LA SEMAINE SAINTE
Dimanche des Rameaux.
La première fois que je suis allé à Saint-Pierre, c'était un jour de grande fête, c'était le dimanche des Rameaux. J'avais voulu faire la connaissance de cette merveille dans une des journées où sa magnificence s'augmente des magnificences du culte catholique.
Ma plume n'aura pas la témérité de décrire l'impression que j'en reçus. Arriver au galop de deux chevaux, avec une foule de six cents carrosses, sur l'immense place qui précède le temple, descendre au milieu de la double colonnade où retentissent les bruits de la foule, dominés par le fracas de deux fontaines
géantes, qui se perd lui-même dans le grondement des cloches de la basilique; monter au péristyle que gardent comme sentinelles les statues équestres de Constantin et de Charlemagne; soulever l'immense rideau qui pend devant la porte du temple; se trouver subitement au seuil de la nef sublime; s'avancer dans l'enceinte entre la double haie formée par les régiments de l'armée papale; arriver à l'autel où retentissent déjà les chants de fête ; pénétrer dans le sanctuaire où le trône d'or attend le souverain pontife, c'est là une succession de surprises et de ravissements que la pensée aime à réveiller comme le plus beau des souvenirs, mais que la parole ne doit pas essayer de retracer.
Nous étions dans la basilique depuis une heure ou une seconde, nous n'en savons rien, lorsque nous entendîmes naître là-bas, vers le portail, les premiers bruits qui annonçaient l'arrivée de la procession. Elle vient, cette procession, enchantant des paroles que Ton a entendues bien souvent, mais qui semblent prendre ici un sens tout nouveau :
« Ouvrez-vous, ouvrez-vous, ô portes éternelles, et le roi de gloire entrera ! »
Ainsi chantent les prêtres qui sont encore sur le S3uil de l'église.
Ceux du dedans répondent :
« Quel est ce roi de gloire ? »
Et les voix du dehors :
u C'est le Seigneur fort et puissant, le Dieu terrible , invincible dans les combats. Ouvrez-vous, ouvrez-vous, ô portes éternelles, laissez entrer le roi de gloire ! »
Certes, ce dialogue est beau. U n'est pas nécessaire pour l'admirer d'avoir une foi bien vive. Voltaire luimême en eût senti la grandeur, lui qui pleurait, lui qui battait des mains aux sublimités de la Bible. L'émotion redouble quand on se prend à songer que, dans tout le monde catholique, le même dialogue se dit au seuil de toutes les églises, et que ces mots de portes éternelles et de roi de gloire qui retentissent devant la première basilique du monde sont chantés à la même heure devant le portail des plus pauvres églises de village, où ils sont tout aussi vrais et tout aussi magnifiques.
La procession s'introduit ensuite dans l'église, en chantant l'hymne qui raconte l'entrée de Jésus à Jérusalem :
a Les enfants des Hébreux allaient au-devant du Seigneur avec des branches d'olivier en criant : « Hosanna » au plus haut des cieux ! »
Pendant que le cantique résonne sous la voûte immense, on voit venir à travers la grande nef, au milieu des régiments échelonnés, la théorie chrétienne où sont représentés tous les ordres de la hiérarebie catholique et tous les titres de la cour pontificale : écuyers, procureurs généraux, chapelains secrets, avocats consistoriaux, camériers d'honneur, chantres de la chapelle, abréviateurs, votants de la signature, clercs de la chambre, auditeurs de la Rote, cardinauxdiacres, cardinaux-prêtres, cardinaux-évéques; et puis les officiers de la garde suisse, les capitaines, les adjudants, les brigadiers; et puis les conservateurs, le sénateur, le gouverneur et les deux premiers maîtres de cérémonie devant la chaire du pontife souverain, tous vêtus de ces beaux costumes que l'Église a reçus des peuples antiques et dont la forme reporte notre pensée vers la patrie des Ninus et des Zoroastre, et rappelle les mages de Suze et d'Ecbatane.
Porté par douze écuyers vêtus de rouge, sous un dais que soutiennent huit référendaires de signature en rochet et en manUletta, le Père suprême domine toute la procession et montre sa tête vénérée, qui s'incline sous une mitre blanche et qu'ombragent les deux éventails de plumes soyeuses que l'on porte à ses côtés.
Aprôtfhii viennent encore le doyen de la Rote, Paudite^al la chambre, le trésorier, le majordome, les itaires d'honneur, et enfin les généraux d'ordres, comme on sait, sont tous réunis à Rome. La impe est fermée par cette troupe de cadets de la garde noble, beaux jeunes gens vêtus du plus élégant des uniformes militaires.
Et Ton chante :
Cum appropinquaret Dominas Hierosolymam...
En quelque lieu que Ton entende ces cantiques qui retracent l'entrée du roi d'Israël dans la ville de Sion, on éprouve un grand étonnement devant cette simplicité d'un triomphe où le vainqueur est assis sur le poulain d'une an esse, au milieu d'une foule qui jette des palmes sur son passage.
La veille même du dimanche des Rameaux, j'avais passé la soirée à parcourir la via Sacra et les alentours du Capitole. Chemin faisant, je ne cessais de songer à ces triomphateurs de l'antique Rome qui, dans les mêmes lieux, étalèrent toutes les fantasmagories de la gloire humaine. J'avais plus particulièrement évoqué le souvenir de ce triomphe de Paul-Émile, dont Plularque nous a donné les détails. Vous souvenez-vous de cette
page de ses Annales ? Avez-vous présent à la mémoire le tableau d'une fête où furent étalées toutes les splendeurs du monde ancien ?
L'image qui me revenait la veille à l'esprit, en face des arcs de victoire qui décorent le chemin du Capitol e, m'apparaissait aujourd'hui de nouveau sous la coupole de Saint-Pierre, tandis que les lévites chantaient le Pueri Hcbraeorum.
L'Introït se dit sans contre-point ; le célébrant encense Tau tel, le premier cardinal-prêtre et le pape. Les choristes de la chapelle disent le Kyrie en plainchant; après quoi, on chante la Passion.
Ce dramatique poëme de saint Matthieu est récité par trois musiciens qui représentent, l'un l'historien, l'autre la foule, et le troisième Jésus. Tandis qu'ils redisent, dans les versets alternatifs, les dernières douleurs du Fils de l'Homme, tous les assistants, et le pape luimême, sont debout et tiennent en main les feuillages bénits. C'est un beau spectacle que celui de cette forêt de palmes qui ombragent toute une multitude. Par moments, les voix du chœur s'élèvent pour s'unir à la voix du musicien qui représente la foule des Hébreux.
Quand nous entendions répéter ces paroles du texte sacré : « Qu'il soit cruciûé et que son sang retombe
sur nous et sur nos enfants ! » nous songions à l'arc de Titus, où nous avions vu, la veille, le souvenir du grand massacre de la race juive et de la prise de Jérusalem. L'arc de Titus est un des restes les plus intacts de la vieille Rome, et les descendants du peuple hébreu ont conservé, d'âge en âge, une telle horreur pour ce monument, qu'ils ne passent jamais près de lui sans en détourner les yeux.
Et c'est cependant à l'heure où de pareilles méditations sont offertes à la pensée, que la foule accourue sous les arceaux de Saint-Pierre présente ce tableau de scandale contre lequel tant de voix se sont déjà élevées. On a beau être prévenu, il est impossible de ne pas tomber dans un grand étonnement à l'aspect de cette cohue qui assiste avec tant d'irrévérence à la plus auguste des cérémonies, dans le plus beau temple du monde.
