LETTRE XX
La joie que j'avais ressentie à revoir ma mère après tant d'épreuves et d'émotions diverses ne devait malheureusement pas tarder à être troublée par l'affaiblissement de sa santé. Elle s'alita vers le milieu d'octobre 1848. Le médecin qui la soignait avait beau répéter que le mal n'offrait aucune espèce de gravité» je n'en étais pas moins cruellement alarmé. La souffrance paraissant empirer, nous appelâmes Cauvière, qui, vous le savez, passait pour le docteur le plus habile. Il vint, il vit la malade, il déclara qu'il ne lui restait pas trois jours à vivre. Ce fut un coup de foudre pour la pauvre famille éperdue. La nuit du surlendemain, je veillais dans ma chambre, enveloppé d'un manteau, plongé dans une sombre angoisse, toujours prêt à courir auprès
de la malade ; j'entendais au dehors, dans un des jardins voisins, un chien poussant un aboiement plaintif, continu, lamentable. La nature, cette grande indifférente, semble pourtant parfois s'associer à nos douleurs. Tout à coup j'entendis retentir dans mon plancher ces trois coups mystérieux dont Chateaubriand a parlé. Je me précipitai par l'escalier dans la chambre de ma mère, située au-dessous de la mienne, elle rendait le dernier soupir. Je n'eus que le temps de le recueillir et de tomber immobile sur le parquet, comme frappé de mort moi-même.
La douleur qu'éprouve un fils en perdant sa mère se complique souvent de craintes plus ou moins légitimes, de regrets, de remords. Il se demande si par ses absences, si par les mille sujets d'inquiétude qu'il lui a donnés, il n'a peut-être pas appauvri chez elle les sources de la vie; il se demande surtout s'il a eu pour cette chère morte toute l'affection qu'elle méritait. Il l'aimait sans doute, oui, il l'aimait de toute son âme ; mais le lui témoignait-il assez? lui donnait-il de ses tendresses des preuves assez délicates et assez multipliées?
Pendant plus de six mois, je restai plongé dans ma douleur. L'idée de reprendre une plume, de chercher
dans mon cerveau des fictions et des chimères, me semblait une impiété. Je ne sortis enfin de ce long silence qu'en écrivant, pour les Poèmes de la Mer, ce morceau des Naufragés qui a bien été, je crois, un des épanchements les plus douloureux et les plus pathétiques de ma pensée. Quand on vient d'éprouver un grand malheur, ce n'est pas ce malheur qu'il faut chanter, on ne trouverait pas la note juste ; il faut donner un autre cours au flot surabondant de sa tristesse.
Si violent que soit le chagrin, il se laisse endormir peu à peu par le branle des heures. La vie reprend ses droits, la chaîne brisée se renoue, et le jour vient où, sans s'en être douté, on se trouve de nouveau lancé dans le mouvement des choses accoutumées.
Vous ai-je dit que, dans le naufrage de l'Odéon, la Comédie-Française avait voulu recueillir mon épave? M. Lockroy, son directeur d'alors, m'avait demandé la Fille d'Eschyle, je l'avais reconquise non sans peine sur l'Odéon; il était convenu que mademoiselle Judith serait chargée du rôle de Méganyre; on n'attendait plus que le moment favorable pour monter l'ouvrage.
Là-dessus, apparaît mademoiselle Rachel. Le rôle de Méganyre lui convient, elle veut le jouer, elle le réclame par droit de souveraine, et vous jugez si je songe
à le lui refuser. On fait une distribution nouvelle, que je crois définitive; mais non : il conviendrait à la tragédienne omnipotente que le rôle de Sophocle fût donné à son frère Raphaël Félix, et il faut encore tout disloquer pour satisfaire à ce désir.
