LETTRE V
0 fille d'Eve ! laissez-moi^vous avouer que je comptais bien sur le sauf-conduit. Ne craignez pas cependant que j'en abuse. Si glissant que soit le précipice, j'espère le côtoyer sans chute.
Je vous ai dit, je crois, que j'occupais, au plus haut de la maison de mon père, une petite chambre dont l'unique fenêtre — une espèce de lucarne — s'ouvrait sur la vaste mer. Le tableau que la vue embrassait n'était cependant pas exclusivement maritime. Il se composait de diverses parties dont voici le détail : à droite, sur le premier plan, un grand jardin de blanchisseuses, dont le lavoir, que l'on devinait seulement au bruit des battoirs, et à l'éternel caquetage de ces dames, se dérobait sous l'angle d'un vieux mur, mais où se voyait
distinctement, au milieu d'une nappe de gazon toute semée, au printemps, de blanches pâquerettes, une pièce d'eau bordée de saules et alimentée par le flot toujours jaillissant d'une fontaine architecturale; au fond du jardin, des perches plantées dans le sol à distances égales et reliées entre elles par des cordes où les lavandières venaient étendre leur linge au soleil; puis un espace ordinairement voilé par ces linges flottants ; puis la vieille cathédrale, l'église de la Major, dressant dans l'air ses deux tours carrées dont le carillon me réveillait les jours de fête ; enfin, la mer remplissant de son azur tout le fond du tableau. La partie gauche, dont nous n'avons d'ailleurs que faire aujourd'hui, était occupée par les jardins contigus aux maisons qui faisaient suite à la nôtre.
Un jour donc, un jour d'été, j'étais monté vers midi dans ma chambre, et, m'accoudant par habitude à ma fenêtre, je m'étais mis à contempler le golfe étincelant. Plongé dans une sorte de langueur extatique et ne me souvenant guère de cette sage parole du Psalmiste qui conseille d'avoir en défiance le démon de midi et sa flèche volante, j'étais là depuis un instant, quand je vis tout à coup une des jeunes lavandières sortir de la coulisse que faisait le vieux mur, traverser rapidement
a2 LETTRES ET NOTES DE VOYAGE.
le tapis de gazon, s'arrêter un moment au bord du bassin, puis, comme séduite par la fraîcheur et la limpidité de son eau, se dépouiller pièce à pièce de ses vêtements et s'y plonger bravement avec un grand éclat de rire. C'était déjà, vous l'avouerez, un assez friand régal pour un spectateur solitaire. Mais là ne devait pas se borner mon étrange aventure. Attirées bientôt par les cris de joie et par les gestes d'invitation de l'audacieuse fille , d'autres accoururent qui tour à tour cédèrent à la tentation, et laissèrent leurs nippes aux branches des saules. Je ne tardai pas à en compter jusqu'à neuf dans le bassin.
Connaissez-vous, madame, une certaine composition de Decamps qui représente^ Bain des Muses dans une fontaine de la Thessalie? C'est un dessin des plus aimables, qui nous a montré le talent de l'artiste sous un jour tout à fait inattendu. Les neuf sœurs sont là, réunies et groupées dans des attitudes diverses, les unes debout, d'autres étendues sur la rive et à demi voilées par les ombrages. Vous riez, j'en suis sûr, d'une comparaison qui met les déesses aux prises avec les blanchisseuses; eh! mon Dieu, pourquoi pas? entre une muse et une lavandière, la différence n'est pas aussi grande qu'on pourrait le croire.
Quoi qu'il en soit, brunes et blondes, les cheveux dénoués, elles riaient, elles folâtraient, elles se poursuivaient Tune l'autre, elles se jetaient au visage des poignées d'eau ruisselante qu'un rayon de soleil transformait en pluie de diamants ; pauvres filles, tout à l'heure si misérables sous les haillons, maintenant inondées de rubis et de perles, rivales des plus fières, toutes resplendissantes de lumière, de jeunesse et de beauté. Puis, changeant soudain de fantaisie, elles sortirent du bassin et, se prenant par les mains, elles exécutèrent sur les fleurs une ronde pleine d'entrain et de folie. Ce n'étaient pas à coup sûr les grâces décentes dont parle Horace ; c'était une danse de bacchantes, enivrées, celles-ci, par la fraîcheur de l'eau.
