‹ Œuvres complètesChapitre 49 sur 64 · BRIZEUX · texte numérisé non relu

BRIZEUX

11 y a des gens qui, en venant au monde, se trompent de berceau. Brizeux aurait bien fait de naître en Angleterre, au lieu de naître en France, à Saint-Bricuc. La Grande-Bretagne lui convenait mieux que la petite. L'Angleterre eût aimé cet esprit sobre, élégant et délicat, ce poëte familier, cordial et champêtre, si semblable par plusieurs points à toute une école de poètes qu'elle a, depuis un siècle ou deux, comblés de ses faveurs. Elle eût fait pour lui ce qu'elle a fait pour la plupart de ses lakistes, ce qu'elle fait encore en ce moment pour Tennyson, à qui elle donne, dit-on, deux cent mille livres de rente. La France donnait à Brizeux, par

les mains du ministre de l'instruction publique, douze cents francs. On la dit assez riche pour payer sa gloire. Il y parait. Aussi le malheureux Brizeux menait-il une existence bien triste, bien errante, bien sevrée de tout. Environ dix mois de Tannée, il vivait retiré dans un coin de sa Bretagne, chez quelques pauvres paysans dont il devenait l'hôte et le pensionnaire. Moyennant quelques sous par jour, il trouvait là le gîte et la table, c'est-à-dire un grabat et un morceau de pain. Je ne sais quels prodiges d'économie il a dû faire pour amasser de quoi entreprendre un voyage en Italie. C'était là son rêve depuis bien des années. Il put l'accomplir. Que le Dieu des bohémiens en soit bénil J'ai dit qu'il vivait dix mois de l'année en Bretagne. Les deux autres mois, il avait coutume de les passer à Paris, où il ne voyait, du reste, qu'un petit nombre d'amis. Il était trop fier pour rechercher un monde qui lui faisait si peu d'avance. Il est mort tout récemment d'une maladie qu'un peu plus d'aisance aurait certainement prévenue. 11 est mort, mais il vivra, je l'espère, car la France a l'habitude de se montrer généreuse envers la mémoire des poètes qu'elle a laissés mourir de faim. Sa générosité a besoin d'être stimulée par le remords. Voyez Gilbert, voyez Hégésippe Moreau.

HEGESIPPE MOREAU

Quand je vois un jeune homme qui se destine à la poésie, je suis toujours tenté de lui dire : « Mon ami, ton père est-il millionnaire? Non; eh bien, fais autre chose. Cherche un métier productif, une industrie qui nourrisse son homme. Sinon, prends-y garde ! Songe à Moreau, songe à tant d'autres. La France n'a qu'un goût modéré pour la poésie. Elle a aimé les vers tant qu'on en faisait de mauvais; depuis qu'on en fait de bons, elle les aime moins.

Donc, mon ami, pas de vers ; que si tu veux à toute force vivre de ta plume, écris un beau livre en prose, un roman dans le genre honnête; tu pourras peut-être

le vendre cinq cents francs. Te le dirai-je enfin? Écris un roman dans le genre immonde, alors, oh ! alors, mon ami, tu n'iras pas à l'hôpital, ta fortune est faite. Quarante éditions en six semaines!

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