était le titre. Chose étrange ! voilà donc un homme qui, jaloux de ses livres comme un sultan l'est de ses femmes, laissait ses propres écrits traîner à l'aventure. Ma foi, puisqu'il le permettait, j'entrai sans façon dans la confidence de ses pensées. Je lus; je lus une page, puis deux, puis toutes. Vous le dirai-je? cette furtive lecture n'était pas sans quelque attrait pour moi. Il y avait là, bien ou mal
exprimées, des idées et des opinions qui me semblaient singulières, surtout pour un professeur. C'était écrit d'un style familier, parfois un peu brusque, par un homme qui ne songe pas au public, qui ne met pas des manchettes comme M. de Buffon, qui met plutôt des pantoufles, et se dédommage dans l'aparté du ton d'apparat qu'il prenait jadis devant ses élèves. Enfin, une indiscrétion en amenant volontiers une autre, il me vint à l'esprit de prendre une copie de ces pages et de vous l'envoyer. En ai-je bien le droit? Vous me jugerez. Après tout, il faut passer le temps, et l'homme qui, tirant le verrou sur ses livres, abandonne ce qu'il écrit au hasard de toute rencontre, ne me semble pas tenir beaucoup au secret.
Je taille donc ma plume sur son propre bureau, et de ma plus belle écriture je tire pour vous un exemplaire, sinon du manuscrit tout entier, au moins de quelquesunes des pages qui m'ont le plus intéressé.
vu. 44