Des deux côtés du grand autel sont placées d'immenses estrades envahies par les femmes. D'autres galeries sont occupées par les familles princières et les hauts personnages résidant ou de passage à Rome, sans parler des ambassadeurs suivis de tous leurs attachés. Le reste du sanctuaire est abandonné au vulgaire des spectateurs. Or, durant tout le temps de la messe, que
Ton regarde les estrades, les galeries et la foule, on ne voit partout que le même désordre : ici, des femmes beaucoup moins attentives à la cérémonie qu'aux brillants uniformes de leurs voisins ; là, des groupes de fonctionnaires harnachés de mille façons qui causent entre eux de la politique du jour ou du dîner de la veille; ailleurs enfin, la tourbe épaisse qui se coudoie, qui se mêle, qui se presse, qui s'entasse et qui circule avec mille bruits, piétinements tumultueux, rires non étouffés, causeries, apostrophes, discussions, et cela dans toutes les langues. Tandis qu'un huguenot de Londres décoche une épigramme contre les cardinaux, un Français adresse un madrigal à quelque belle Italienne penchée sur la galerie ; tandis que deux Allemands discutent lourdement sur quelque point de controverse, deux Suisses s'invitent à boire, au sortir de la messe, et fixent le lieu du rendez-vous. Jamais spectacle profane, jamais ballet d'opéra où l'on va voir pirouetter des danseuses et tournoyer des jupons, jamais bouffonneries de la foire n'ont inspiré aux assistants pi as de sans-gêne et de laisser-aller. Le scandale d'ailleurs n'est pas nouveau : Montaigne luimême l'avait signalé de son temps : « Ces cérémonies, disait-il, sont plus magnifiques que dévotieuses. »
Pour nous, au milieu du tumuhe irrespectueux de la foule, nous fermions les yeux aux splendeurs de Saint-Pierre et nous remontions par la pensée aux jours de l'Église première, quand l'assemblée des chrétiens célébrait les saints mystères dans l'ombre des lieux souterrains, et nous disions à part nous : « Pourquoi le pontife ne redescendrait-il pas aux catacombes ? pourquoi n'irait-il pas avec tout son clergé se dérober aux nouveaux persécuteurs dans les cavernes de Saint- Sébastien? Là, du moins, le nouveau Marcellin ne serait entouré que de sa troupe ûdèle, et le sacrifice auguste aurait pour seuls témoins les ombres silencieuses des martyrs et des vierges. »
Mercredi saint.
Vers quatre heures de l'après-midi, l'office des ténèbres a lieu dans la chapelle Sixtine. On sait que cette chapelle tient son nom de Sixte IV, qui la fit bâtir, et qu'elle fut à jamais illustrée, sous Paul III, par la fresque où Michel-Ange a peint le Jugement dernier.
C'est un moment bien solennel que celui où l'on se trouve pour la première fois devant cette œuvre
célèbre. On contemple avec saisissement cette sombre muraille, où le génie du plus sévère des artistes a voulu représenter la plus formidable scène que puisse concevoir l'imagination. L'effet, peut-être, n'est pas toujours ce qu'on avait rêvé. On s'attendait à la plus terrible des visions, à la voûte des cieux entr'ouverte, aux milices du Très-Haut descendues sur les nuées pour annoncer l'heure de l'agonie du globe ; on s'attendait à la nature en convulsion, aux sépulcres béanis, à l'effroyable multitude des générations convoquées à Josaphat, et l'on ne voit tout d'abord que quelques groupes d'hommes nus dessinant leurs figures d'un ton de brique sur un fond d azur enfumé. Cependant, le premier désappointement subi, on admire la puissance de cet artiste qui, sans atteindre à la hauteur d'un sujet au-dessus des forces humaines, a su lutter avec tant de courage contre les difficultés invincibles qu'il offrait, et jeter sur un vaste mur la peinture la plus formidable qui soit sortie d'une main d'homme. Quand les yeux ont eu le temps d'étudier dans le détail cette composition immense, on lui trouve un caractère qu'aucune œuvre de peinture n'a jamais présenté, un caractère de verve furieuse et d'improvisation ardente qui tient du phénomène. On dirait qu'un géant des
premiers jours du monde, qu'un artiste antédiluvien a passé dans cette chapelle, et qu'il a ébauché cette vision apocalyptique, ce cauchemar d'épouvante en quatre coups de pinceau, dans un quart d'heure d'inspiration frénétique.
L'homme qui avait le mieux médité cette page biblique de Buonarotti, et qui en a donné à la France une reproduction si savante, le Ntmois Sigalon, en reçut lui-même cette impression, et nous la trouvons retracée dans une lettre par lui écrite à un de ses amis : *
« Maintenant que je contemple plus à l'aise et sans la préoccupation de mon propre travail, l'immense tableau de Michel -Ange, je sens mieux que jamais qu'il porte un caractère frappant de hâte, et pour ainsi dire d'improvisation. Chargé de la besogne artistique de tout un siècle et de tout un pays, le peintre n'avait pu accepter la confection de la fresque dans les conditions ordinaires d'un travail de peinture ; aussi est-il facile de voir que, déjà avant la fin de l'œuvre, l'impatience avait gagné l'ouvrier. Beaucoup de figures du dernier plan ne sont que des ébauches, et, pour se distraire et s'exciter à finir, le peintre a eu recours à la
fantaisie. La fresque de la chapelle Sixtine est moitié vu. 29
une œuvre d'art, moitié une caricature. Il est évident que ces emblèmes qui dépassent quelquefois les limites du ridicule, ces poses grotesques ou obscènes, indiquent clairement la lassitude du sujet et la nécessité de rentrer dans l'actualité. Ces hommes qui grimacent, ces figures qui se tordent, ce sont des ennemis, des critiques, des envieux auxquels Michel-Ange a imposé la vengeance de ses pinceaux, comme le Dante avait imposé aux siens celle de sa plume. Michel-Ange avait commencé un tableau, il a signé un pamphlet. »
C'est dans la voûte de la chapelle Sixtine que Buonarotti a placé les prophètes et les sibylles dont le rapprochement est justifié par le fameux verset du Dies irx :
Testo David cum sibylla.
Il est à regretter que cette chapelle, où les visiteurs accourent en foule pendant les derniers jours de la semaine sainte, ne puisse guère en recevoir que trois ou quatre cents. Pour ne pas être condamné à rester dans les corridors, il faut s'y prendre de bonne heure et se résigner à venir faire queue (pardon pour le mot) sous le péristyle du Vatican, comme à la porte d'un théâtre de Paris; ajoutonsque Vhabil habillé est de rigueur. Leshalle-
bardiers de la porte sont impitoyables pour la redingote.
De quatre à cinq heures, les cardinaux arrivent en chape violette; le pape vient le dernier, en mitre rouge, en chape de drap rouge, dont les deux plus anciens évoques relèvent le capuchon.
Les chantres disent l'antienne Zelus et le reste des matines sur un mode rapide et uniforme. Ensuite le pape se lève, il découvre sa tête et dit le Pater noster; on se sent attendri au moment où le vieillard que le monde a nommé du nom de Saint-Père élève la voix pour donner lui -môme ce nom de Père à Celui dont il est l'image visible parmi les hommes. Cette prière dite, on chante les Lamentations; alors il se fait un grand silence et Ton écoute avec tressaillement ces cantiques de désolation qui furent composés par le plus désolé des prophètes et qu'un grand artiste, Gregorio Allegri, a revêtus de toutes les mélancolies de son âme.
