LETTRE VI
La génération actuelle ne se figure guère ce qu'était, à l'époque lointaine dont je parle, la renommée de ce grand Lamartine. Nous avons aujourd'hui, de par le monde, bien des gens, écrivains ou artistes, qui font leur bruit et leur tapage dans la foule, et qui ont l'honneur, envié du poëte latin, d'être montrés du doigt quand ils passent dans la rue. Aucune de ces célébrités n'est comparable à celle dont jouissait alors fauteur des Méditations et des Harmonies.
Jeune encore (à peine avait-il atteint sa quarantième année), il inspirait un sentiment qui, chez les femmes, ne se contenait pas toujours dans les limites de l'admiration. Toutes les jeunes filles en rêvaient; tous les écoliers copiaient ses poèmes sur des cahiers réservés et ornés
d'arabesques calligraphiques. Les hommes les plus absorbés par les affaires du commerce ou de la politique trouvaient moyen de savoir par cœur quelquesuns de ses vers ; les vieillards eux-mômes s'intéressaient à cette jeune gloire qui continuait, en l'éclipsant, celle de Chateaubriand sur son déclin.
L'émotion fut donc très-vive à Marseille quand on apprit que l'illustre poète était à la veille d'y arriver. Il venait s'y embarquer pour l'Orient, et son navire était déjà frété. Il était question de lui dresser des arcs de triomphe et de lui décerner des ovations publiques.
Gomment il me vint en idée, à moi chétif et obscur, de me faire l'organe poétique de cet enthousiasme populaire, c'est là un phénomène que je ne saurais m'expliquer, car, à vrai dire, j'étais un garçon fort modeste, qui ne se croyait aucune supériorité sur ses condisciples de la veille, et qui recherchait plutôt la retraite et le silence que le bruit et le grand jour. Quoi qu'il en soit, les vers furent faits, communiqués à un ami qui se trouvait déjà en correspondance avec Lamartine, et il fut bravement résolu que, dès l'arrivée du poëte, mon jeune confident irait lui-môme lui présenter les strophes écrites à sa gloire.
11 arrive donc; les vers sont mis sous ses yeux; et, le soir du lendemain, comme je rentrais au logis, une de mes sœurs, qui m'attendait sur le pas de la porte, me remet une carte où rayonnait ce nom : « Alphonse de Lamartine; » il était accompagné de quelques mots tracés au crayon qui m'invitaient à déjeuner, le jour suivant, à l'hôtel Beauvau.
Vous jugez de mon ravissement et si je fus exact au rendez-vous! Comme je montais l'escalier de l'hôtel, une porte s'ouvrit au premier étage : un homme en sortait, tête nue, et vêtu entièrement d'un simple vêtement de toile grise.
— Est-ce bien ici, dis-je à cet homme, l'appartement de M. de Lamartine ?
— ici même, répondit-il ; entrez, monsieur : madame de Lamartine vous recevra.
Il disparut et j'entrai, et je me trouvai en face de cette douce et touchante figure de femme que je devais depuis lors revoir tant de fois et dans des fortunes si diverses. Elle me fit son accueil le plus aimable, portant aux nues les pauvres vers adressés au grand homme ; il en était ravi, disait-elle, il allait bientôt me le dire luimême. Et, en effet, la porte se rouvrit, et l'homme à la toile grise reparut en me tendant la main.
— C'est vous monsieur Autran, me dit-il; je vous reconnais ; de poète à poète, on s'est déjà vu.
— Pardonnez-moi, lui répondis-je, j'aurais dû bien plutôt vous reconnaître, moi-môme ; mais l'antichambre est si obscure, que Ton n'y voit pas grand'chose, pas môme une auréole.
