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Oeuvres complètes

Vous êtes donc de retour. Écrivez-moi donc, dites, racontez-moi tout ce que vous avez fait, vu, rapporté dans votre salon rouge !

Vous êtes inconcevable.

Merci de la Vie Moderne. Je l'ai reçue hier, dimanche.

Maintenant, un autre service.

J'écris un article sur l'Impressionnisme, article qui sera traduit et paraîtra dans une revue allemande, à l'occasion de quoi un ami de Berlin, qui a une dizaine d'impressionnistes, en fera une exposition.

C'est très important. Pourriez-vous donc me trouver quelque chose que mon libraire d'ici n'a pu

me trouver ? Une petite brochure de 50 cent, intitulée, je crois, « les Impressionnistes », par Théodore Duret, avec un dessin de Renoir (1). Cette brochure a paru il y a quatre ans, je crois. Je ne sais où elle a été éditée, peut-être chez Ghio, peut-être chez Marpon. En tout cas, je l'ai vue longtemps jadis chez Marpon, à l'Odéon : de toutes façons vous pourriez la voir à la Bibliothèque. Je vous serais bien obligé si vous mettiez la main dessus et me l'envoyiez.

Je vous écrirai longuement et vous enverrai des vers un de ces jours, sans blague.

Je vous serre la main. Travaillez- vous ?

Votre

Jules Laforgue.

(1) H s'agit de la brochure célèbre publiée en 1878 et dont le titre exact était : Les Peintres Impressionnistes (Claude Monet, Sisleifj C. Pissarro, Renoir, Bertlie Morisot) avec un dessin de Renoir. Paris, Librairie parisienne, Hayman et Pcrois, 38, avenue de l'Opéra. — Mai 1878.

A CHARLES EPHRUSSI

Berlin, 26 février 1883 [lundi].

Cher Monsieur Ephrussi,

L'êtes- vous assez, rancunier? Pourquoi ne m'écrivez-vous pas le moindre petit mot?

Avant-hier, à la soirée du Kronprinz, j'ai causé avec M. de Seckendorff qui m'a dit avoir reçu nombre de lettres de vous, et m'a appris que vous aviez d'abord le projet de venir à Berlin pour l'Exposition, mais que c'est M. Gonse qui viendra, et que vous prépariez des choses et des choses. A la même soirée, coudoyé plusieurs fois M. Lippmann. Un de mes remords. Lorsque j'irai vous voir, je vous remettrai intacte la lettre de recommandation que vous m'aviez donnée pour lui, il y a des temps infinis de cela. Il paraît qu'il est très bourru mais que sa femme est charmante, double raison > maison à éviter.

J'écris de menus vers et une pièce en un acte qui déborde d'optimisme. Outre cela, M. Bernstein m'a persuadé de mettre en vers le Don Juan de Pouchkine, et j'y vais de bon cœur.

Ne prononcez pas mon nom devant l'auteur des Aveux. Vous réveilleriez de pénibles souvenirs.

Au revoir et un petit mot d'amitié, s. v. p.

Votre

A M. CHARLES HENRY

Berlin, lundi [26 février 1883].

Mon cher Henry,

Pourquoi n'ai-je plus de vos nouvelles ! Je m'ennuie horriblement. Je n'ai pas reçu un mot de vous depuis votre retour. Kahn m'a écrit, pour me dire que ma dernière lui était arrivée 15 jours en retard, et qu'il était je ne sais où, il ne me donne pas sa nouvelle adresse.

Je voudrais bien savoir pourquoi vous ne m'avez pas envoyé le moir dre petit mot. Le barde de la rue Denfert vous a-t-elle infusé ses sentiments à mon égard ?

Que faites-vous, nom de Dieu ? Que devenez-^ vous ? et vos livres ? et votre peinture à la cire ? et tout enfin ?

Ma vie est toujours la même. J'entends beau-

coup de musique. Que faire à Berlin, sinon entendre beaucoup de musique ?

J'ai un ami, un des grands pianistes de demain (1), qui m'a fait connaître les trois cahiers de musique de Rollinat.