La composition de ces chants, qui sont récités à quatre voix, est appelée acrostiche, parce que les lettres initiales de chaque strophe suivent l'ordre de l'alphabet hébraïque, aleph, beth, ghimel ; mais, comme dans la traduction latine on ne pouvait conserver le même ordre, l'Église a voulu que chaque verset fût précédé de la lettre hébraïque par laquelle il commence
dans le texte original. Le chant de ces lettres appartenant à une langue primitive produit partout une vive impression ; il reporte la pensée aux jours anciens et fait passer devant elle les grandes figures des prophètes : mais, s'il est un lieu où l'illusion doive être complète, c est dans cette chapelle Sixtine dont la voûte est toute peuplée de ces vieillards hébreux peints par Michel-Ange. Au milieu du silence de l'assemblée, on s'imagine que ces cris de douleur, proférés dans un langage mystérieux, sortent de la bouche même des prophètes de Buonarotti ; il semble qu'lsaïe et Jérémie planent sur cette foule muette, et qu'ils ont repris la voix,aprèsdes siècles de silence, pour venir répéter au monde ces poèmes éplorés, où la ruine de Sion était annoncée par eux.
« Oh I comment cette ville, autrefois si pleine de peuple, est-elle maintenant si déserte et si morne ? Comment la reine des nations, celle que les peuples venaient voir de loin, a-t-elle été rendue semblable à une veuve désolée? »
11 est impossible, quand on entend à Rome ces paroles de deuil sur la vieille capitale de la Judée, de ne point faire un retour sur cette Rome qui, elle aussi, fut si horriblement ravagée par les armées victorieuses. Pour
nous, tandis que Jérémie chantait la ruine de Jérusalem, nous repassions dans noire mémoire les désastres successifs de la Jérusalem nouvelle. Us sont fréquents, ces souvenirs de malheur, dans l'histoire de la cité reine ! Le monde a retenu les noms de ces puissants dévastateurs qui, tant de fois, vinrent apporter l'incendie et les fléaux dans son enceinte.
C'est d'abord le farouche Alaric à la tète de ses Goths. 11 entoure la ville des sept collines des rangs pressés de ses soldats et attend que la famine et la peste aient anéanti la moitié de ses défenseurs pour traiter avec elle. Des ambassadeurs se présentent. 11 exige d'eux tout l'or et tout l'argent que la ville possède.
— Roi, disent les envoyés du peuple, que nous restera-t-il ?
— La vie, répond le barbare.
— Et il ne songe pas que Rome ne contient presque plus que des cadavres. 11 s'éloigne quelque temps avec son camp nomade, mais c'est pour revenir bientôt plus inexorable que jamais. Un moine court à sa rencontre et demande à genoux le salut de la cité.
— Non, dit le conquérant, je ne puis m'arrêter, je sens en dedans de moi quelqu'un qui me pousse à la ruine de cette ville.
Une troisième fois enfin, le même Alaric reparait. La famine se fait encore son auxiliaire. « La ville, dit saint Jérôme, qui avait soumis le monde, périt de faim avant de périr par le glaive. A peine y reste-t-il quelques spectres décharnés pour porter le joug des vainqueurs. »
Cette nuit du 24 août 410, où le barbare, revenu pour la troisième fois, entra dans Rome avec toute son armée, fut une nuit terrible et lamentable entre toutes. Il y eut là un de ces concours de circonstances funestes qui semblent prémédités et combinés par le génie du mal. La famine régnait dans la ville, les vainqueurs n'eurent que des mourants à égorger. C'était peu de tant de misère. La nature se fit complice des barbares, un ouragan éclata sur les sept collines, pendant que les soldats ennemis accomplissaient leur œuvre de carnage. Les tonnerres s'abattirent par milliers sur la cité de Jupiter: ils mirent le feu aux temples, aux palais, aux portiques, aux amphithéâtres; les statues des dieux furent fondues par la flamme, et des flots de bronze liquide allèrent se mêler aux ruisseaux de sang répandus par le fer des vainqueurs.
Après Alaric, roi des Goths, c'est Attila, roi des Huns, qui se présente; Attila s'est proclamé lui-
même le fléau de Dieu. La prise da Milan a enflé son orgueil et animé l'ambition de ses soldais; mais un arrêt d'en haut suspend sa course effrénée. Il s'arrête inquiet dans sa tente. Un saint pontife vient implorer sa clémence :
— Je ne sais, dit-il, pourquoi les paroles de ce prêtre m'ont ému.
Et il se retire.
Place à un autre, place à Genséric, le roi des Vandales. Il vient à son tour, et saint Léon, courant audevant de lui, obtient seulement qu'il épargne le sang des habitants; quarante-six ans après les barbares d'Alaric, les barbares de Genséric entrent dans Rome : ils s'emparent de tout ce que la main des Goths avait oublié, et Genséric emporte à Carthage les richesses de Rome, comme Scipion avait apporté à Rome les trésors de la ville africaine. Les vaisseaux chargés des dépouilles de la grande cité arrivèrent tous à Carthage, tous hormis un seul, et c'est, disent les historiens, celui qui portait les idoles païennes.
La métropole de l'empire n'est plus entourée que d'un amas de Goths, d'Alains, d'Hérules, de peuples de toutes les zones les plus lointaines et les plus sauvages. Entrés dans les armées de l'État, ils sont à la solde des
empereurs; du milieu de ces hordes mal disciplinées un homme se lève, un homme d'origine inconnue, c'est Odoacre ; il souffle l'esprit de révolte à ses compagnons, et l'audacieux soldat, entré victorieux dans la cité des Césars, abolit sur le Palatin le titre d'empereur, pour faire revivre le nom de roi dans la cité de Romulus, trône mal assuré. Voici venir un nouveau conquérant, c'est Théodoric, à la tête de ses Ostrogoths. Lui aussi entrera dans Rome, lui aussi portera le fer et la flamme dans cette enceinte déjà tant de fois ravagée.
Place à un autre, place à Totila, nommé roi des Ostrogoths! 11 vient assiéger les remparts sacrés. En vain le général de Justiaien, l'héroïque Bélisaire, accourt pour les défendre, Totila s'ouvre une brèche, il entre avec des flots de soldats dans la ville conquise ; on pille, on égorge, on incendie, on commet tant de ravages» que les deuils précédents sont dépassés. Ici une scène de misère sans pareille s'offre à nos yeux. Nous voyons les premiers patriciens de l'empire, nous voyons les sénateurs errer en haillons dans les carrefours de la cité muette, et, mendiants vêtus de quelques lambeaux de pourpre, tendre la main aux grossiers vainqueurs. Totila sort enûn de Rome, mais c'est après en avoir
expulsé tous les habitants, c'est après avoir changé la capitale de l'univers en une morne solitude.