J'étais un jour dans cette môme bibliothèque où vous avez vu déûler de curieuses figures, quand la grande actrice y entra de son pas de déesse. Elle venait me parler, non de ma pièce, qui était censée à l'étude, mais de la Marseillaise que le ministre Ledru-Rollin l'avait chargée d'aller déclamer sur tous les théâtres de France. Elle m'apportait aussi une lettre de Janin, qui m'écrivait beaucoup en ce temps-là. Il ne manquait pas de me dire que l'illustre voyageuse venait chanter l'hymne patriotique à l'endroit môme qui lavait vu naître. Le bon Janin a de ces distractions-là ; la Marseillaise à Marseille, cela semble si naturel 1 Je crois bien que Rachel, qui n'était pas plus docte qu'il ne faut, partageait un peu la môme illusion. On ne s'imagine pas son désappointement devant l'accueil qui fut fait à sa déclamation et à sa pantomime. L'idée démocratique n'avait pas fait encore de grands progrès chez nous. J'étais dans la coulisse quand la tragédienne y entra ; elle avait les yeux pleins de larmes. J'eus toutes les
peines du monde à lui persuader que la Marseillaise avait été composée à Strasbourg par un poëte musicien qui n'avait rien de commun avec Marseille.
Au moment de nous quitter, elle m'envoya son portrait, une très-belle lithographie, accompagné d'une ligne écrite de sa main. Je lus d'abord : « Inspirez-vous à mon profil. » Mais le portrait était de face, et la recommandation me parut bizarre. En y regardant de plus près, je vis qu'il y avait : « Inspirez-vous à mon profit. » Ktait-ce l'instinct de la juive qui se trahissait dans ce mot de profit? C'était au moins la prétention de la femme exclusive qui aurait voulu tout absorber et tout sacrifier à son unique ambition.
Cette personnalité dominatrice avait des exigences dont vous ne vous doutez pas. Pour lui complaire, j'aurais dû abréger tous les autres rôles de ma pièce et amplifier le sien au point de n en faire qu'une espèce de monologue. Il va sans dire que je m'y refusai absolument. De là un commencement de froideur dont mes intérêts durent se ressentir au théâtre où elle régnait. Puis vint son voyage en Amérique, puis sa maladie, cette cruelle maladie qui fut pour la pauvre femme une expiation surabondante de toutes les fautes qu'elle avait pu commettre.
Gomme je passais, un jour, sur le trottoir d'une de de nos principales rues, quelqu'un me dit, m'arrêtant sur une porte : « Vous ne savez pas? Rachel est dans cet hôtel. » Je montai subitement l'escalier, je la demandai; une femme de chambre à qui je dis mon nom répondit que sa maîtresse était invisible : « Mais non, mais non, pas invisible pour tous ! » cria du fond d'une chambre une voix entrecoupée, douloureuse, lamentable, qui n'avait plus rien de ce superbe accent qui faisait trembler les voûtes des théâtres.
J'entrai, je vis, sur une chaise longue, la pauvre femme brisée, anéantie, plus pâle que le linceul qui l'attendait. Si elle avait eu quelques torts envers moi, pouvais-je m'en souvenir? De cette voix convulsive, toute hachée par la toux, elle me dit qu'elle arrivait d'Egypte, qu'elle avait passé un hiver abominable sur le Nil, dans une cange; qu'on lui avait dit, à son départ, que ce changement de climat suffirait pour la rétablir; qu'elle revenait plus malade qu'elle n'était partie; qu'elle éprouvait cependant un soulagement immense à se sentir revenue en France, — c'était si bon l'air du pays! Elle allait rapidement reprendre ses forces; l'hiver prochain, elle le passerait à Montpellier ou à Cannes, et, une fois rétablie, elle ne manquerait
pas de jouer la Fille d'Eschyle; il ne fallait certes pas croire qu'elle l'eût jamais oubliée; naguère encore, au milieu de sa solitude du Nil, elle étudiait son rôle dans sa cange ; que sais-je encore ? que les épreuves, que les douleurs lui auraient sans doute appris des accents nouveaux, et qu'elle rêvait des succès plus grands que tous ses triomphes passés. Là-dessus, elle mit dans ma main sa main sèche, brûlante, décharnée; je la portai à mes lèvres, et je sentis que c'était bien la main de la mort.
