LETTRE II
Je m'y attendais. Votre adorable bienveillance accepte la proposition ; elle fait plus, elle l'encourage ; sans trop savoir à quoi elle s'engage, elle promet de me suivre : « Partez, partez! » dit-elle. Et je pars, et ce cher voyage dans le passé me devient d'autant plus cher, que je m'y sens accompagné de votre sympathie et soutenu de votre indulgence.
La maison où j'ai passé mes jeunes ans n'est pas celle où j'ai reçu le jour. De la maison qui me vit naître je n'ai gardé qu'une bien vague et bien confuse image. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'elle s'ouvrait par derrière sur un jardin plein de fleurs, orné d'un petit bassin qui me semblait immense, et que sa façade principale donnait sur une place où l'on vendait des
o^eaux. Il y avait là de grands et antiques marronniers qui versaient l'ombre et la fraîcheur. Attirée par ces beaux arbres, ma mère aimait à s'asseoir, en été, sur le seuil de la maison. Elle y passait de longues heures à coudre en silence ou à lire.
Un soir, comme elle était là, un commis de mon père — car mon père avait alors une maison de commerce — arriva précipitamment, et, d'une voix brusque et haletante :
— Eh bien, dit-il, vous ne savez pas ? il est mortl
— Qui, mort ? dit ma mère qui frémit de la tête aux pieds.
— Napoléon! répondit le jeune homme.
— Oh ! que Dieu ait pitié de lui ! fit la pieuse femme; il aura un terrible compte à rendre.
Ce souvenir est le plus lointain de ma vie. Je n'étais qu'un enfant, j'avais pourtant compris qu'un être prodigieux et redoutable venait de sortir de ce monde. Il y avait dans l'air qu'on respirait ce soir-là comme un immense soulagement.
Quelques années plus tard, ma mère était assise à la même place et faisait, dans le silence du soir, quelque lecture religieuse, quand le même commis, arrivant, lui dit d'une voix empressée :
— Connaissez-vous, madame, l'événement? Talma est mort !
— Dieu ait pitié de lui ! répondit-elle.
Ces deux nouvelles, données dans des circonstances identiques, produisirent dans ma jeune tête je ne sais quelle confusion. Je fus quelque temps à me demander si Napoléon et Talma étaient deux hommes d'espèce différente ou si comédien et empereur ne signifiaient pas à peu près la même chose. J'ai su plus tard que la différence n'était pas grande.
Dans ce temps-là, j'étais conduit chaque matin par la rue Longue-des-Capucins, qui me semblait en effet d'une longueur infinie, à une petite école située rue Bernard-Dubois. Soit en montant, soit en redescendant la première de ces rues, je retrouvais, dans sa partie la plus solitaire, une femme accroupie au bas de la muraille d'un jardin, devant une étroite ouverture d'où s'échappait un ruisseau d'eau limpide. Elle y chantait une chanson triste, en faisant avec la main le mouvement d'une femme qui lave du linge. Elle était folle. le ne passais jamais près d'elle sans un frisson de terreur et de pitié. Arrivé à l'école, j'éprouvais un autre frisson, celui-là tout de terreur, devant le maître qui la gouvernait. Je le vois encore avec son bonnet de
soie noire, toujours en pain de sucre, avec' ses lunettes dont les verres d'une épaisseur énorme accusaient une myopie maladive; avec son nez crochu et son menton relevé, il tenait à la fois du polichinelle et du croquemitaine. Je lui aurais donné un siècle ou deux, et il devait bien avoir une cinquantaine d'années. Ce fut lui qui m'enseigna la lecture et l'écriture et me donna les premières leçons de musique. Il jouissait dans son quartier d'une certaine réputation de musicien, ayant écrit une messe qui se chantait les jours de grande fête à une chapelle voisine où se réunissait une congrégation de pénitents dont il faisait partie. Enflé de cette gloire, il était terrible. Un jour que, debout à ses côtés, je prenais une de mes premières leçons de solfège, et que j'avais commis, paraît-il, quelque solécisme, il releva brusquement son menton de dessus son violon, se retourna vers moi dans un transport de colère et m'asséna sur la tête un coup d'archet qui faillit me l'ouvrir. Il m'a fallu depuis lors un grand fond de générosité pour aimer la musique.
