LETTRE III
Il me semble que, dans ma précédente lettre, j'étais encore à Aix, chez les Jésuites. Je n'y fis pas, je vous l'ai dit, un long séjour, et j'y fus plus souvent malade que bien portant. L'éloignement de la famille, la tristesse de me sentir dans une ville qui me semblait à mille lieues de la maison paternelle, m'avaient jeté dans une langueur qui se traduisait souvent par des accès de fièvre. J'étais un habitué de l'infirmerie. Je passais des journées entières à regarder à travers les vitres les grands horizons de la campagne, et à voir, sur une hauteur voisine, trois moulins dont les ailes tournaient avec une mélancolie infinie.
Un matin, comme j'étais encore au lit, le père Loriquet vint à moi; il me dit d'une voix douce et avec un fin sourire :
— Mon ami, une dame est au parloir qui demande i vous parler.
— C'est ma mère ! m'écriai-je.
C'était elle en effet; elle ne m'avait pas prévenu de son arrivée; mais l'instinct du coeur ne me trompait pas.
Elle entra. Elle était enveloppée d'un cachemire aux vives couleurs. Le soleil lui-môme serait entré dans le sombre dortoir que je n'aurais pas été plus ébloui. Après les premiers embrassements, le bon père Loriquet se retira d'un pied discret, et je demeurai en tête-à-tête ^vec la chère visiteuse. Elle avait le visage empreint d'une tristesse plus grande que d'habitude.
— Mon pauvre enfant, me dit-elle après un moment d'hésitation et d'embarras, je t'apporte une mauvaise •ouvelle : un nouveau revers vient de nous atteindre ; ton père est entièrement ruiné, et je viens te retirer du collège.
J'eus un premier mouvement d'égolsme enfantin .que je me suis longtemps reproché.
— Si je retourne auprès de vous, lui répondis-je, je ne puis que me sentir heureux.
— Ne parle pas ainsi, reprit-elle; ne songe pas à toi,
songe à tes sœurs, songe à ton père, que cette nouvelle ▼11. *
infortune accable, et qui ne pense, lui, qu'à l'avenir de ses enfants. Tu vas le revoir bientôt ; tâche de le consoler, de lui donner le courage dont il a besoin. Prometslui de bien travailler, et de te rendre capable avant peu de lui venir en aide.
Je promis. — Elle recueillit mes petites hardes. Nous partîmes dans la même journée, et, le soir même, je prenais possession de la maisonnette située au fond de notre jardin, en me promettant d'y travailler de toutes mes forces.
Le foyer resta longtemps sombre. Mes sœurs, qui furent toujours des modèles de courage et d'abnégation, ma mère, chez qui le dévouement était une habitude, s'efforçaient en vain de sourire : elles ne parvenaient pas à distraire le malheureux père. Sa ruine lui était d'autant plus douloureuse, qu'il la devait à l'improbité d'un ami. Indignement trompé, il s'accusait lui-même d'imprévoyance et de légèreté. Il parlait de repartir pour. l'Amérique, d'aller chercher par tous les moyens à s'y relever de sa chute. C'est alors seulement que les larmes coulaient autour de lui.
En attendant, on s'occupait de vendre ce qui restait du débris des anciens naufrages. Ma mère se défit, sans sourciller, de ses modestes parures, de tout ce qu'elle
appelait désormais un luxe inutile. Un méchant juif du voisinage lui donna je ne sais quelle modique somme pour un coffre de nacre qui contenait ses derniers bijoux, merveilles que nous admirions à F envi, mes sœurs et moi, quand elle consentait à l'ouvrir devant nous. Mon père vendit ses tableaux, il vendit ses papillons et ses coquillages, il parla enfin de vendre sa bibliothèque. Ce fut alors que ma douleur éclata; je le suppliai en grâce de garder ces vieux livres qui m'étaient déjà si chers.
— Eh bien, dit-il, j'y consens; mais à la condition que ces livres, qui sont presque tous des ouvrages de littérature, ne t'empêcheront pas de poursuivre quelques études plus indispensables. Tu me parais fort arriéré en mathématiques, c'est là pourtant une science importante : c'est peut-être la plus nécessaire aujourd'hui au jeune homme qui a besoin de créer sa fortune. Je t'ai choisi un professeur qui ne demande pas cher pour ses leçons. 11 viendra demain. Fais-lui bon accueil et songe à profiter de son enseignement.
Le maître vint en effet le lendemain. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, dont l'apparence douce et presque timide ne révélait pas les anciens travaux. Il bégayait un peu et boitait légèrement. Soldat de la
campagne de Russie, il avait eu le pied droit gelé au passage de la Bérésina, et parlait volontiers de ses aventures guerrières.