Je me souviendrai toute ma vie de ce premier et court entretien que nous eûmes, avant le déjeuner, dans une chambre d'hôtel dont les croisées s'ouvraient toutes grandes sur le port de Marseille, sur son ciel éclatant, sur ses navires alignés au quai. L'air était chaud; des parfums de goudron pénétraient jusqu'à nous, et les bruits du dehors, grincements de poulies, froissements de cordages, cris de matelots s'appelant d'une vergue à l'autre, produisaient un tel bourdonnement qu'il nous fallait élever la voix pour nous faire entendre. Madame de Lamartine était assise dans l'embrasure d'une de ces croisées, contemplant ce tableau, et ne le quittant guère des yeux que pour les reporter sur l'homme qui fut l'adoration de sa vie. A ses pieds, une belle enfant de dix à douze ans, coiffée de longues tresses pendantes, caressait deux grands chiens lévriers qui bondissaient autour d'elle. Quant à lui, le poète, il allait par la chambre, discourant du voyage qu'il entre-
prenait; de Marseille où il recevait un accueil si empressé, de la beauté de son ciel, des qualités aimables de ses habitants, et parlant de tout cela avec cette grande voix sonore et cette vibration d'accent où l'on pressentait déjà l'orateur qu'attendait la tribune.
Pendant le déjeuner, il se leva plusieurs fois de table, soit pour manger debout, en émiettant son pain aux deux chiens, rivaux l'un de l'autre, qui le sollicitaient de l'œil et bondissaient jusqu'à la hauteur de sa main ; soit pour aller chercher une bouteille de son vin de Bourgogne qui l'accompagnait partout dans ses voyages, et qu'il voulait, disait-il, me faire goûter. Ces choses familières, il les faisait avec une grandeur qui lui était propre et qui ne l'abandonnait dans aucun de ses actes.
— Voyons, me dit-il, après le repas, je voudrais maintenant vous lire des vers que j'ai faits en réponse à ces adieux de Walter Scott au public que vous avez lus sans doute dans les journaux. Ce sont mes vers les plus récents, et je les crois des meilleurs.
Je fis plus tard chez lui cette remarque que ses derniers vers lui paraissaient toujours les plus beaux, et peut-être aurez-vous fait, madame, la même observation chez d'autres poètes qui ne le valaient pas.
Il voulut bien alors — quel charme et quelle fête! — me donner la primeur d'un morceau qui devait le lendemain faire le tour de l'Europe, et qui toucha sans doute bien profondément le cœur de l'immortel romancier à qui il était adressé. Lamartine lisait ses vers simplement, sans aucune de ces roueries savantes du poète qui souligne ses intentions et qui s'arrête aux bons endroits pour laisser à l'admiration le temps de se produire. Son débit était marqué d'une certaine monotonie qui le faisait ressembler à un chant, et qu'il avait peut-être empruntée à ces improvisateurs fréquentés sur le rivage napolitain. Assise à nos côtés, madame de Lamartine, quoique semblable fête ne fût pas nouvelle pour elle, écoutait en silence, et je voyais de longues larmes couler de ses paupières. Le morceau n'avait rien sans doute de très-pathétique; elle pleurait, et je sentais moi-même monter à mes yeux ces larmes, les plus douces de toutes, que fait naître une grande pensée ou un mot sublime.
Un passage était dans cette épître où le poète exprimait le regret que Walter Scott eût trop rarement écrit en vers, la prose étant plus accessible aux injures du temps.
Car le vers est de bronze et la prose est d'argile.
La tirade était fort éloquente, et, pour ma part, elle entrait singulièrement dans mes idées. Je pris cependant mon courage à deux mains, et j'osai, moi l'humble disciple, faire remarquer au maître qu'une telle tirade affligerait peut-être quelque grand prosateur, l'auteur des Martyrs, par exemple.
— Tiens, me répondit-il, vous avez raison !