A cette époque, mon père, frappé d'un brusque revers de fortune, perdit une grande partie de ce qu'il avait amassé dans ses navigations. Nous dûmes nous réfugier sous un toit plus modeste. Nous vînmes dans
la vieille ville, à deux pas de la mer, habiter cette maison à laquelle se rattachent pour moi tant de souvenirs, et d'où je vous écris ce matin, au bruit du mistral qui chante sa chanson sous les lambris déserts.
La nouvelle demeure, quoique fort ancienne, n'était pourtant pas sans quelques agréments : son rez-dechaussée se composait d'un vestibule de marbre qui s'ouvrait à gauche sur une salle à manger bien éclairée, à droiie, sur cette pièce que la province, en ce tempslà, honorait du titre assez prétentieux de salon de compagnie. Le nôtre était décoré, comme tapisserie, de grandes toiles peintes à l'huile qui représentaient, en grisaille, des ornements d'architecture, et, en médaillons aux vives couleurs, des bords de mer, des scènes de pêche, etc. ; tout cela dû au pinceau fertile d'un élève de Joseph Vernet qui s'appelait Lacroix.
— C'est du Lacroix, disait mon père avec un certain accent de satisfaction.
Malheureusement, ni les médaillons, ni les grisailles, ne parvenaient à dissimuler dans cette salle un vice d'architecture radical. Elle avait été bâtie en fausse équerre, et je puis dire que cette fausse équerre a été une des souffrances de ma première jeunesse.
Je ne pouvais m'y accoutumer; j'en avais le regard et 1 esprit sans cesse affectés, et, qui sait? peut-être est-ce comme contraste et comme dédommagement que j ai plus tard cherché la ligne droite en toute chose. L'impitoyable fausse équerre se retrouvait au premier étage dans un cabinet d'étude et de curiosités où mon père avait réuni les épaves de son naufrage, une bibliothèque, des tableaux de divers mérites, des collections de coquillages et de papillons rapportés des pays lointains. Le même vice d'architecture me poursuivait enfin jusque sous les combles, dans ma petite chambre, dont Tunique lucarne donnait sur le vaste horizon de la mer, qui, elle du moins, ne fait pas de fausse équerre. C'est là que je dormais. Je travaillais ailleurs.
Le vestibule de marbre du rez-de-chaussée aboutissait à un étroit jardin au fond duquel s'élevait une maisonnette solitaire qui me fut personnellement octroyée.
— C'est ici, me dit mon père, que tu pourras travailler dans un silence favorable à l'étude.
Et c'est là, en effet, que, dans un isolement de plu sieurs années, j'ai appris, jour par jour, le peu que je sais.
Mais n'anticipons pas. Avant de prendre possession de ma maisonnette, j'avais à passer par le collège.
Je crois bien que, si la chose n'eût tenu qu'aux préférences de ma mère, cette épreuve m'eût été épargnée; mais le père était là, sévère quoique bon, et le père, dont les troubles de la Révolution avaient singulièrement abrégé les études, ne voulait pas que son fils, à son tour, entrât dans la vie sans y être préparé par une forte initiation classique. 11 vénérait d'autant plus le grec et le latin que ces deux langues lui étaient à peu près inconnues. 11 fut donc résolu que je serais conduit à Aix, au collège des Jésuites, et, à défaut du chef de famille retenu par ses affaires, ce fut ma mère ellemême qui eut la mission de m'y conduire.
Pauvre chère femme, quelle mission pour elle! Je ne crois pas qu'une âme plus sensible ait jamais existé dans ce monde. Tout lui était sujet d'émotion et d'attendrissement. Toute infortune éveillait en elle une sympathie. Elle ne pouvait voir souffrir un oiseau. Un enfant qui passait seul dans la rue lui inspirait de l'inquiétude.
