‹ Œuvres complètesChapitre 31 sur 64 · PHILIPPE DESPORTES · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES

En sa double qualité de poëte et de chanoine, celuici a écrit quantité de poésies successivement amoureuses et religieuses. Il y avait en lui de l'Anacréon et du roi David. Abbé de Thiron, de Josaphat, d'Aurillac, de Bonport, de Vaux de Cernay, chanoine de la Sainte- Chapelle, il eut successivement pour maîtresses Diane de Cossé-Brissac, Hélène de Fonsèques, Henriette de la Châtaigneraie, Louise de l'Hôpital-Vitry, on va jusqu'à dire la reine de Navarre, la licencieuse Margot.

Un jour, Desportes, ayant auprès de lui son neveu Mathurin Régnier, attendait dans sa riche salle à manger Malherbe et son ami Racan, qu'il avait invités à dîner.

Les convives n'arrivaient pas. Le neveu Mathurin avait grand appétit :

— Si nous nous mettions à table? disait-il, de temps en temps.

— Mettons-nous à table, dit enfin l'oncle Desportes. Us s'assirent et mangèrent les potages, — on mangeait

alors plusieurs potages. Là-dessus Malherbe et Racan arrivent; le maître de la maison s'excuse, et, en manière de diversion, demande à Malherbe s'il a reçu son dernier livre, le livre des Psaumes.

— Non ! répond l'autre d'un ton bourru.

— Eh bien, je vais vous le chercher, reprend l'abbé. A quoi l'irascible Malherbe riposte :

— N'en prenez pas la peine; j'aimerais mieux vos potages l

Ce mot jeta un froid. Le repas fut -silencieux. Quand le vieux Malherbe et le jeune Racan eurent enûn pris congé :

— Voilà pourtant, dit l'oncle au neveu, ce que m'a valu ton impatience. Ce Malherbe est un homme terrible.

— Pas si terrible que vous croyez. Je vais faire une satire contre lui.

— Y penses-tu ? dit le chanoine effrayé.

RACAN ET SEGRA1S

Je me suis souvent demandé comment il pouvait se faire que la nation française, cette nation guerrière et agricole entre toutes, n'ait jamais eu ni une poésie militaire, ni une poésie rustique qui lui appartinssent en propre. Eh quoi ! tant de siècles d'exploits, et pas un distique qui fasse entendre le roulement du tambour! Des plaines et des collines peuplées de laboureurs, couvertes de vignerons, et jamais un tableau où se retracent les mœurs et les travaux, les joies ou les douleurs de cette immense population rurale ! C'est à n'y rien comprendre. Racan et Segrais, qui représentent à eux seuls toute notre poésie champêtre pendant

le grand siècle, n'ont guère fait autre chose que traduire et amplifier quelques vers d'Horace, quelques passages de Virgile. Sans les anciens, la nature n'eût pas existé pour eux; ils n'ont jamais parlé d'elle que par imitation. 0 littérature de plagiaires ! et cela dure ainsi depuis l'origine de notre langue jusqu'au xixe siècle.

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