Et aussitôt, d'un geste superbe, il prit la feuille volante sur laquelle se trouvait la tirade indiquée, la froissa dans sa main et la jeta aux cendres de la cheminée. Je ne saurais dire quelle fut mon admiration pour un sacrifice si simplement accompli. Peu de jours après, l'épltre à Walter Scott, ainsi amendée, paraissait dans tous les journaux. Je ne sais comment il s'est fait que les vers si généreusement supprimés ont reparu plus tard dans une édition définitive. 11 est vrai qu'à ce moment Chateaubriand n'était plus de ce monde.
De nombreux visiteurs vinrent après le déjeuner. Us abordaient le poëte avec des formules qui tenaient moins de l'admiration que de l'idolâtrie.
— Vous êtes un Dieu, disait l'un, et je me sens près de tomber à vos genoux.
Un autre lui présentait la dédicace d'une brochure
intitulée Lamartine et Bèranger , et où non-seulement le célèbre chansonnier d'alors, mais tous les poètes présents et passés étaient taillés en pièces au bénéfice exclusif du chantre d'Elvire. Je ne sais si ces louanges excessives lui déplaisaient, je dois avouer pourtant qu'il n'y paraissait guère ; il les accueillait avec le front haut et le visage calme d'un homme qui se sent déjà sur un piédestal. Il avait l'air de sa propre statue. Je lui sus d'autant plus de gré de m'avoir fait un si charmant accueil, malgré l'extrême réserve que j'avais mise dans mes paroles, sentant peut-être qu'après avoir payé mon tribut en vers, il devait m'être permis d'être économe en prose. Lamartine, d'ailleurs, rendant la louange comme tous ceux qui l'aiment, disait à chacun de ces inconnus des choses exorbitantes, et je dois ajouter qu'il leur parlait à tous du petit poëme que je venais de lui adresser avec une telle prodigalité d'éloges que mon nom, dans ma ville natale, sortit tout à coup de l'ombre. À dater de ce jour, elle crut avoir un poêle de plus.
Pendant les huit ou dix jours qui s'écoulèrent avant sa mise à la voile pour les rivages asiatiques, il me fut donné de voir quotidiennement le cher grand homme. Il m'invitait à partager ses promenades à pied dans la
campagne, autour de la ville. Nous allions, et je pus dès lors observer ce facile penchant qu'il avait à l'admiration et à l'hyperbole. Tout lui paraissait beau, tout lui semblait grand, tout lui était sublime, « la moindre taupinée, comme dit La Fontaine, était à ses yeux un Caucase ». Il vivait en dehors de la mesure et de la réalité, spectateur bénévole d'un monde invisible au reste des humains.
— Voilà un Salvator Rosa ! disait-il en jetant les yeux sur un humble coteau où paissaient quelques chèvres. — Voici un Poussin, s'écriait-il devant une mare où nageaient deux canards, ou bien en face de quelque pauvre ferme mal ombragée par deux ou trois ormeaux ébranchés. — Quelle figure adorable, quels yeux, quel front, quelles mains ! C'est Nausicaa I s'exclamait-il en voyant passer une blanchisseuse déguenillée.
Malgré tout le respect qu'on avait pour lui, on ne pouvait s'empêcher de songer vaguement au héros de Cervantes, qui prenait les laveuses d'écuelles pour des princesses; il y avait en celui-ci quelque chose d'un don Quichotte de l'Hélicon !
— Ma chère, disait-il à madame de Lamartine en rentrant le soir au logis, je vous ai. vraiment regrettée : nous venons de passer les plus belles heures du monde
dans un site enchanté, tout planté de magnifiques sycomores.
Il avait vu des sycomores là où je n'avais vu que des mûriers.
Après tout, je me demande si cette admiration par trop prodiguée ne tenait pas à un fonds inépuisable de générosité et de bienveillance universelle qu'il étendait aux choses comme aux personnes. Peut-être pensait-il, en la voyant sous un jour si flatteur, faire plaisir à la nature.
