ALFRED DE VIGNY
J'ai connu le comte A. de Vigny. C'était un esprit à plusieurs faces qui a touché avec un égal bonheur au roman, au théâtre, à la poésie lyrique. Varié dans le talent, il Tétait beaucoup moins dans la conversation. Sa parole était une plainte perpétuelle contre l'indifférence du public français envers la poésie. Il n'avait tort que dans la forme ; quant au fond, je crains qu'il n'ait eu raison. Ironique, sceptique, bruyant et vaniteux, le Français ne connaît guère ce plaisir délicat qui consiste à lire tout seul un beau livre de poésie, en hiver, au coin du feu; en été, sous un arbre de son jardin. S'agit-il d'aller voir une tragédie au Théâtre-Français
dans un jour de grand apparat, il payera volontiers cent francs d'une stalle; il ne payera pas cent sous le poème mis en vente chez le libraire. Celui-là même qui dans l'ordinaire de sa vie donne dix francs d'un melon à son déjeuner ne donne pas trois francs d'une primeur littéraire.
J'ai ou! conter qu'un personnage opulent, dînant à côté d'un poète qu'il avait invité à sa table, lui disait sans vergogne : « Votre dernier livre fait le plus grand bruit ; le précepteur de mon fils doit me le prêter. » J'ai moi-même été témoin l'autre jour d'un fait du même genre. C'était dans un salon où l'on parlait du volume des Destinées, dernier livre posthume de ce même Alfred de Vigny, sujet de cette note. Une dame du plus haut monde dont les équipages font sensation au Bois, qui a la prétention d'exercer quelque influence sur l'Académie, avouait sans façon ne l'avoir pas lu. Dame! c'est un livre de six francs. Un jeune homme modeste lui offrit de lui prêter l'exemplaire.
C'est toujours ainsi. Les livres, en France, sont achetés par les pauvres qui les prêtent aux riches. Il arrive même que les riches ne les rendent pas.
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