Ainsi se succèdent les hommes que Dieu a prédestinés à l'œuvre de ses vengeances, et d'autres viendront après eux : Charles-Quint et le connétable de Bourbon laisseront de profondes cicatrices à la ville de saint Pierre; les exarques de Ravenne l'humilieront, les familles rivales du moyen âge se battront dans ses murs et se lanceront mutuellement à la tête des chapiteaux et des chefs-d'œuvre brisés. Les Gaulois avaient ouvert ces annales de désolation Tan 564 de sa fondation, les Français en l'année 1789 de l'ère nouvelle arrivent sous les drapeaux d'un autre Brennus : Ô malheureuse Rome, une destinée jalouse semble vouloir te faire payer, par une dlme de sang et de ruines, tout ton passé de conquêtes et de triomphes orgueilleux I
Comme nous achevions cette triste revue de désastres et de calamités, un chœur placé dans une tribune entonna le Miserere. C'est le fameux chant d'Allegri qui jouit d'une si haute renommée dans le monde musical: elle est bien méritée; jamais en effet le génie de la douleur n'a inventé une hymne plus lamentable. Ce sont d'abord quelques voix qui s'élèvent sourdement
et semblent formuler à peine une angoisse confuse et sans objet. Bientôt le rhythme se développe, le murmure devient sanglot, le sanglot se fait clameur; c'est une succession non interrompue et toujours croissante de notes plaintives qui s'agglomèrent et se précipitent. On entendait au début la sourde plainte d'un ruisseau, on entend maintenant les clameurs d'un océan tourmenté par tous les vents du ciel ; c'était d'abord la voix d'une âme isolée racontant à ses sœurs une peine mystérieuse, c'est maintenant le concert de l'humanité tout entière redisant toutes les tortures de son passé et annonçant toutes les terreurs de son avenir.
Une pareille musique était bien faite pour retentir en face du Jugement dernier de Michel-Ange; elle produit devant la fresque apocalyptique une impression difficile à dire. 11 semble que cette peinture est la toile qui couvre un grand mystère; il semble que cette musique est l'ouverture du jour suprême, et Ton se prend à croire qu'au moment où la dernière note va mourir, la fresque disparaîtra comme un rideau de théâtre et nous laissera voir la vision du monde à venir.
A mesure que les voix de la tribune achevaient de soupirer les dernières notes du Miserere, les ombres du
soir descendaient dans la chapelle, le vent introduit par les croisées entr'ouvertes faisait trembler la flamme des six flambeaux placés sur la grille de fer qui s'élève au milieu de l'enceinte. A cette clarté vacillante, l'œil distinguait vaguement l'assemblée des cardinaux qui, tous prosternés à terre, touchaient le sol de leurs cheveux blancs. Dans la voûte, les figures d'anges et de vieillards bibliques prenaient à cette lueur indécise une sorte de mouvement factice; on eût dit qu'ils allaient se détacher du mur; l'odeur de l'encens, qui rappelle des idées de tombe, ajoutait au prestige sombre de l'heure et du lieu, et l'imagination, exaltée par toutes ces puissantes influences, confondait la fiction et la réalité, et se demandait si ces vieillards couchés sur le marbre étaient bien des êtres de ce monde, et si ces fantômes de la voûte n'étaient pas des êtres vivants, suspendys au-dessus de la foule dans les ombres du crépuscule et les nuages de l'encens.
En sortant de la chapelle Sixtinc, nous traversâmes Rome dans toute son étendue, et nous fûmes, à l'autre extrémité de son enceinte, nous égarer dans cette campagne dévastée où s'élèvent la tour de Cecilia Metella et les restes des thermes de Caracalla. La nuit était venue, le vent soufflait dans les décombres.
L'âme encore toute résonnante du chant des Lamentations, nous nous surprenions à trouver des consonnances pareilles dans ces jérémiades de la brise nocturne. Longtemps, au milieu de cette masse de débris qui font des thermes de Caracalla une ruine gigantesque, et peut-être plus imposante que le Cotisée lui-même, nous écouta mes les sanglots du vent de la nuit, les plaintes des hautes herbes, les murmures des grandes voûtes, les mille bruits inexplicables de la solitude. Nous ne rentrâmes que fort tard dans la ville, et, en traversant le Forum encombré de vieux temples en ruine et de portiques dévastés, nous nous répétions à voix basse : — Oh! comment cette ville, autrefois si pleine de peuple, est-elle maintenant si déserte et si morne!...
Jeudi saint
Au milieu des tristesses de la semaine de deuil, le jeudi saint est comme un rayon de soleil qui brille un moment à travers les nuages.
Messe célébrée en grande pompe à la chapelle Sixtine, procession dans le même ordre que le jour des Rameaux, chapelles ardemment illuminées, je passe tout cela sous silence, et j'arrive à là cérémonie
capitale de la journée, qui est celle du lavement des pieds. Elle a lieu dans une salle richement ornée et que décore une vaste tapisserie représentant la Cène de Léonard de Vinci. Le trône du pape est sous un baldaquin, deux tabourets sont réservés aux deux cardinaux assistants. La foule des serviteurs qui portent les bassins, les fleurs, les nappes, les amphores, sort d'une pièce voisine. Le pape descend de sou trône, deux cardinaux lui attachent à la ceinture un tablier de batiste plissé, orné de dentelles ; il monte sur l'estrade où sont placés les treize apôtres. Ces apôtres sont des prêtres et des diacres, ils sont vêtus d'une soutane de laine blanche, avec un bonnet en forme de capuchon ; ils ont le pied droit nu. Le pape à genoux lave le pied de chaque apôlre dans un bassin de vermeil; il l'essuie et le baise. Ensuite, dans un bassin d'argent porté par le camérier, et contenant treize bouquets de fleurs, il en prend un et le donne k l'apôtre. Le trésorier qui suit en chape, portant une bourse de velours cramoisi, fait aussi présent à chacun de deux médailles, l'une d'or, l'autre d'argent.
Cela fait, le pape se lave les mains : un prince, ou le laïque le plus illustre de l'assemblée, lui verse l'eau et se tient devant lui, un linge sur l'épaule.
Toute cette cérémonie eât fort touchante. La foule se presse pour y assister.
Les treize apôtres sont conduits plus tard dans une des salles du Vatican, où les attend une table somptueusement servie; le pape s'y rend, et, avant que les convives soient assis, il bénit le festin ; après quoi, revêtu du tablier, il distribue aux apôtres divers plats que plusieurs prélais en manteau court lui présentent à genoux. C'est également lui qui verse à boire aux convives ; au sortir du banquet, les apôtres reçoivent en présents la vaisselle d'or et d'argent qui leur a servi. On conçoit qu'un pareil honneur et de semblables privilèges soient très-ambitionnés. Les ambassadeurs de France, d'Autriche, d'Espagne et de Portugal, le cardinal secrétaire d'État, le cardinal camerlingue, monseigneur le majordome et le capitaine des Suisses ont le droit de nommer chacun un apôtre. Deux autres sont au choix du cardinal préfet de la propagande; un dernier enfin, de la nation des Arméniens, est élu par le cardinal protecteur de cette nation.
Un autre banquet plus somptueux est servi aux cardinaux ; ils vienneut s'y asseoir en mozetla violette ; le connétable de Colonne et le duc de Gravina ont Phouncur d'être admis à la même table sur des sièges
plus bas comme princes assistants au trône et chefs des barons romains. La table est ornée de plateaux en métal précieux où sont représentées en relief différentes scènes de l'Écriture. Les maîtres de la chambre et les écuyers se tiennent debout près de la table et servent leurs maîtres.
Après le banquet, les cardinaux vont reprendre leur chape violette pour passer dans la chapelle Sixtine, où les matines sont chantées comme la veille. La première Lamentation à quatre voix est de Palestrina.
Dans la soirée, le grand pénitencier, accompagné de tous les prélats, entre par la grande porte dans la basilique du Vatican*, il va prier au saint sépulcre, où l'hostie est exposée, et de là, passant dans un tribunal, il touche avec sa baguette tous ceux qui se présentent devant lui pour obtenir le pardon des péchés.