La première leçon, je dois le dire, fut en grande partie consacrée à un de ces récits. Il venait dans ma petite salle deux fois par semaine, et m'y trouvait, je l'avoue, plus souvent courbé sur des volumes de poésie que sur les problèmes qu'il m'avait laissés à résoudre. Par un mouvement involontaire, il prenait sur ma table et feuilletait comme par distraction un de ces livres si attrayants. Peu à peu la conversation s'engageait, on parlait d'épopée ou de madrigal, on s'attardait dans l'élégie ou la ballade; une beure est vite passée, l'arithmétique s'en tirait comme elle pouvait.
Il arriva qu'au bout de trois mois le digne homme eut un scrupule : il avait appris quelque chose de moi, je n'avais rien appris de lui. Il s'en vint, de son pied boiteux, trouver mon père, lui fit de sa voix bégayante cet aveu loyal, et lui offrit de lui rendre son argent. Mon père, naturellement, refusa la restitution; il serra la main du vieux soldat, heureux, dit-il, de rencontrer enfin un honnête homme dans un monde où il avait connu tant de coquins.
D'où pouvait m'ôtre venue cette passion de poésie, je
n'en sais rien. La première impression produite sur moi par le langage rhythmé remonte si loin, qu'elle se perd dans les brumes de ma mémoire. J'étais à l'école; un jour de promenade, on nous avait conduits au bord d'un ruisseau, dans un endroit délicieux. Un cercle d'élèves se fit autour d'un des plus grands qui avait
apporté sous son bras un des volumes du Génie du christianisme. Il lut à haute voix de cette belle prose, puis tout à coup il se mit à réciter quelques vers d'André Chénier cités dans une note :
Accours, jeune Chromis, je t'aime et je suis belle, etc.
Cette lecture fut pour moi toute une révélation. Comme M. Jourdain, j'apprenais subitement qu'il existait deux langues bien distinctes : la langue des vers et celle de la prose. La brise chantait dans l'arbre qui nous couvrait de son ombre; le ruisseau gazouillait à nos pieds, un rayon de soleil se jouait sur les pages du volume, c'était divin !
A quelque temps de là, mon père me lut quelques vers d'un poète de ses amis, M. Renouard, auteur de la tragédie les Templiers» C'était moins beau ; mais je me dis tout bas que, puisqu'un simple mortel, connu de moi, avait pu écrire des vers, il n'était peut-être
pas impossible que j'en fisse plus tard, à m on tour.
J'avais environ dix-sept ans quand m 'arriva ma première aventure littéraire, aventure qui fut précédée d'une petite escapade que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
Un de mes amis (je n'en avais alors que deux ou trois ) vint me trouver un matin dans ma cellule, et me tint à peu près ce langage ;
— Tâchez de venir ce soir au théâtre, on joue Antony, la pièce nouvelle qui a fait grand bruit à Paris. Il y aura du tapage.
— Du tapage, pourquoi?
— Parce que les habitués de l'orchestre, qui sont de vieux classiques, la disent immorale. Avant de la connaître, ils veulent la siffler. C'est à la jeunesse de la défendre.
— Eh bien, lui répondis-je, je tâcherai d'être avec vous.
Je ne sais comment je pus m'y prendre, car, dans ma famille, on ne prononçait pas le mot de théâtre sans terreur, et la sévérité de notre intérieur ne permettait guère les absences nocturnes. Quoi qu'il en soit, j'étais le soir au rendez-vous donné.
L'orage annoncé par mon ami ne tarda pas à éclater.
Avant même le lever du rideau, les habitués de l'orchestre réclamaient le régisseur pour demander un autre spectacle. Le rideau levé , ce fut pis encore. îl fut impossible aux acteurs de faire entendre une parole.
— Qu'on nous donne un ballet! criaient les uns.
— A bas les ganaches I ripostaient les autres.
La lutte menaçait de devenir si sérieuse, que la police intervint, et fit évacuer la salle.
Je sortis furieux. Tétais exaspéré contre l'entêtement de ces vieux abonnés qui s'obstinaient à proscrire une œuvre nouvelle, qui la condamnaient sans la juger. Rentré chez moi, je ne dormis pas de la nuit, et cette indignation féconde dont parle Juvénal fit sortir tout armés de ma tête une cinquantaine d'alexandrins.
L'ami de la veille étant revenu me voir le lendemain, je ne manquai pas de mettre mon petit morceau sous ses yeux.
— De qui sont ces vers ? me dit-il.
— De moi.
— Vous faites donc des vers ?
— Non ; mais j'ai fait ceux-là.
— Me permettez-vous de courir les montrer à quelqu'un qui s'y connaît?
— Faites ce qu'il vous plaira.
Deux heures après, il rentrait chez moi tout haie* tant.
— Vos vers, me cria-t-il de la porte, paraîtront demain matin dans le Sémaphore» Soyez à six heures aux bureaux du journal, vous en corrigerez les épreuves.
Un journal, une imprimerie, des épreuves 1 j'étais confondu.
