‹ Œuvres complètesChapitre 64 sur 64 · NAPLES · texte numérisé non relu

NAPLES

J'étais arrivé à Naples un jeudi, dans la soirée, et, considérant la ville des lazzaroni comme la capitale de la paresse, j'avais eu pour premier soin de chercher un hôtel tranquille et une chambre favorable au sommeil. Je fus réveillé le lendemain par un bruit que je n'avais entendu nulle part. À travers le reste de sommeil qui traînait sur mes paupières, je crus que j'avais été transporté dans la nuit au bord de la cataracte du Niagara. C'était un bruit étrange, sourd, profond, intarissable, qui montait ou descendait par intervalles et que traversaient mille autres bruits dont

je ne pouvais me rendre compte. Qu'était-il advenu? Quel événement pouvait soulever un pareil tumulte dans la ville des longs sommeils? Quel malheur avait réveillé mes chers lazzaroni de si bonne heure? Une foule de conjectures se présentèrent à mon cerveau mis en émoi par les souvenirs de l'histoire napolitaine. Je songeai à l'invasion des barbares du Nord conduits par Robert Guiscard. Je songeai aux émeutes populaires excitées contre le fisc, par le pêcheur d'Amalfi, Tomaso Aniello ; à cette révolution éphémère du xvne siècle, qui eut pour chef dramatique celui que la postérité appelle Mazaniello ; je me souvins des six cent quarante mille carbonari de 1820. Après les révolutions si fréquentes dans les annales de ce peuple, les bouleversements de son sol me revinrent en mémoire : je pensai au Vésuve voisin, qui, depuis quelques jours, m'avait-on dit, jetait des bouffées de chaudes vapeurs, symptôme de ces colères dans lesquelles le vieux volcan a l'habitude d'ensevelir une ville ou deux, pour ménager une surprise à l'antiquaire futur qui les découvrira.

Agité de ces confuses idées, j'appelai à grands coups de sonnette un camenere pour connaître enfin la cause de cette rumeur matinale. « Qu'est-il arrivé? lui dis-je. — Nienu, me répondit-il. — Quoi, nienlet Mais enfin,

cet affreux vacarme, qui peut le produire à une heure où toutes les autres villes de l'univers sont encore endormies? » Le garçon sourit agréablement. « Monsieur n'était jamais venu à N api es. Ce bruit est celui que fait, chaque matin, la slrada Toledo, vous ne l'entendez que faiblement : j'ai eu soin, sachant que vous aviez envie de dormir, de vous donner une chambre sur la cour intérieure de l'hôtel. Le bruit d ailleurs est encore fort supportable ; dans une heure ou deux, ce sera bien autre chose. »

J'employai cette heure à faire une rapide toilette; après quoi, je courus voir ce que pouvait être cette slrada Toledo dont le réveil avait si prématurément causé le mien.

La rue de Tolède, qui doit probablement son nom à l'ancienne domination des Espagnols à Naples, est une rue démesurément longue qui traverse la ville dans toute son étendue, à peu près comme la rue Saint- Honoré partage Paris. La rue de Tolède est non-seulement la plus longue rue de Naples, mais elle est aussi la plus large. C'est probablement à cela, ainsi qu'au nombre infini des boutiques de toutes sortes qui la bordent, qu'elle doit l'affluence de ses passants.

Cette affluence est vraiment prodigieuse» et je nesai3

rien en France qui puisse en donner une idée. Figurez-vous un torrent d'êtres humains, d'animaux, de véhicules de toutes formes et de toutes couleurs : négociants et courtiers vêtus de larges paletots de nankin et coiffés du chapeau de paille de manille; avocats, noirs de pied en cap, qui se rendent aux tribunaux voisins; prêtres en soutane! le, moines de tous les ordres, les uns affublés de la robe de saint François, les autres drapés de la blanche tunique des dominicains; femmes de toutes les classes : nobles dames dont la robe et le chapeau sont coupés d'après les dernières modes françaises; filles du peuple, vêtues au hasard des premières guenilles qui leur sont tombées sous la main ; femmes du golfe voisin, arrivées de la côte ou des tles, dans leurs costumes si pittoresques, celles de Sorrente aux cheveux noirs noués en couronne et entrelacés de fleurs d'oranger, celles d'Ischia qui n'ont jamais abandonné les vêtements simples et flottants que portaient leurs aïeules helléniques; et, parmi tout ce monde, des marchands ambulants qui colportent mille objets indigènes : vases antiques fabriqués la veille; joyaux en or de Naples qui ne vaut pas le chrysocale de France; images coloriées représentant Napoli vu de tous les points :

Napoli dal carminé, Napoli da Mare, Napoli da Pausilippo. Que ne vendent-ils pas encore ? des morceaux de corail ciselé, des savons, des parfumeries, des fragments de lave du Vésuve que les dandys napolitains portent sur leurs jabots en guise de diamants ; puis viennent des mendiants estropiés de toutes les façons, des aveugles chantants que des caniches remorquent dans la cohue, des manchots qui escamotent dix foulards en une heure. — Est-ce tout? Non ; à ces flots d'indigènes viennent se joindre des flots d'étrangers : des Anglais en frac et en guêtres de peau, donnant le bras aux ladies qui marchent durement, de cette allure de tangage particulière aux filles d'Albion ; des Orientaux bariolés qui passent lentement en traînant leurs babouches et en exhalant des nuages de tabac du Levant; des matelots danois qui mangent des oranges et ne regardent rien, et des promeneurs français qui regardent tout et se moquent de tout.

