JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
Il fut un temps où le poète lyrique était un personnage à part qui ne ressemblait à aucun autre. Les poètes, en ce temps-là, étaient eux-mêmes divisés en plusieurs catégories parfaitement distinctes. De même qu'il y a le cheval de selle, le cheval de carrosse, le cheval de course; de même qu'il y a le chien de berger, le chien de garde, le chien de chasse, il y avait le poète épique, le poëte tragique, le poète lyrique. Celui-ci se faisait reconnaître à un certain penchant à l'épilepsie. Parmi les meubles de sa chambre, il y en avait un du nom de trépied, sur lequel il courait s'asseoir dès qu'il sentait venir le dieu. Authentique ou fausse, sa
chevelure avait le coup de vent de la tempête. S'il se faisait peindre, c'était le jabot ouvert sur la poitrine et regardant le plafond d'une façon particulière. Son inspiration procédait par soubresauts ou par saccades : « Où suis-je? Que vois-Je? Un saint délire m'emporte; j'ai la sensation d'un tremblement de terre I Suis-je à Pontoise ou à Jérusalem? sur la butte Montmartre ou sur le sommet du Pinde? Peuples, écoutez-moi! Firmament, prête-moi un instant l'oreille! » Un peu d'ivrognerie ne nuisait pas à cet état de l'âme : plusieurs s'y préparaient, j'imagine, en avalant quelques bouteilles de ce liquide qu'ils appelaient alors « jus de la treille ».
Tant que l'idéal fut celui-là, Rousseau fut homme à y suffire. Mais le temps passe, le propre de l'erreur est de passer avec lui; un siècle s'en va, un autre arrive, et le monde connaît enfin la véritable poésie lyrique.
Les pédants auront beau dire et beau faire, c'est de notre siècle qu'elle date; et, quand je parle de la poésie lyrique, je parle de la poésie même. Les hommes en général se font volontiers les admirateurs des âges précédents, les flatteurs du passé, temporis acti. Moi, je l'avoue sans vergogne, j'aime mon temps. Je n'y tiens aucune place, je n'y suis qu'un modeste professeur; n'importe, j'estime que ce siècle ne le cède à aucun
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autre. Je ne puis me persuader que celui de Louis XIV ait porté le génie de la France à sa plus haute expression. Un temps quia été dans Terreur sur plusieurs points essentiels de l'art ne peut pas avoir atteint la suprême perfection. Or, le grand siècle subissait encore toutes sortes de préjugés et d'illusions, ne fût-ce que cette absurde loi des trois unités qui a fait de son théâtre un théâtre artificiel et tout de convention.
Quoi qu'on en dise, personne au moins ne contestera que les maîtres de la poésie lyrique ont vécu de nos jours, et qu'il n'est plus désormais permis de prononcer le nom de Jean-Baptiste Rousseau auprès de quatre ou cinq noms que tout le monde a sur les lèvres.