LETTRE PREMIÈRE
Béni soit votre gentil billet ! ma chère amie, ce billet qui m'annonce votre convalescence, et m'en donne la nouvelle avec tant de grâce et de gaieté, que le doute n'est plus possible. La maladie n'a pas cet esprit-là. Vous voilà donc mieux, les forces reviennent, l'œil reprend ses rayons, la joue ses couleurs, je vois cela d'ici; et le médecin, cet aimable docteur à qui je vous prie de donner, pour moi, une poignée de main, vous permet enfin quelques lectures. Pas de roman! le roman n'est pas hygiénique ; mais un de ces livres qui n'accélèrent pas le pouls* qui n'abrègent pas le sommeil, qui guériraient plutôt de l'insomnie, un de ces livres que l'on ouvre et que l'on ferme, que l'on prend et que Ton quitte avec un plaisir à peu près égal : par
exemple, les livres de voyage. Là- dessus, vous me faites l'honneur de me demander si, par hasard, je n'aurais pas, dans mon bagage littéraire, un voyage de ma façon à vous expédier.
Hélas! vous tombez mal, comme on dit chez nous. Je ne fus jamais un Magellan, ni un Marco Polo. A vingt ans, j'ai bien, tout comme un autre, fait mes rêves de tour du monde. Fils d'un père qui, dans sa jeunesse, avait franchi trois ou quatre fois le cap des Tempêtes et tutoyé le terrible Adamastor sur sa roche, je me croyais quelques droits à la circumnavigation. La destinée ne tarda pas à me détromper.
Je ne me suis jamais beaucoup avancé que dans le pays des songes. Mes plus lointaines promenades furent des promenades dans un fauteuil. Plonger du regard dans l'avenir, se retourner plus souvent vers le passé, en remonter lentement le cours, année par année, semaine par semaine, telles sont, à moi, mes aventures.
Votre lettre m'arrive précisément à la première étape d'un de ces voyages.
J'habite depuis hier une maison déserte et condamnée à une prochaine démolition. Le système qui fait rage en ce moment, ce régime de destruction universelle qui menace de ne pas laisser une pierre de tout ce
qui fut bâti autrefois, a compris dans un de ses plans la modeste demeure où j'ai vécu ma jeunesse. Il fallait de l'espace pour élargir le bassin d'un port; on a sacrifié un certain nombre de maisons dont fait partie celle de mon père. Il y aura de l'eau, il y aura des barques là où était notre foyer.
J'ai donc voulu, avant que la chère maison tombât sous le marteau, venir y passer quelques jours dans une entière solitude. J'avais à cœur d'y revivre par la pensée toutes ces belles journées qui ont passé si vite et dont le souvenir lui-même s'efface maintenant d'heure en heure.
Voulez-vous faire avec moi ce voyage ? Ce sera un voyage sans secousses et sans péripéties, une promenade à petites journées comme il convient à une convalescente. Encore une fois, vous plaît-il être delà partie? Vous n'avez qu'à dire un mot, je vous prends par la main et je me mets en route.