Les cérémonies que Ton célèbre dans la chapelle Sixtine sont toutes répétées en môme temps avec un majestueux appareil dans une chapelle latérale de Saint- Pierre. Les Lamentations et le Miserere y sont chantés par les plus belles voix, et l'effet produit ne le cède en rien à l'impression des chants de la Sixtine.
Une autre cérémonie fort belle, c'est la purification du grand autel ; sept vases pleins de vin, sept serviettes
de lin et sept éponges sont préparés pour cet objet. Douze chanoines de la basilique viennent laver les côtés et les bases de l'autel. Pendant ce temps, on montre à la foule les reliques de la vraie croix, le voile de sainte Véronique et la lance sacrée, qui sont gardés dans les niches du sanctuaire; après cette exhibition des saintes reliques, le clergé se retire, et le grand autel reste découvert jusqu'au lendemain.
Le soir du jeudi saint et deux autres soirs de la semaine, il y aaffluenceà l'église de la Trinité des pèlerins. Pendant toute l'année, suivant une pieuse et généreuse institution, les pauvres voyageurs reçoivent gratuitement le logement et la nourriture de trois jours. C'est l'hospitalité des anciens temps. Mais, durant les jours saints, l'hospitalité revêt un caractère de grandeur et de magnificence pieuse qui ne fut jamais connu de l'antiquité. Les pèlerins, admis au nombre de plus de trois mille à des tables alignées sous d'immenses galeries, y sont servis par des cardinaux et des personnages du plus haut rang.
Pendant que nous assistions à ce banquet des pauvres, un ami nous montrait les serviteurs debout auprès des convives, avec un linge sur le bras, et nous murmurait les plus grands noms de la noblesse romaine.
Attendri par le contraste de tant d'illustres opulences au service de tant d'obscures misères, nous remontions par la pensée à ces beaux jours de la foi chrétienne, quand la charité rayonnait sur la terre, quand on voyait s'élever partout ces hospices où les vieillards et les orphelins errants trouvaient un asile.
« Dansces hôtelleries de la religion, dit Chateaubriand^ on croyait faire beaucoup d'honneur à un prince quand on lui proposait de rendre quelques soins aux pauvres qui s'y trouvaient. Le cardinal de Bourbon, revenant de conduire l'infortunée Elisabeth en Espagne, s'arrête à l'hôpital de Roncevaux dans les Pyrénées; il servit à table trois cents pèlerins et donna à chacun d'eux trois réaux pour continuer leur voyage. »
Et ailleurs : « Dans les siècles de barbarie, les pèle-* rinages étaient fort utiles, le principe religieux qui attirait les hommes hors de leurs foyers servait puissamment au progrès de la civilisation et des lumières. Dans l'année du grand jubilé (en 1600), on ne reçut pas moins de quatre cent quarante-quatre-mille cinq cents étrangers à l'hôpital de Saint-Philippe de Néri, à Rome. Chacund'eux fut nourri, logé et défrayé entièrement pendant trois jours. »
vu. 30
Si de pareilles merveilles ne se renouvellent pas, c'est que le nombre des pèlerins a beaucoup diminué ; quant aux institutions, elles sont, comme on a pu le voir, toujours les mêmes ; c'est bien sous ce rapport que Rome est la ville éternelle.
Vendredi saint.
Journée de mortelle tristesse. Pas un bruit de voiture dans les rues, tout le monde aujourd'hui va à pied. Pas un bruit dans l'air, toutes les cloches se taisent. Ce silence du ciel dont personne ne s'apercevrait à Paris, produit à Rome, ville de perpétuelles sonneries, une impression de stupeur lugubre ; c'est bien le silence du tombeau.
Un peu fatigué de la pompe des journées précédentes, je suis retourné, vers le soir, au Collée; j'étais seul. Pendant que je m'égarais à travers les décombres, une congrégation de jeunes filles vêtues de blanc est entrée dans le cirque; du haut des gradins supérieurs j'entendais leurs voix frêles et pieuses retentir là-bas, sous l'enceinte où rugissaient jadis les lions ; elles sont venues, deux à deux, s'agenouiller autour de la croix qui s'élève
-au centre de l'arène et ont chanté le Vexilla régis. Cela m'a suffi, je suis rentré chez moi en méditant sur le mystère de la croix. — Comment se fait-il que ce monde, si avide de jouissances, si altéré de voluptés, comment se fait-il que l'âme humaine, évidemment créée pour le bonheur, adore depuis bientôt deux mille ans un emblème de supplice ?
Explique cela qui pourra.
Samedi saint.
Me voici encore à Saint-Pierre.
De bonne heure, le célébrant, en chape violette, fait la bénédiction de l'eau, du feu et de cinq grains d'encens destinés au cierge pascal. Ensuite ce cierge reçoit, d'après les rites accoutumés, les grains symboliques qui retracent sur lui des images mystérieuses; placé près du banc des cardinaux-diacres, le flambeau colossal ressemble à un de ces obélisques, si nombreux à Rome, dont le fût avait été orné par les prêtres de la vieille Egypte de ces caractères allégoriques qui cachent un sens religieux.
Pendant les premières parties de la cérémonie, les
flambeaux de l'autel sont éteints ; l'Église a voulu représenter ainsi les ombres du sépulcre où la victime du Galv ire fut déposée. Ces ténèbres imitatives plongent l'esprit dans es rêveries profondes ; appuyé contre la grille de fer de la chapelle pontificale, je pensais au dialogue que durent avoir entre eux les soldats romains placés en sentinelles sur le tombeau du Christ. 11 y avait là de quoi tenter le génie de Corneille et de Shakspeare.
« Quel est donc ce mort que nous gardons? se demandaient-ils sans doute dans le silence de la nuit.
» Ce ne peut être, disait l'un, un mort vulgaire. II a subi sur le gibet le supplice des esclaves, mais l'heure de son trépas a été marquée par des prodiges. Nos pères ont dit que Romulus disparut dans une tempête. Elle ne fut sans doute pas plus terrible que celle d'hier. Nousmêmes nous avons vu, enfants, les catastrophes qui ont annoncé la mort de Jules César ; nous avons entendu les chiens hurler dans la nuit ; mais ces prodiges qu'étaient-ils auprès des choses inouïes dont nous venons d'être témoins ? Ah ! ce n'est pas en vain que la nature donne de tels signes de deuil ! quand les montagnes sont ébranlées, quand les sépulcres s'ouvrent, quand la nuit se fait au milieu du jour, quand des voix formidables éclatent à l'heure ou l'homme expire, cet homme
doit être l'amour ou l'horreur des dieux immortels. Quel est donc celui que nous gardons ici?
— Il devait, ajoutait un autre, être aimé des dieux : sa vie fut marquée par des bienfaits; il parlait comme les sages antiques ; il annonçait un royaume inconnu. 11 se disait le fils d'un Dieu ; il parlait de milices célestes dont il était le chef; et plus d'une fois, nous présents, les lois de la nature ont été interverties par son ordre ; souvenez-vous de l'heure où nous allâmes le saisir sur la colline des Olives ; ne fûmes-nous pas renversés, par trois fois, la face contre terre, au seul accent de sa parole? Souvenez-vous de la guérison de noire camarade Malchus, dont il réunit l'oreille tranchée d'un coup d'épée. Nesont-ce pas là des choses au-dessus du pouvoir de l'homme?