— Où va cet enfant? A quoi songe sa mère!
Ni la distance ni le temps ne comptaient pour elle. Un accident survenu en Chine la touchait presque
autant qu'une catastrophe du voisinage. Ce qui datait de trois mille ans ne lui était pas plus indifférent que ce qui datait de la veille. Je l'ai vue s'apitoyer sur les vaincus de Pharsale, je l'ai vue pleurer sur les malheurs d'Étéocle et de Polynice. Elle ne se consolait pas de la mort d'Abel.
Vous jugez combien elle souffrit de ce voyage et de cette séparation. Chemin faisant, elle regardait par la portière de la diligence les scènes paisibles de la campagne, laboureurs à la charrue, fermières à la vendange.
— Ah ! me disait-elle, que ne sommes-nous de ces gens-là! que n'es-tu de ces enfants qui n'apprennent à lire que dans le livre du bon Dieu I je n'aurais pas à me séparer de toi I
Elle s'en sépara. Nous étions arrivés dans le parloir du collège, nous avions été accueillis par ce fameux père Loriquet qui en était alors le directeur. La pauvre femme dut reprendre toute seule le chemin qu'elle venait de faire avec moi. Via dolorosa.
Je ne compte pas, bien entendu, vous décrire longuement le collège; j'y ai fait d'ailleurs un séjour trop fugitif pour en avoir gardé une bien vive image. Je ne me souviens que de quelques figures de camarades. L'un d'eux, plus âgé que moi, — il était en rhétorique
quand j'entrais en huitième, — m' apparaît dans le lointain comme un pâle fantôme; son air bourru, ses habitudes d'isolement n'appelaient pas les sympathies autour de lui; quoiqu'il appartint aux classes des grands, les petits ne craignaient pas de lui faire des avanies. Il y a vraiment des êtres nés sous une funeste étoile. Ce sombre écolier était destiné à mourir, quelques années plus ta,rd, d'un tragique trépas qui fit grand bruit dans le monde. Malheureux au collège» il devait l'être plus encore en ménage. C'était Lafarge en personne*
Une autre figure faisait avec celle-là un bien aimable contraste. C'était celle d'Emile Loubon, qui devint plus tard un peintre si distingué, le chef d'école du paysage provençal. Son goût pour les élégances de la vie, son penchant pour les belles étoffes, pour les ameublements raffinés, s'était manifesté de bonne heure. Je le vois encore, au milieu de la grande cour des jeux, sauter à la corde en veste de soie, en petits souliers enrubannés. On faisait cercle autour de lui. — Hélas ! après une carrière de travaux, d'études persévérantes, d'ambitions souvent trompées, je l'ai vu mourir, ce cher Loubon, tout pétillant encore d'esprit et de grâce, tout plein de sève et d'avenir ! Que d'autres sont tombés aussi parmi les compagnons de mes beaux jours ! l'ai vu s'en aller Dominique
Papéty, jeune homme déjà illustre, dont le premier tableau exposé au Louvre fut un événement. J'ai vu partir Etienne Arnaud, l'aimable musicien, dont le sourire accompagnait si bien la chanson. Quelle bonhomie et quelle gaieté ! Comme il était content de tout et de tous ! Avec quelle grâce il vous racontait comment, fils d'une famille de pêcheurs du quartier Saint-Jean, il avait dû à la seule nature de devenir un homme qui avait son nom dans les arts! 11 contait volontiers l'histoire de son premier prix au Conservatoire. Arrivé sur l'estrade pour recevoir sa couronne et s'incliner devant le chef de l'école, il avait entendu un immense éclat de rire s'élever derrière lui, dans l'assistance. 11 ne comprit pas tout de suite qu'une malencontreuse pièce de drap vert cousue dans le fond de son pantalon bleu, était la cause de cette hilarité. Quand il faisait lui-môme ce récit à la fois comique et mélancolique, on était presque tenté de l'embrasser. Je pourrais continuer cette triste revue, j'aime mieux vous laisser sur ce sourire voisin des larmes.