‹ Œuvres complètesChapitre 50 sur 64 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

Le jour où Lamartine, à qui l'auteur de RoUa venait d'adresser une si modeste et si touchante épître, négligea de lui répondre, il ne put croire qu'il commettait à la fois une grande injustice et une grande maladresse. La distance qui les séparait alors semblait infranchissable. Il ne se doutait pas qu'à dater de ce moment elle se réduirait de jour en jour; que, l'un montant, l'autre descendant, ils arriveraient à se toucher; enûn que le plus humble finirait par l'emporter sur le plus superbe dans l'estime de beaucoup de gens. C'est pourtant ce qui est arrivé. Il se trouve aujourd'hui un grand nombre d'esprits dont l'opinion a sa

valeur, qui mettent le poète des Nuits, Fauteur des Contes d'Espagne et d'Italie, au-dessus de l'auteur des Méditations et des Harmonies.

A vrai dire, je ne partage pas cette opinion. Musset sans doute est plus sympathique au génie français de tous les temps; il répond mieux à |la mobilité de nos impressions, à nos gaietés et à nos tristesses changeantes, ledirai-je même? à certains penchants vicieux de notre nature. Lamartine a un accent plus sérieux, plus profond, plus pathétique ; il monte à des hauteurs où l'autre n'atteint pas; il voit tout de si haut, qu'il semble déjà perdu dans l'infini. L'un chante la plus aimable et la plus entraînante des chansons, l'autre le plus sublime des cantiques, et la distance qui demeure entre les deux me semble toujours celle qui sépare la chanson du cantique. Musset en avait bien conscience le jour où il s adressait à Lamartine comme à un maître à qui l'on doit la déférence et l'admiration. Que si Ton passe d'ailleurs du domaine poétique à d'autres domaines, on voit tout de suite la différence qui existait entre les deux natures. Est-ce bien Musset qui, de sa plume légère, eût écrit cette histoire de la Révolution où l'on retrouve les accents de Tacite? Estce bien le dandy parisien à qui l'on doit le Caprice

qui, tribun de place publique, eût arrêté par la seule autorité de sa parole le débordement populaire ?

Quoi qu'il en soit, de tout ceci je conclus qu'il faut toujours répondre à Pépître qu'on vous adresse, surtout quand cette épltre est un chef-d'œuvre d'éloquence, de passion et de poésie.

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