A peu de temps de là, je faisais avec Edmond Texier une promenade de printemps sur les rivages de Cannes. On nous montra le petit jardin où elle avait passé son dernier hiver ; on nous montra l'étroite chambre tournée au midi qui avait entendu le dernier hoquet de la tragédienne ; on nous montra — détail horrible I — le tombereau qui avait servi à transporter son cercueil au chemin de fer quand on expédia ce colis funèbre à Paris, où l'attendait un dernier triomphe. Ce tombereau, je ne sais comment la chose a pu se faire, était un de ceux qui servaient au balayage de la petite ville. Qu'aurait dit Bossuet, s'il eût été là ?
Si, depuis Rachel, la Fille d'Esohyle a semblé partager sa tombe, ça n'a pas toujours été la faute des directeurs
de théâtre : c'est bien aussi un peu celle de Fauteur. Un jour, le plus aimable des romanciers — ne devraisje pas dire aussi le plus habile , puisqu'il s'agit de Jules Sandeau ? — m'annonça que son confrère à l'Académie française, M. Empis, alors directeur du Théâtre- Français, avait l'intention de réveiller la pièce endormie.
— H y a longtemps que j'y songeais, me dit le lendemain M. Empis en personne, je n'attendais qu'une occasion et une actrice qui parût convenir au rôle. Àvez-vous vu jouer mademoiselle Favart?
— Rarement, je vais si peu au théâtre.
— Eh bien, voulez-vous que je lui fasse jouer le rôle de Chimène dans le Cidf Vous jugerez de son talent. Ce sera, si vous voulez, pour jeudi.
— Va pour jeudi !
Le vendredi matin, en m'éveillant, je me frappai le front de la main ; j'avais oublié la veille que la Comédie- Française voulait bien jouer le Cid tout exprès pour moi.
Plus tard, ce fut le frère de Rachel devenu directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce môme Raphaël Félix qui avait dû jouer le rôle de Sophocle, qui vint me demander la pièce pour son théâtre. Il s'engageait
à dépenser une grosse somme pour la mise en scène et à faire jouer le principal rôle par cette Lia Félix, digne héritière de l'illustre sœur. La reprise aurait eu lieu dès le retour de l'hiver. J'avais compté passer cet hiver-là en Italie ; je ne voulus pas sacrifier le voyage. Si Ton vous dit jamais que je suis un ambitieux, vous avez de quoi répondre.
Je ne sais, ma chère amie, quel triste cours a pris aujourd'hui ma pensée. J'ai commencé cette lettre par la mort, je l'ai continuée par la mort, et c'est par la mort que je la termine.
Un matin du mois de mars 1851, j'appris fort inopinément que je venais d'hériter d'une fortune qui passait pour considérable. Ce vieil oncle que je vous ai montré venant m'attendre dans la cour de la malleposte, à mon retour de Paris, et m'y témoignant une émotion inaccoutumée, était mort me laissant tout son bien. Le testament portait la date du jour où la nouvelle de mon succès dramatique était parvenue en province. Cet homme évidemment aimait la tragédie. Celle que j'avais faite me rapportait ainsi, à elle seule, et quoique interrompue par une révolution, plus que les théâtres réunis de Corneille et de Racine n'avaient pu rendre à leurs auteurs. 11 y a de ces jeux dans la destinée. Je
vu 13
dois dire que j'accueillis la nouvelle de mon changement de soit sans une palpitation de plus. J'ai toujours été un peu philosophe. Je ne mis aucun empressement à me transvaser d'une vie dans l'autre. Pendant plusieurs semaines, je continuai à faire mon va-et-vient de la maison paternelle à la bibliothèque. J'avais tant de peine à me séparer de ces chers livres!
La première fois que je sortis pour me promener dans une voiture à moi, je vous rencontrai sur mon chemin ; dans quel pitoyable état, vous en souvenez-vous? Je ne sais quel maladroit chariot vous avait accrochée : votre calèche, une roue brisée, était naufragée sur le bord de la route. Gomment faire pour vous rendre à la villa où vous étiez attendue à dîner? Je vous offris une place dans mon véhicule ; vous daignâtes l'accepter ; et je reconnus, ce jour-là, chemin faisant, qu'il pouvait être agréable d'avoir des chevaux et des voitures à soi. Je crois que, sans cela, j'aurais continué d'aller à pied*