Quand j'arrivai, le soir, aux bureaux du Sémaphore, j'y trouvai deux jeunes gens, l'un plus âgé que moi de deux ou trois ans, l'autre presque imberbe, qui me firent le meilleur accueil. Le premier était cet Eugène Guinot qui devait, quelques années plus tard, être un des inventeurs de la « Chronique parisienne » ; l'autre était Taxile Delord, appelé, lui aussi, à devenir un brillant journaliste.
Eugène Guinot, qui, pour aider mon inexpérience, lut mes vers après moi sur l'épreuve, m'en fit compliment de sa voix un peu solennelle.
— C'est très-bien! me dit-il.
Et il me donna une tape sur la joue. Je sortis enivré d'un si haut suffrage.
Je ne vous dirai pas avec quelle impatience j'attendis le lendemain, pour juger de l'effet produit par ces vers. Soit modestie, soit prudence, je ne les avais pas signés.
LA MAISON DÉMOLIE. tt
N'importe, chacun sans doute saurait bientôt le nom
de l'auteur.
J'aurais pu courir dès l'aurore dans un café voisin. Je préférai me donner à moi-môme un témoignage de grandeur d'àme en attendant midi. Midi était l'heure où mon père, devenu chef de division à l'hôtel de ville, rentrait de son bureau pour déjeuner, et apportait le Sémaphore, qu'il déposait sur le marbre de la cheminée.
Midi sonna. J'eus un battement de cœur. Mon père entra. Pas de Sémaphore ! Comment expliquer un tel phénomène 1 Je me hasardai à lui demander timidement s'il avait oublié le journal.
— Non, me répondit-il, je ne l'ai pas oublié : je l'ai laissé avec intention, il contenait des vers inconvenants, des vers que tu ne dois pas lire !
Cette parole fut pour moi comme un coup de foudre. Je ne dis rien ; mais j'étais bouleversé. — Eh quoi I j'avais pu écrire, j'avais effrontément livré à la publicité ce qu'il ne m'était même pas permis de lire ! Quel être foncièrement pervers étais- je donc, moi qui faisais ainsi le mal sans en avoir la moindre conscience? Le remords hanta plusieurs nuits mon chevet, et je ne sais pas encore si j'en suis tout à fait délivré.
Mon père n'a jamais su quel était l'auteur de ces cou-
36 LETTRES ET NOTttS DE VOYAGE.
pables rimes. Je n'ai jamais voulu moi-même les revoir; je me suis au contraire si bien appliqué à les oublier» qu'il me serait maintenant absolument impossible de remettre ma tirade sur pied. Je me souviens à peine du trait final, qui était le plus vif et le plus osé :
Qu'on leur donne un ballet, c'est là ce qu'il leur faut : Le Jupon court, le rire iux lèvres, lo pied haut; Notre chaste public, scandalisé d'un drame, Veut voir, au lien d'un cœur, une Jambe de femme.
Voilà mon crime, qu'en pensez-vous?
Je me trompais pourtant quand je vous disais que ce furent là mes premiers vers; déjà une première fois j'avais été tenté par la Muse. On faisait les apprêts de l'expédition d'AJger ; j'avais seize ans, l'âge des aspirations belliqueuses; je venais de voirpasser une revue; je m'étais mis, au retour, le plus près possible des tambours et des trompettes, et, rbythmant le pas, au milieu de la troupe des gamins, j'avais essayé de fabriquer quelques alexandrins dans le mode héroïque : plus on est petit, plus on fait de grands vers. Rentré au logis, je montrai les miens à mon père, qui, fier de son rejeton, me prit par la main, et me conduisit tout droit chez un parent qu'il avait dans la vieille ville. Ce parent n'était pas moins qu'une des lumières du barreau de Marseille; et, glorieuse, fortune, il remplis-
sait en ce moment les fonctions de maire de la cité.
— Tiens 1 lui dit mon père en entrant, voici des vers que cet enfant vient de faire ; dis-nous un peu ton avis là-dessus.
Le magistrat relève la tète dé son bureau de travail , et, se renversant d'un air d'importance sur le dossier de son fauteuil :
— Oh I oh ! des vers !... dit-il; je les aime beaucoup. Il prit la feuille de papier que lui tendait mon père,
et, regardant exclusivement du côté de la marge droite, il lut :
batailles
murailles
soldats
combats
gloire
victoire
guerrier
laurier, etc.
— Mais c'est très-bien, reprit-il; les rimes sont bonnes.
Il n'avait regardé que cela. Pour lui, toute la poésie était dans les consonnances. Que vous dirai-je? mon père avait bien l'air un peu étonné d'un jugement si succinct, mais le personnage était maire de Marseille.
Muni d'un tel suffrage, je sortis radieux; aujourd'hui, quand j'obtiens le vôtre, je ne suis peut-être pas plus heureux.
Adieu ; je viens de vous conter mon premier début littéraire, je vous conterai demain le second.