Môme affluence de véhicules, même diversité. Il y a là des échantillons de toute la carrosserie du monde, depuis la brouette jusqu'au landau, depuis le carrosse jusqu'à la charrette, depuis la lourde diligence qui arrive ou part en ébranlant les dalles du sol, jusqu'au corricolo de Portici qui vole comme une hirondelle,

char vraiment fantastique, attelé d'un seul cheval, n'ayant de place que pour un seul voyageur, et chargé cependant d'une pyramide humaine composée le plus souvent de moines qui marmottent leurs prières, de soldats qui fument et jurent, de nourrices qui allaitent des enfants, tous entassés au hasard, debout sur une frêle planche, s'accrochant les uns aux autres comme une grappe vivante, et roulant au galop dans un nuage de poussière.

De temps en temps, un brusque mouvement se fait dans cette prodigieuse cohue. Ce sont les troupes du roi de Naples qui vont à la parade et jugent à propos de passer par la rue de Tolède parce que les compagnies peuvent y marcher dans un ordre plus symétrique. De toutes les rues voisines débouchent des régiments envahisseurs: escadrons de cavalerie, bataillons de fantassins, arrivent tambours et musique en tète. Alors les voitures cèdent le milieu du pavé et gagnent les côtés de la rue qui, par parenthèse, n'a pas de trottoirs ; alors les innombrables passants, surpris comme des oiseaux dans une battue, s'évadent devant les carrosses et les régiments, et le désordre, le pêle-mêle, la confusion, le tohu-bohu défient toutes les hyperboles.

Quand ce n'est pas l'armée napolitaine qui défile dans la strada ToUdo, c'est un troupeau de bœufs gigantesques qu'on amène à la tuerie, et qui se ruent* tête baissée, à travers la foule, en ayant l'air de dire : « Puisqu'on va nous assommer, nous pouvons sans inconvénient écraser quelques-uns de ces bipèdes. »

Tout cela va et vient, tout cela ondule et fourmille sous le soleil; tout cela parle, grouille, crie, chante, murmure, bourdonne et jette dans Pair tant de cris, tant de voix, tant de sons différents, qu'il en résulte pour l'oreille un éternel bourdonnement, pareil au fracas d'une tempête ou au grondement d'une bataille.

Pour un homme qui était venu chercher le repos à Naples, c'était beaucoup de bruit. La première impression fut si rude que je songeai immédiatement à m'y soustraire. Un capucin de mes ami3, que j'avais trouvé à Rome, m'avait donné, la veille de mon départ, une lettre pour le supérieur du couvent des Gamaldules. Je me souvins de cette lettre, et, le soir même de ce jour, je frappais à la porte du monastère.

— Voulez-vous, mon père, m'accorder l'hospitalité pour une semaine ou deux? dis-je au vénérable moine qui venait de lire avec un visible sentiment de bienveillance la lettre du capucin. On dit que les étrangers

trouvent chez vous bon accueil ; je ne vous demande qu'une cellule et la paix du Seigneur dont l'âme jouit en ce beau lieu.

— Entrez, me dit le père, et demeurez parmi nous aussi longtemps qu'il vous plaira.

Si je n'avais déjà beaucoup abusé de la description, je tenterais de vous décrire le monastère des Camaldules, une des plus rares merveilles des environs de Naples. Mais comment décrire avec un pauvre bout de plume trempé dans l'encre ce que le pinceau d'aucun peintre ne parviendrait à rendre !

Quand on est sorti de Naples par le chemin de Rome, on commence à gravir les pentes fertiles du Vomero, volcan éteint depuis des siècles, montagne dont le sol raviné se couvre des plus étonnantes végétations. On monte lentement, au pas des mulets; on traverse toute une forêt de chênes verts, de lentisques, d'aloès, de toutes les plantes du vieux monde, à travers lesquelles on a de temps en temps des échappées de vue éblouissantes sur l'azur profond de la mer de Tyrrhène. On arrive enfin au terme de la route. On est sur la terrasse du vieux couvent. On jette d'abord un coup d'œil émerveillé à ces colonnades de marbre pur, à ces élégantes arcades qui entourent l'édifice, aux

jardins superbes qui l'enveloppent de toute part; puis, se retournant, on a devant soi un des plus beaux spectacles que l'œil de l'homme puisse contempler : tout l'amphithéâtre du golfe de Naples, tout cet ensemble incomparable de villas, de jardins, d'églises, de citadelles, de monuments en ruine qui apparaissent çà et là dans l'étendue, et non-seulement ces beaux rivages, mais les deux golfes que sépare le cap Mycène, le golfe de Naples et le golfe de Pouzzoles, avec leurs îles qui semblent des corbeilles de fleurs nageant sur les eaux, avec les cratères éteints de l'Àstrumni et de la Solfatare, avec le beau lac tranquille d'Agnano, avec le château de Bala, avec la mer sans limites! la vision n'a peut-être pas de rivale au monde. Et, au-dessus de tout cela, cette pluie d'or, cette clarté inconnue ailleurs, cette lumière de Naples, la plus belle, la plus pure, la plus transparente que Dieu ait faite, après celle du paradis.

