‹ Œuvres complètesChapitre 35 sur 64 · MADAME DESHOULIÈRES · texte numérisé non relu

MADAME DESHOULIÈRES

Le grand siècle n'a eu que ce poète du sexe féminin. 11 est donc juste d'en dire un mot. Qui ne connaît d'ailleurs les quatre vers fameux :

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui tous mène, Mes chères brebis.

S'il fallait continuer, je crois bien que beaucoup de mémoires seraient en défaut ; n'importe, quatre vers, c'est déjà quelque chose pour vivre dans le souvenir de la postérité.

Madame Deshoulières fut d'ailleurs une des plus

nobles dames de la cour de Louis XIV. Très- bel le» trèsvertueuse, très-ennemie de toute licence et de toute galanterie, elle passait pour avoir autant de bon sens que d'esprit* Dans la querelle entre Pradon et Racine, tous deux auteurs d'une Phèdre, elle prit hautement le parti de Pradon, et fit contre Racine un sonnet obscène. En ce temps-là l'obscénité n'excluait pas la vertu.

est, n'a pas ce qui constitue la véritable poésie. La poésie, pour être vraie, a besoin du concours de deux autres arts, musique et peinture. Aucun de ces deux arts auxiliaires n'apparaît dans le vers de Racine. Il est harmonieux, si l'on veut, il n'est pas musical ; ses rimes sont presque toutes sourdes et monocordes, elles n'ont pas cette variété et cet éclat de son qui charment et amusent l'oreille. Quant au côté pittoresque, il est à peu près nul. Pas une image, pas une comparaison empruntée aux choses de la nature; on dirait que ni le ciel, ni la mer, ni les étoiles, ni les fleurs, n'existent pour lui. Il travaille dans une chambre régulière, carrée, symétrique, qui a peut-être une cheminée, mais qui n'a pas de fenêtres. Comprenez-vous qu'il ait écrit toute sa tragédie d'Athalie sans nous montrer ni un palmier, ni une citerne, ni un chameau, en un mot rien de visible et d'extérieur I

— S'il ne regarde pas souvent en dehors, reprenait le premier, en revanche, quelle profondeur d'observation dans ses études du cœur humain! Nul n'a vu plus avant dans les secrets de la passion; aucun n'a mieux connu les tristesses, les ardeurs, les emportements de l'amour.

— J'en conviens, répondait le second; mais quelle

uniformité dans les types ! A quelque siècle, à quelque rang, à quelque race qu'ils appartiennent, ses héros parlent tous la même langue, une langue redondante, emphatique, où le discours ne laisse presque aucune place au dialogue, où le personnage, qu'il soit un bandit de TÉpire ou un grand prêtre du temple de Jérusalem, un empereur romain ou un sultan, un ambassadeur ou un précepteur, n'est jamais en réalité qu'un marquis de la cour de Versailles.

— Ah ! monsieur, s'écriait celui-ci, quels admirables caractères, que les caractères de femme dans Racine!

— Ah ! monsieur, répliquait celui-là, quelles assommantes figures que toutes ces figures de confidents et de confidentes I

— Quelle belle chose que les fureurs d'Hermione !

— Quelle insipide narration que le récit de Théramène!

Quand ils eurent ainsi discuté plus d'une heure, semblables aux bergers de Téglogue qui recourent à l'arbitrage du vieux Palémon, ils me prièrent de trancher le différend; et moi, tout bien pesé, je leur donnai à tous deux également raison.

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