— Oui, répondait un autre, mais, s'il eût été vraiment le fils de Dieu, aurait-il subi jusqu'au bout le supplice des infâmes ? aurait-il souffert les outrages de la foule? aurait-il accepté les soufflets et le fouet du bourreau? n'aurait-il pas secoué sa couronne d'épines pour faire resplendir un diadème de rayons? aurait-il enfin poussé du haut de la croix ce cri d'angoisse et de douleur qui a précédé son dernier soupir? Peut-être n'était-il qu'un imposteur, qui n'a pu jouer jusqu'à la fin son rôle de
mensonge. Souvenons - nous qu'il blasphémait les dieux ; les dieux l'ont abandonné, les dieux l'ont puni.
— Veillons pourtant, reprenaient-ils tous ensemble : veillons, car cette tombe renferme peut-être un prodige, ou cache quelque piège. Les amis du mort ont annoncé qu'il sortirait bientôt de ce sépulcre. Soyons attentifs, il ne faut pas qu'il soit dit que les soldats romains ont été vaincus par une ombre.
Ainsi parlaient ces hommes, et ils s'excitaient à prendre courage, et, chaque fois que le vent murmurait ou qu'une nuée passant au ciel jetait son ombre sur la terre, ils sentaient le frisson courir sur leur chair, et de temps en temps une voix s'élevant de leur groupe répétait encore ; « Quel est ce mort que nous gardons ? »
Ce mort, soldats romains, est un Dieu qui doit remplacer Jupiter. La croix d'où il descend sera bientôt plantée à Rome, sur le Capitale, sur le Palatin, sur le Janicule, sur chacune des sept collines, et l'un de ces pauvres disciples qui l'ont laissé mourir ira remplacer César sur le trône de la ville impériale.
Certes, celui qui eût fait cette réponse auxsentinellesdu tombeau les eût trouvées bien incrédules danscette veillée du samedi. Le lendemain l'oracle eût été mieux reçu 1
Aujourd'hui les douze prophéties qui sont lues à l'of-
lice sont une rapide succession des plus sublimes tableaux de la Bible.
C'est l'éternel Créateur, fécondant le chaos pour en tirer le monde.
C'est le déluge, cette catastrophe qui a laissé sa trace sur tous les coins du globe.
C'est Abraham sur la montagne, prêt à frapper du fer son fils Isaac, victime résignée.
C'est le peuple d'Israël sauvé de la terre d'Egypte, et
l'armée de Pharaon, fantassins, cavaliers, chariots, abîmés sous les flots de la mer Rouge.
Ce sont enfin toutes les visions, toutes les menaces, toutes les supplications de ces hommes que Dieu suscitait pour aller prêcher le repentir aux peuples des villes antiques.
Avant la fin des offices, j'étais sorti du temple et j'avais gagné, par les allées du Pincio, ce beau jardin de l'Académie de France qui domine la ville, et d'où le promeneur embrasse d'un coup d œil le spectacle de Romeentière et de sa campagne. Ce jour-là, le ciel était gris et pluvieux. Le silence, qui dans les jours sombres semble plus profond encore, planait sur l'étendue. Tout à coup ce triste repos des airs fut interrompu. Une sonnerie de bronze partie de la tour
Saint-Pierre, donna le signal du réveil, et tous les clochers romains se hâtèrent de répondre. C'était tfteure où tombent les voiles violets qui couvraient les autels, l'heure où reparaissent les ornements blancs, où les prêtres prosternés relèvent la tête. C'était l'heure du Gloria in excelsis!
il faut être à Rome pour assister à ce réveil triomphant. Rome que Rabelais appelait Vile sonnante, Rome où, pendant notre enfance, on nous dit que toutes les cloches du monde sont envoyées le Jeudi saint pour être bénies par le pape; Rome, la ville des quatre grandes basiliques, la ville des trois cents églises, la ville des mille couvents, fait entendre à cette heure du Gloria, une harmonie qui n'a sa pareille en aucun lieu du monde.
A ce moment, comme si le ciel ne pouvait se voiler plus longtemps, il entrouvrit ses nuées et fit resplendir au loin des perspectives d'azur et d'immenses gerbes de rayons. Ce fut un moment sublime, un de ces rares instants où l'âme entrevoit dans un éclair les éblouissements de l'autre vie.
Le concert des cloches grandissait de seconde en seconde. Un bruit d'airain s'élevait de tous les points -ide la cité, des lieux les plus voisins du Pincio et des
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quartiers les plus reculés. Ces voix métalliques retentissaient sur tous les diapasons; les unes sourdes et lentes, les autres vives et rapides; celles-ci terribles comme le roulement de la foudre, celles-là douces et joyeuses comme le chant des hirondelles, et toutes confondant leurs voix, il résultait de cet ensemble une musique aérienne, éclatante, profonde, infinie, la seule digne de traduire en des sons terrestres cette hymne que les anges disent au ciel : Gloria in excelsis Deo I Non, je n'oublierai jamais cette heure passée dans les jardins de la villa Médicis. Tandis qu'une lumière de printemps tombait du ciel romain, tandis que je contemplais à mes pieds la ville sainte nageant dans une brume d'or, j'avais autour de moi des bois de lauriers en fleur, des groupes de pins qui chantaient à la brise, des statues qui sous le mouvement des ombres semblaient commencer à vivre, des fontaines dont Tonde harmonieuse murmurait dans les bassins de marbre, et au bord de ces fontaines et sur les branches de ces pins et de ces lauriers, tout un peuple ailé de merles, de corneilles, de fauvettes, de rossignols, qui prenait part à la fête, et semblait, lui aussi, chanter son Gloria!
Ce n'était pas assez de cette joie des sens, il fallait
que l'âme eût sa volupté, et Dieu me l'accorda. Je me pris à songer qu'à cette môme heure, partout dans le monde retentissait le môme concert ; sur les ailes de la pensée je Ds le tour de l'univers. Quoique assourdi par le grondement des bourdons romains, je crus entendre d'abord la petite cloche de mon village lointain, et puis toutes les cloches de la France, toutes les cloches de l'Espagne, et de l'Irlande, et de l'Allemagne, et puis, à travers les océans, j'entendis la môme symphonie résonner dans toutes les contrées du globe, dans les archipels d'Asie, dans les montagnes arméniennes, sur les plateaux de la Perse, au bord des cascades du Nil, dans les plaines du Tong-King, sur les rivages du Japon, au bord du Gange; et dans les Amériques, au fond des savanes du Canada, au sommet des Cordillères; et sur les ruines du monde antique, à Thèbes, à Memphis, à Athènes; et partout c'était le môme chant, le chant des hommes et des séraphins, le chant qui dit :
« Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté I »
Pâques.
La fête de Pâques, à Rome, c'est le plus beau jour de Tannée dans la plus belle ville du monde.
De bonne heure, le carillon des cloches chante dans la région de l'air l'aurore de la journée triomphale ; alors Rome entière s'éveille et court à Saint-Pierre. Pendant plusieurs heures de la matinée, les rues qui mènent à la basilique sont comme autant de torrents où passent à flots tumultueux des multitudes de citadins ou d'étrangers, des milliers de voitures de toute forme et de toute couleur, calèches découvertes où sont assises des familles anglaises, landaux qui transportent des personnages diplomatiques ou de simples étrangers; voitures de cardinaux, massives et lourdes, mais dorées, blasonnées, étoffées, pomponnées somptueusement, et chargées d'un peuple de laquais rouges, verts, jaunes, bleus; enfin des régiments entiers qui défilent au son des tambours et des trompettes. La joie est partout, elle est sur tous les visages et dans toutes les paroles, elle est dans la couleur du ciel et dans les fanfares qui éclatent, au milieu de ces tourbillons de
soldats, de chevaux, de pèlerins, de moines, de femmes, on parvient sur la place du Vatican, en face du dôme, qui, ce jour-là, semble planer au ciel plus majestueux que jamais.