Ce fut là que je vécus pendant plusieurs semaines. Je m'étais mis en sympathie avec quelques-uns des moines qui habitent ce lieu divin. Leur commerce n'a rien d'austère. Us suivent une des règles les plus douces de la vie monastique. Tout me plaisait en eux, l'aménité de leur abord, la douce gravité empreinte

sur leurs visages, rattachante variété de leurs entretiens sans cesse renouvelés par l'étude et la méditation, tout jusqu'à cette robe de laine blanche, jusqu'à cette barbe flottante qui les fait ressembler à d'anciens philosophes grecs, à des disciples de Platon, se promenant sous les portiques ou contemplant l'infini du haut des promontoires.

Quand j'avais assez longuement erré avec eux, à travers les roses de leurs parterres, je rentrais dans ma cellule et je m'y livrais à quelques travaux. Je fis là sur toutes sortes de sujets beaucoup de vers que j'ai ensuite jetés au vent. Il ne faut pas être trop heureux pour faire un bon travail. Je n'ai guère sauvé de tout cela que quelques stances, en forme d'épitre adressée à un ami parisien.

J'ai fui le monde corrupteur, J'ai presque abandonné la terre ; Je suis venu, sur la hauteur, Chercher la paix du monastère.

J'y passe des heures souvent Dans la prière et dans l'étude; J'aspire à devenir savant, Ce qui n'est pas mon habitude.

Loin de moi tout instinct mauvais, Je médite au néant des choses ; Puis je vais au jardin, j'y vais Attiré par l'odeur des roses.

J'écoute ici chanter le vent Dans les parfums de la colline.

Je me lève au soleil levant, Sans me donner la discipline.

Longtemps je marche dans le thym, Au bruit des cloches argentines; Ce n'est pas toujours très-matin Que Ton me sonne les matines.

A minuit, dormeur paresseux, Quand le chant des psaumes m'appelle.

Je ne suis pas souvent de ceux Qui vont l'entendre à la chapelle.

Je vais, je viens en liberté, J'admire le brillant espace, Je fais des vers, et suis tenté De les jeter au vent qui passe.

J'ai des plaisirs intérieurs Qu: me détachent de nos vices;

YOYAGE EN ITALIE. 409

Je converse avec les prieurs, Je m'amuse avec les novices.

Mes hôtes sont de braves gens, Éclairés comme les apôtres, Sévères pour eux, indulgents Aux seules faiblesses des autres.

Us ont quelque chose de grand Dans l'attitude et le costume.

Je les peindrais si Zurbaran De son pinceau touchait ma plume.

D'une vie où les nobles cœurs S'avancent dans les saintes voies, Ils gardent pour eux les rigueurs, Us ne m'en laissent que les joies.

Du tombeau rien ne m'avertit : Le plus vieux ici reste jeune, L'air salubre ouvre l'appétit, Et je suis dispensé du jeûne.

Quand je rencontre sur mes pas Quelque bon moine avec son livre, Je lui dis : « Frère, il ne faut pas Mourir encore, il vaut mieux vivre. »

Et je vis au soleil, j'y cours, Ne songeant guère à la sortie.

J'ai grande envie, un de ces jours, De jeter mon frac à l'ortie.

Le sort, je crois, me destinait Au couvent. Je m'appelle Antoine, A poils touffus ma barbe naît, Et j'ai bien le profil d'un moine.

Adieu, mon ami! S'il te prend Quelque envie enfin de m'écrire, Appelle-moi : « Mon révérend 1 »

Je le serai bientôt sans rire.

J'avais, je m'en souviens, écrit aussi, à l'occasion de la fête de l'Ascension, que je passai au couvent, tout un poème d'un ton bien différent, et qui comptait au moins trois ou quatre cents vers. C'était bien long pour être gardé. Je le dédiai au père Romuald, le supérieur qui m'avait fait un si aimable accueil, et, le jour de mon départ, je le lui offris, avec une aumône pour les pauvres du voisinage, en souvenir de sa généreuse hospitalité.

Quinze jours après, j'étais à Paris sur le trottoir du

boulevard. A tout ce bruit, à tout ce tumulte, à toute cette vaine agitation de la foule, je comparais en souvenir le silence, le recueillement, la douce paix intérieure que Ton respire au milieu des fleurs sur la terrasse des Camaldules.

— Ah! me disais-je, c'est peut-être là que j'aurais dû rester!

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