Je viens de lire et de relire les Névroses. Du talent, c'est certain, et au fond une sincère et intense émotion. Mais que de parti pris, — surtout que de cabotinage. Il est vrai que devant n'importe quel monsieur qui s'est fait un genre, il est bien difficile de dire où finit la correction de race et où commence le cabotinage. Et puis, à mon avis, il y a beaucoup de grossièretés de métier, des abus d'adjectifs souvent neutres intrinsèquement ou neutres à force d'être voulus.

Mon ami le pianiste (Théo Ysaye) et moi sommes fous des Contes de Villiers de l'Isle-Adam et des quelques vers sous le titre Conte d'Amour.

Savez- vous que je fais depuis deux semaines une pièce en prose en un acte se passant à Paris au mois d'avril 1882 ? (2) — Aussi quelques vers.

Hé ! n'avez-vous pas reçu ma dernière lettre ? Je vous y demandais certaine brochure sur l'Im-

(1) Théophile Ysayc,

(2) « Pierrot fumiste ».

pressionnisme par Théodore Duret ? Est-elle introuvable ?

Écrivez-moi donc un mot, sinon je vous tutoie à ma prochaine lettre; inconvenance qui sera atténuée par les injures dont je vous accablerai. En ce moment, je suis démesurément vanné.

Votre

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Samedi [Berlin, mars 1883].

Mon cher Henry,

J'ai reçu votre courte lettre et le manuscrit — il y a de cela quelques jours — mais de là à aujourd'hui il m'eût été impossible de répondre par le moindre bout de lettre. Vous comprenez que j'ai dévoré votre Lespinasse (1). C'est très nourri et très complet sans doute. Vous êtes un dévot pour elle, mais vous avez gardé trop votre dignité. Vous dites vous-même au commencement : « Il est indécent... » — J'aurais hurlé ! — Il fallait vous

(1) Il s'agit de la préface datée « août 1882 » des Lettres inédites I de Mademoiselle de Lespinasse | a Gondorcet, a d'Alembert, a Guibert I AU comte de Grillon | publiées j avec des lettres de ses amis, des documents nouveaux — et une étude I Par M. Gharles Henry ] Paris | E. Dentu, éditeur i 1887.

rouler dans les souvenirs de cette amante passée comme dans des linges de femme au fond d'un cabinet de toilette. Les soirées de l'hiver 74 ! le 10 février, à minuit ! Et la monomanie du remords à côté de Sapho et de sainte Thérèse. Mais c'eût été oublier que ce n'était pas là un roman à écrire. « Elle aima l'amour avec abnégation par delà son corps et par delà son âme. »

N'était-il pas possible — ou ne l'avez- vous pas voulu — de parfumer cela de ce quelque chose qui embaume une page, par exemple : le damas rouge de la chambre à coucher. Et avec Guibert cette journée du Moulin- Joli dans le frais encadrement de Montmorency et d' Argenteuil — et plus loin cette journée où le soleil de février a des douceurs de convalescence. — Vous savez mieux que moi que c'eût été l'affaire de deux ou trois après-midi passés au Cabinet des Estampes. C'est tout de même empoignant ce roman furieux au seuil de la révolution, on en a le cœur légèrement étranglé, ma parole.

Je vous retourne le manuscrit. — Vous n'avez pas peur de confier des manuscrits à la poste.

Ecrivez-moi plus souvent, hein ? — J'entends beaucoup de musique ici.

J'espère vous présenter un jour mon jeune

Rubinstein de 18 ans à peine (1). Vous l'adorerez comme moi, un brun au visage insensé, peut-être un peu plus haut que vous, et une masse de cheveux crépus. — Je l'appelle le Nubien. — Un fumeur elïréné. — Je fume la pipe. — Je les collectionne. — Trois scènes et ma prose en un acte est terminée, achevons-la vite et qu'on n'en parle plus. J'ai aussi l'idée d'un Faust en un acte. Je traduisais en vers un Don Juan de Pouchkine, je l'ai lâché. — Comment, vous n'avez pas lu les Contes cruels ! Si Kahn le savait ! — Lisez, c'est insensé. — Et au revoir. Que dit le barde (2) de moi ?