Arrivé l'un des premiers sous le péristyle, j'allai m'asseoir un instant au pied de cette statue de Charlemagne qui est placée en face de la statue de Constantin. Ces deux empereurs, dont l'un institua le christianisme dans l'empire, dont l'autre ratifia la puissance temporelle et agrandit les domaines des papes, sont là comme deux géants protecteurs, veillant à cheval à la porte du temple de Saint-Pierre. Le sublime édifice ne pouvait avoir deux sentinelles plus sublimes.
Or, tandis que j'attendais le commencement de la fête, assis aux pieds de notre vieil empereur, un. souvenir me traversa l'esprit et fit battre mon cœur. • Ce Charlemagne, dont je contemplais l'effigie de marbre, était venu, lui aussi, assister à Rome aux solennités de la Pâque. L'histoire a raconté toutes les circonstances de ces pèlerinages accomplis par le grand roi au tombeau du grand apôtre.
Il était en Italie pour combattre le farouche Didier, qui guerroyait contre les papes. La fête de Pâques
approchant, il conçut le désir de venir ia célébrer à Rome. 11 partit donc de son camp avec une foule d'évêques et d'abbés qui avaient suivi ses drapeaux; il convoqua un grand nombre d'officiers et de hauts personnages de son armée, et, s'avançant à travers la Toscane, il marcha vers Rome à la tête d'une partie de ses troupes. >
Subitement averti de l'arrivée du monarque, le pape Adrien fit marcher à sa rencontre, à trente milles de Rome, les principaux habitants de la cité, portant des étendards où figuraient les emblèmes de leur dignité; Us devaient complimenter le prince et lui faire cortège pendant le reste du voyage. A un mille de Rome, toute la milice le reçut sous les armes. En même temps, il vit venir à lui une troupe de beaux enfants, qui portaient des branches d'olivier, et chantaient les louanges du roi des Francs. Ces chants se perdaient dans les acclamations du peuple accouru pour assister à ce triomphe.
A quelque distance de là parurent les croix qu'on avait coutume de porter devant les exarques, lorsqu'il en existait encore, et devant les patrices romains, titre qui, depuis plusieurs années, appartenait aux princes français de la race royale. Aussitôt que Charlemagne
vit apparaître les croix, il descendit de cheval et s'inclina; puis, entouré de toute sa suite, il s'achemina vers l'église de Saint-Pierre.
Arrivé sur le premier degré du temple, Charles se mit à genoux et le baisa; il monta ainsi tous les degrés, d'agenouillant sur chacun, et lui imprimant un baiser de respect et d'hommage. Ce n'était pas ainsi qu'il entrait au temple d'Irminsul. Le pape, en habits pontificaux, l'attendait sur le seuil, entouré de tout son clergé. Tous deux s'embrassèrent étroitement, et le roi prenant de la main gauche la main droite du pontife, ils entrèrent ensemble dans le temple, où la foule et les chœurs sacrés chantaient ces paroles du cantique :
« Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur I »
Les jours suivants, le roi et le pontife se jurèrent, dans une entrevue spéciale, une amitié réciproque, et firent contracter le même serment aux seigneurs français et aux seigneurs de Rome. Adrien conjura Charles de se souvenir de la promesse faite par Pépin et par lui-même, à savoir : de mettre l'Église romaine en possession des villes et des territoires appartenant à ce qu'on nommait la province d'Italie, et d'en assurer le domaine à lui et à tous ses successeurs.
Le roi ratifia le traité de Chersi et en fit écrire une
nouvelle copie par son chapelain Ithier. D'après Anastase, célèbre bibliothécaire , ce nouvel État comprenait dans son étendue 111e de Corse, les provinces de Venise et d'Istrie, Parme, Mantoue, Reggio, l'exarchat de Ravenne, la Pentapole, la Sabine, Terracine, les duchés de Spolète et de Bénévent, la marche d'Ancône, le duché de Ferrare, etc. Le parchemin royal fut d'abord déposé sur l'autel de Saint-Pierre et ensuite dans le tombeau de l'apôtre; le roi et le pape, renouvelant leurs serments sur la tombe sainte, en prirent à témoin les reliques vénérées.
Cela fait, le magnanime pèlerin sortit de Rome, et, reprenant sa grande épée, il alla continuer le siège de Pavie, où se défendait le roi des Lombards. Didier capitula et n'obtint que la vie.
À quelque temps de là, Charlemagne revient à Rome; il est maintenant roi des Français et des Lombards; il a battu les Saxons; il a battu les Espagnols; il a reçu les hommages de l'émir des Sarrasins. Il vient encore à la tète de son armée; il amène cette fois Hildegarde, sa troisième épouse, et deux de ses fils, Carloman et Louis. 11 arrive encore dans la cité riante pour y célébrer Pâques.
C'est durant cette fête que le jeune Carloman, dont on avait tout exprès différé le baptême, reçoit le sacre-
ment des mains du pape. Son nom est changé en celui de Pépin. La cérémonie se fait, suivant l'habitude, à Saint-Jean-de-Latran, au baptistère de Constantin. Les fonts, institués parle grand empereur catholique, étaient dignes de recevoir un nouveau-né de Charlemagne.
Non content de faire verser l'eau sacrée sur le front de Garloman, le monarque veut que Ponction royale coule sur la tête de ses deux fils. Le pape donne le sacre à ces enfants, dont le plus âgé n'a que trois ans. Carloman, devenu Pépin, est proclamé roi de Lombardie, et Louis, roi d'Aquitaine.
Une troisième fois, Charlemagne revient à Rome. II y revient toujours plus puissant et plus magnifique. Il a de nouveau châtié les Saxons, les Sarrasins, les Avares; il a battu les Bretons; il a remporté de grandes victoires sur les troupes de l'impératrice Irène et de l'empereur qui règne à Constantinople. Il a étendu sa domination jusqu'à la Baltique; il a présidé des conciles; il a reçu des otages de tous les peuples et des présents ' du patriarche de Jérusalem. Bien plus, Haroun-al-Raschid, ce grand homme de l'Orient, seul digne de comprendre le héros de l'Occident, lui a cédé Jérusalem ; un ambassadeur est venu remettre dans ses mains les clefs de la ville que sanctifie le tombeau du Christ.
C'est à Rome que Charlemagne apprit qu'il était désormais le maître de Jérusalem. Cette fois, ce n'est plus pour y faire proclamer rois deux enfants dans les langes qu'il a remis le pied dans la ville des Césars, c'est pour s'y faire sacrer césar lui-même : c'est pour y prendre le titre d'empereur d'Occident, seul honneur qui manquait à ses ambitions. L'Église solennise encore une de ses plus grandes fêtes ; car Charlemagne choisit volontiers ces moments-là. Deux fois il y a vu célébrer la Pàque; il vient aujourd'hui assister aux splendeurs de Noël.
Or, en ce saint jour de Noël, le roi de France étant venu entendre la messe dans la basilique de Saint-Pierre, comme il s'était agenouillé devant l'autel, le saint pontife s'approcha de lui et posa sur sa tête une couronne d'or. Aussitôt la foule poussa mille acclamations, et de toutes parts on entendit retentir ce cri : Vive Charles Auguste, couronné de la main de Dieu t Salut et victoire au grand et pacifique empereur des Romains !