Je me souviens d'une autre promenade que je fis avec lui dans cette bienheureuse semaine. Celle-ci eut lieu sur la mer. J'avais pris, un soir, une de ces barques à rideaux blancs, à tente bleue ou rose, qui, alignées au bord du quai, attendent et se disputent le promeneur, et j'étais allé respirer la fraîcheur de la soirée d'été en dehors de l'embouchure du vieux port, qui était en ce temps-là l'unique port de Marseille. Comme nous voguions sous les hauteurs du Pharo, je m'entendis appeler par une voix sonore qui me hélait du bord d'un autre bateau. Je m'en rapprochai. C'était la voix du poète qui était venu, lui aussi, se bercer dans la lumière du couchant, sur les premières ondes du golfe. Il avait auprès de lui madame de Lamartine et sa fille. Il
m'avait reconnu de loin, il m'invitait à congédier ma barque en passant dans la sienne, et à continuer ma promenade avec lui, en famille. Je n'eus garde de refuser. Je passai là une des heures les plus charmantes de ma jeunesse. Le soleil se couchait sans nuages dans une mer illuminée de sa pourpre. L'air, tiède encore, était chargé de cette mélancolie qui se mêle à toutes les joies du cœur et qui en est comme le crépuscule. De temps en temps, nous restions tous les quatre plongés dans ce silence qu'amène le lever des premières étoiles. Ou bien la jeune fille demandait à sa mère l'explication de quelqu'un des phénomènes maritimes que nous avions sous les yeux, ou bien l'illustre maître m'adressait quelques paroles où l'accent de l'amitié se faisait de plus en plus sentir. Il m'interrogeait avec une bonté touchante sur mes études, sur ma famille, sur mes espérances, sur mes projets d'avenir. Ce fut alors que j'osai lui parler du dessein que j'avais d'écrire un livre sur les harmonies de la mer.
— Faites cela, me dit-il avec un vif accent d'adhésion.
Et il me ût à moi-même le commentaire de ma propre pensée avec cette largeur de vue et cette élévation de langage qui lui appartenaient. Si j'avais pu à ce moment-
là écrire sous sa dictée, j'aurais écrit un chef-d'œuvre. Au moment où, rentrés dans le port, nous abordions au quai, il me demanda de le conduire dans ma famille. Il désirait, disait-il, la connaître, avant d'entreprendre son grand voyage. Il avait surtout à cœur de causer avec mon père pour le détourner de son projet de me pousser dans quelque carrière prosaïque. — Je ne vais pas, ma chère amie, vous redire tout l'entretien. Il fut long. Préoccupé des hasards de la vie littéraire, malgré cet exemple qu'il avait sous les yeux d'une immense fortune poétique, mon père résistait. Il faisait mille objections où la prudence égalait la tendresse. L'illustre visiteur finit par l'emporter. — J'avais, prétendait-il, une de ces vocations auxquelles on ne peut se dérober sans faillir à sa destinée. Il se chargeait d'ailleurs, lui tout-puissant, de m'aplanir les obstacles. J'allais faire, pendant son voyage, un livre qui serait très-beau ; à son retour, il me trouverait infailliblement un éditeur. Par son influence auprès d'un ministre ou deux, il m'obtiendrait une position brillante dans l'Université. Il dirait ceci, il ferait cela. Bref, il n'y avait à douter de rien, et si mon père avait le sens commun, il ne pouvait manquer de me mettre dès le lendemain la bride sur le cou. C'est ce qui fut fait le soir même.
vil. 4
Deux jours après, les journaux annonçaient que le poète avait mis à la voile pour l'Orient, sur le navire CAlceste, accompagné d'un cortège d'amis et de tout le faste d'un prince voyageur.
Le voilà donc parti, et l'occasion me semble bonne, ma chère amie, pour clore ici ma lettre. J'ai sur lui mille autres souvenirs qui rempliraient des volumes. Je les réserve au prochain ordinaire, non pas tous, mais quelques-uns du moins, de ceux qui me paraîtront le plus capables de vous intéresser ou de vous amuser.