Jules.

(Tiens ! j'ai oublié de vous tutoyer.)

(1) Il s'agit toujours de Théophile Ysaye.

(2) M""" Mullezer, avec qui Jules Laforgue s'était brouillé durant l'automne 1882.

A M. CHARLES HENRY

Bade [20 avril 1883].

Mon cher Henry,

Je vous écris un petit mot qui n'est pas une réponse à votre lettre, mais simplement une excuse et un acompte.

Je commence à respirer. Mes deux derniers jours à Berlin ont été très occupés — préparatifs de départ — puis été passer deux jours à Dresde — chemin de fer, mal de tête, musée inouï ! Des Rembrandt à lécher le parquet qui les reflète, l'Elbe adorable, etc., puis rentré à Berlin, faire malles, éreinté — enfin, après un peu de rechemin de fer, arrivé ici, pioncé, et je vous écris, bien que mon intérêt soit de me mettre à dévorer mes 3 journaux quotidiens qui, multiphés par 3 jours de retard, font 9, plus le supplément du Figaro, et le nouveau cahier de la

Revue, qui voulut embulozer Balzac (ici on appelle ça un cahier). Dans vos archives : je ne sais. J'ai un ami à Berlin, professeur à l'université, qui, seul, peut me renseigner; en ce moment il a ses congés et parcourt l'Italie, je crois.

Au revoir.

Mes minutes sont comptées. Avec ça j'ai à faire ma barbe, aller prendre un bain et un shampoing.

A SA SŒUR

Bade, lundi, 83 [mai] (1).

Ma chère Marie,

Reçu ta lettre il y a plusieurs jours. Je l'avoue, mea culpa, mca culpa.

Et ton portrait, qui est toujours devant moi.

Enfin, voilà un vrai portrait. L'^s photographes établis sont des imposteurs fallacieux. Tu es très bien. Je te vois au naturel. Envoie-m'en encore un autre, bientôt. Ça ne coûte rien à Emile.

Pour le mériter, d'ailleurs, je t'envoie une poignée de vers pris dans le tas (si, toutefois, cet envoi ne va pas à l'encontre de mon but). Des tas d'affaires m'ont empêché de te répondre.

(1) Cette lettre porte 84, dans une édition antérieure : mais dès juillet 83 Laforgue écrit à M. Ch. Henry qu'il a 40 complaintes et il dit ici « une vingtaine » : la lettre doit être vraisemblablement de mai 1883.

Il fait une chaleur accablante, à canoniser le pôle arctique. Je lis, je fume, je travaille, je vrgabonde par la Forêt Noire. Mais les paysages d'ici, bien qu'uniques au monde, m'écœurent, ils sont plus beaux que nature, ça a l'air d'après les tableaux de Gustave Doré. Vraiment. Puis, j'ai voulu te recopier quelques vers. Ne les perds pas. Je n'en ai qu'une copie. Ils te paraîtront peut-être bizarres. Mais j'ai abandonné mon idéal de la rue Berthollet, mes poèmes philosophiques.

Je trouve stupide de faire la grosse voix et de jouer de l'éloquence. Aujourd'hui que je suis plus sceptique et que je m'emballe moins aisément et que, d'autre part, je possède ma langue d'une façon plus minutieuse, plus clownesque, j'écris de petits poèmes de fantaisie, n'ayant qu'un but : faire de l'original à tout prix. J'ai la jerme intention de pubher un tout petit volume (johe édition), luxe typographique, écrin digne de mes bijoux littéraires ! titre : Quelques complaintes de la vie. Avec cette épigraphe tirée des Aveux :

Et devant ta présence épouvantable, ô mort, Je pense qu'aucun but ne vaut aucun effort.

J'ai déjà une vingtaine de ces complaintes.

Encore une douzaine et je porte mon manuscrit je ne sais où.