Alors se fit un coup de théâtre. D'autres femmes étaient venues, plus sérieuses et plus laborieuses, qui avaient repris sur les cordes tendues tout le linge séché, et l'espace voilé jusque-là s'était découvert : un cimetière, séparé du jardin par un mur, s'étendait jusqu'à l'église, et, de ma haute lucarne, je pus voir la ronde désordonnée se continuer sur un fond de pâles tombeaux, de croix inclinées et de cyprès funèbres. Jamais contraste plus rapide, jamais plus foudroyante antithèse ! C'était
la leçon de la vie, c'était la mort qui se dressait au fond ni. 3
de toutes les joies et de toutes les ivresses ; un veut m'effleura le visage, qui, semblable à ce léger souffle dont parle Job, balbutiait le Mémento homo ! du jour des Cendres, et c'est peut-être, madame, en souvenir de cette vision qu'une tristesse s'est mêlée depuis lors à toutes mes félicités, et qu'un grave silence a souvent interrompu mes paroles les plus joyeuses et même les plus douces.
J'avais été mordu par ce démon terrible que Milton désigne sous le nom d'Astarté , et que tout homme connaît de sa quinzième à sa vingtième année. Je ne tardai pas à ressentir sa blessure dans quelques petites aventures que je ne tiens pas plus à vous conter que vous ne tenez sans doute à les entendre. Je n'en citerai qu'une comme échantillon.
Je fréquentais depuis quelque temps le Jardin des Plantes de la ville, où un professeur qui a laissé des souvenirs dans la science, M. Salze, faisait un cours de botanique dans une salle annexée à la grande serre. L'idée qu'un poète ne doit ignorer aucun des secrets de la nature m'avait attiré à ce cours, qui avait lieu, pendant la belle saison, le mardi et le jeudi de chaque semaine, devant un auditoire d'ailleurs clair-semé. 11 arriva qu'un jour cet auditoire presque intime, dont
la plupart des membres se saluaient, en arrivant, du regard ou de la main, se trouva augmenté et embelli de deux figures nouvelles qui firent grande sensation dans les rangs. C'était une mère et sa fille, l'une de quarante ans environ, l'autre de vingt ans à peine, toutes deux belles de ce genre de beauté qui annonce une origine étrangère. La jeune fille surtout, dans tout l'éclat de son printemps, était si charmante à voir, qu'un classique de ce temps-là l'eût volontiers comparée à la déesse Flore venant assister en personne à l'explication de ses merveilles. La première fois que je la vis, je me sentis touché, et l'impression ne fit que s'accroître de semaine en semaine. Dieu sait l'impatience avec laquelle j'attendais les bienheureux jours où il m'était donné de la voir ! Du mardi au jeudi, l'attente pouvait encore se supporter, mais du jeudi au mardi, c'était un abîme
qui ne se comblait qu'à force de soupirs, de rêveries infinies, de projets insensés. A coup sûr, la première
fois que nous nous reverrions je ne manquerais pas de lui glisser dans la main quelque billet furtif où éclaterait toute ma passion. J'écrivais le billet, je le recommençais mille fois, et, le moment venu de le remettre, l'occasion ne me semblait jamais assez bonne. Ce n'était pourtant pas l'occasion qui manquait. J'étais souvent
assis non loin des deux inconnues, j'étais souvent sur leurs pas, dans les promenades que le professeur, appelant la nature en aide à ses leçons, nous faisait faire à travers le jardin. J'avais môme pu deux ou trois fois — ô fortune! — échanger quelques mots avec la mère qui voulait bien me demander l'explication d'une parole du professeur mal comprise ou emportée par le vent.
Il arriva qu'un jour — la leçon, ce jour-là, se donnait dans le parterre — le digne homme, entraîné par son sujet et parlant avec cette candeur que donne la science, ût des amours des plantes une description par trop exacte et par trop vive. 11 oubliait sans doute que des femmes étaient dans son auditoire, ou croyait qu'il n'y avait pas plus à se gêner avec elles qu'avec les roses. La mère ne fut pas de cet avis; elle se détacha lentement du groupe, et, entraînant sa fille, disparut furtivement avec elle, bien avant la (in de la leçon.
A dater de ce jour, je ne les revis plus. Était-ce en effet par excès de réserve qu'elles restaient éloignées? étaient-elles parties? étaient-elles souffrantes? je n'en savais rien. Je n'avais malheureusement aucune donnée, aucun indice qui pût me permettre de retrouver leur trace. Les semaines s'écoulèrent dans cette ignorance, et ce ne fut que plus tard, l'année d'après, qu'un
hasard de conversation, dans un salon, me révéla tout le mystère. L'adorable jeune fille, atteinte de la fièvre scarlatine, avait été brusquement enlevée par cette terrible maladie, et la mère désespérée était repartie pour l'Espagne, son pays.
Ainsi s'achevait cette idylle, à peine ébauchée. C'était la vision du cimetière qui reparaissait brusquement à mes yeux.
Je passe mon chagrin sous silence. J'en fus bientôt, je l'avoue, à demi consolé par un événement qui marqua dans ma vie, je veux dire par l'arrivée de M. de Lamartine à Marseille.