Et pendant que ces cris ébranlaient la voûte de la basilique, pendant que retentissaient les fanfares de l'armée française et des troupes pontificales, Charles le Grand s'assit sur un trône, et le pontife vint s'incliner
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devant le monarque, et, au lieu du titre de patrice des Romains qu'il avait porté comme les rois ses prédécesseurs, il lui décerna celui d'empereur et d'auguste. Après quoi, il lui présenta le manteau impérial; Char* lemagne s'en revêtit et retourna de l'église à son palais au milieu des cris joyeux de la multitude.
Tels étaient les souvenirs qui me remontaient en mémoire aux pieds de la statue de Charlemagne; cependant on avait commencé la fête et la foule ne cessait pas d'entrer à Saint-Pierre.
Il se fait ce jour-là une cérémonie si imposante et si justement célèbre, que toutes les autres sont effacées par elle : nous voulons parler de la bénédiction donnée par le pape à la ville et au monde.
Vers la fin de la messe, la foule évacue l'église et vient se ranger sous le péristyle. En môme temps, la place se remplit d'une multitude de nouveaux spectateurs arrivant de la ville; des régiments de fantassins et des escadrons de cavalerie se rangent en bataille; les galeries de la double colonnade se couvrent d'innombrables groupes d'hommes, d'enfants, de femmes, A toutes les fenêtres, à tous les balcons, sur tous les toits des maisons voisines, on voit se presser des myriades de têtes; c'est un entassement, c'est une agglomération
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d'êtres vivants, qui produit l'effet d'un spectacle babylonien.
Ce que Ton aime surtout à voir dans cette assemblée fourmillante qui ondoie sous le soleil, ce ne sont pas les hauts fonctionnaires, les puissants personnages portant les insignes de leurs ordres ; ce ne sont pas les ambassadeurs étrangers, reluisants et empanachés; ce ne sont pas les belles dames de France et d'Angleterre, revêtues de leurs plus élégantes parures; ce sont les pauvres pèlerins venus de toutes les provinces voisines pour incliner la tête sous la main du pontife : montagnards des Abruzzes au beau profil aquilin, vieillards en cheveux blancs, portant le bourdon antique du voyageur; femmes de toutes les bourgades des États Romains, chacune avec le costume de sa contrée ; les unes coiffées tout simplement de leurs opulents cheveux noirs où scintillent les fleurs d'argent et les têtes d'épingles d'or, les autres ornées de ce voile aplati sur le front que la peinture a popularisé ; celles-ci en casaque de velours écarlate, celles-là drapées d'une longue robe flottante à la façon des statues antiques, et toutes belles de ce type superbe que Dieu n'accorde qu'aux filles de l'Italie.
Cependant mille bruits s'élèvent ; c'est la rumeur <b
la foule, c'est le roulement des voitures, c'est le galop des chevaux, c'est le battement des tambours ; et audessus de tous ces bruits, le tonnerre des cloches de Saint-Pierre. C'est un bourdonnement profond, immense, inouï.
Tout à coup, et comme à un signal donné, tout ce bruit tombe, et le silence lui succède, un silence de minuit au fond des solitudes : le pape vient d'apparaître au balcon de la basilique !
Ce balcon, nommé loge de la bénédiction, est tapissé de damas et ombragé par une tente qui flotte au vent. Le pape arrive, la mitre en tète, porté dans sa chaise par huit prélats vêtus de robes rouges ; placé au milieu de la tribune, il est assis entre un évoque qui porte un flambeau et un autre évéque.qui tient ouvert un livre où la formule de la bénédiction est écrite. En prononçant ces paroles qui ne sont pas du tout le urbi et orbi, dont on a tant parlé, mais une assez longue prière divisée en quatre périodes, le saint vieillard fait, d'après les coutumes, des gestes d'une incomparable majesté. D'abord il quitte sa chaise et, d'une main lente, il dessine trois croix sur le peuple ; ensuite il élève les bras au firmament, et se tourne vers tous les points du ciel ; puis, repliant ses mains sur sa poitrine, il s'assied. On
dit que le pontife actuel n'accomplit jamais cette cérémonie sans verser des larmes : je le crois. Je me défierais d'un pape qui ne pleurerait pas en de pareils moments. Être là, sur le balcon du plus beau temple de la terre, planer du haut des airs sur une multitude prosternée, savoir qu'à la même heure tout le monde catholique s'incline sous sa main, se sentir le plus auguste et le plus véritablement puissant entre tous les hommes, se manifester dans sa gloire au son des trompettes et des canons, comme Dieu sur le Sinal au milieu des foudres tonnantes, et puis faire un retour sur soi-même, et se reconnaître si faible, si pauvre et si périssable ; oui, ce doit être là une de ces émotions qui ébranlent l'âme entière, et je comprends, ô saint père, que vous pleuriez.
Nous pleurions, nous aussi, nous pleurions et nous baissions la tête, car nous sentions que quelque chose de divin se passait dans les airs et qu'une vertu d'en haut était dans la parole du vieillard. Elle descendait, cette parole, lente et sonore, au milieu du silence universel ; aucun bruit n'osait s'élever dans l'air où elle retentissait, si ce n'est le hennissement grêle de quelque cheval de cavalerie et l'éternel murmure des deux fontaines de la place.
Encore un trait à ce tableau : à l'heure ou le canon du château Saint-Ange annonce la bénédiction papale, tous les habitants des contrées voisines, qui voyagent dans les vallées et sur les collines, s'arrêtent et se prosternent pour recevoir cette bénédiction qui court vers les quatre points du ciel, par delà tous les horizons.
Le soir de Pâques, le peuple romain assiste à un autre spectacle : à l'heure où les ombres sont descendues sur la ville, on illumine tout à coup l'église de Saint- Pierre, sa coupole, sa façade et la double colonnade qui entoure la place. Le peuple, qui aime à voir de près, court sur les lieux mêmes ; il y est suivi par la foule des étrangers et des touristes qui ne sont guère mieux avisés que lui; cependant, s'il est un spectacle qui ne doit pas être vu du parterre, c'est bien celui-là.
Pour moi, la tête encore assourdie par le tumulte de la matinée, j'étais resté ce soir-là dans ma petite chambre des bords du Tibre. Accoudé à ma fenêtre, d'où je voyais les mille clartés de l'illumination se refléter en tremblant dans les eaux tranquilles du fleuve, je me souvenais qu'à l'endroit même où s'élève la basilique lurent jadis les jardins de Néron; ce lieu avait donc vu des illuminations d'un autre genre. C'est là que l'empereur artiste, comme certaines gens l'ont nommé, fai-
sait brûler, en guise de flambeaux, les chrétiens enduits de poix et de soufre. Les allées des jardins étaient ornées de ces affreux luminaires, et l'empereur, se promenant au milieu sur un char d'ivoire, jouait de la flûte ou récitait des vers : Miseratio oriebatwr, ajoute Tacite qui raconte ces soirées de fête.
J'en étais là de ma méditation quand mon hôtesse, la bonne Francesca Dolli, vint à l'heure accoutumée1 m' apporter ma lampe du soir. Elle jeta de mon balcon un coup d'oeil au radieux tableau, et, quand elle sortit, je sentis un flot de tristesse me monter au cœur. Je partais le lendemain pour Naples.