J'y regrette une chose — certains vers naturalistes y échappés et nécessaires. J'ai perdu de mon enthousiasme, mes naturahsmes, comme poète seulement (pour le roman, c'est autre chose), (le miheu dans lequel je vis n'est d'ailleurs pour rien dans ce retour). La vie est grossière, c'est vrai — mais, pour Dieu ! quand il s'agit de poésie, soyons distingués comme des œillets; disons tout, tout (ce sont en effet surtout les saletés de la vie qui doivent mettre une mélancolie humoristique dans nos vers), mais disons les choses d'une façon raffinée. Une poésie ne doit pas être une description exacte (comme une page de roman), mais noyée de rêve.

(Je me souviens à ce propos d'une définition que me donnait Bourget : La poésie doit être à la vie ce qu'un concert de parfums est à un parterre de fleurs), voilà mon idéal. Pour le moment du moins. Car la destinée d'un artiste est de s'enthousiasmer et se dégoûter d'idéaux successifs. Cet idéal, mes complaintes n'y répondent pas assez encore à mon gré, et je les retoucherai, je les noierai un peu plus.

En voilà assez. Lis-les, et dis-moi ton avis (tu connais d'ailleurs, déjà, ma complainte des montres). Et envoie-moi une autre photographie.

Qu'Emile photographie aussi un des enfants et me l'envoie. J'en serai aux anges. Je crois de plus en plus que mes congés commenceront un peu plus tôt cette année-ci. — Où irons-nous ?

Dis à Emile s'il se souvient de nos soirs au Français. Paul Reney est venu jouer à Bade. — A-t-il le catalogue du Salon ? Dis-lui qu'on parle beaucoup du tableau de Rochegrosse et de celui d'Aman- Jean.

Tu trouveras peut-être cette lettre un peu sèche. Laisse-moi la compenser par un bon baiser. (Rappelle-moi au souvenir des enfants.)

Jules.

Pardon pour les livres non envoyés. Tu les liras plus tard.

A SA SŒUR

Strasbourg, lundi [21 mai 1883]. (1)

Ma chère Marie,

Je viens de dîner dans un hôtel, quelconque, où je n'ai entendu parler que français. Je suis à Strasbourg (je t'écris dans un café plein de soleil). Je n'avais rien à faire à Bade aujourd'hui.

En trois heures et demie de chemin de fer on est à Strasbourg, et je suis venu.

Je suis extrêmement heureux de passer ma journée ici. Que d'observations ! Tu sais que Strasbourg fait partie de l'empire allemand depuis le traité de Francfort qui a terminé la guerre de 1870, donc que d'observations !

(1) Cette date nous est fournie par l'Agenda 1883 publié dans le numéro d'octobre 1920 de la Nouvelle Revue Française et que l'on trouvera au volume des Œuvres posthumes.

On se croirait en France. — Les enseignes sont en français, etc.. On entend partout parler notre douce langue, excepté, hélas ! par les petits enfants qui jouent dans les ruisseaux, chose qui m'a touché au cœur. Au lieu des marchands de cigares que l'on voit partout en Allemagne, c'est encore ici le bureau de tabac avec sa lanterne rouge — et la cathédrale (si célèbre, tu le sais); un quidam s'offrait comme guide et comme je déclinais ses services en français, il m'a offert l'image que je t'envoie ici. Il m'a confié, avec des larmes dans la voix, qu'il était un ancien commissionnaire et je me suis fendu d'un franc.

En entrant dans la ville sur le seuil d'une boutique un enfant pleurait. Une jeune bonne est venue et lui a dit : « Pourquoi que tu pleures, René ! » Tu ne peux te figurer combien cette simple phrase m'est allée au cœur; le bon moyen de maintenir le patriotisme dans le cœur des Français est de les faire voyager.

On voit partout des gibus et des pieds peu élégants, c'est la France. — Puis les cigarettes et les cheveux et la barbe noirs ou du moins châtains.

J'ai devant moi deux journaux d'Alsace. La feuille est divisée en deux, la moitié en allemand, la moitié en français. Mais je n'ai qu'à regarder

sur la place des troupiers à lourdes bottes et à masques pointus, ils font l'exercice.

Je t'embrasse.

Adieu. Écris-moi — le 28 de ce mois nous partons pour Berlin.

Jules.

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