LXVI
A M. CHARLES HENRY
Coblentz [6 ou 7 juin 1S8'J\.
Mon cher Henry,
Votre lettre était adressée à Bade que j'avais quitté pour passer une semaine à Berlin (occasion d'un article sur le Salon) et je suis ici.
Que devenez-vous ou plutôt que ne devenez-vous pas? Que publiez-vous ou plutôt que ne publiezvous pas ? Et la sculpture ?
J'aime V Oiseau crucifié de Marie Krysinska (1). Mais avouez qu'il y a là trois ou quatre scories ou bavures rentrées. Pourquoi Bellanger ne devientil pas quelqu'un? Vous êtes bien heureux d'avoir vu le Salon. Il y a là des inconnus qui m'intéressent : Aman-Jean, Stott, etc., et Rochegrosse
(1) Un poème publié dans la Vie Moderne avec un dessin de leur ami Bellanger.
qui se fourvoie, à moins qu'il n'ait subtilement calculé qu'en exposant une Andromaque, le monde serait d'autant plus épaté l'an prochain en voyant de lui une Scène de coulisses, etc., (1).
Ah! si j'étais à Paris avec une plume!
Tout est à renouveler en peinture. (Quels triomphes I) Quel langage aussi pour une nature-mortcroque qui fera, au lieu de melons, de chaudrons, de poissons, d'armures, etc., une vitrine de modiste (les chapeaux de femmes ! !), un étal de frompges, une bijouterie du Palais-Royal, un intérieur d'omnibus roulant. Y a-t-il encore un peintre des industries du métal ? etc.
Je fais le Salon de Berlin qui est d'un lamentable achevé.
Jules Laforgue.
(1) M. William Stott exposait Ronde d'enfants et l'Atelier dit grand-père. De M. Aman- Jean, qui depuis orthographia son prénom Aman, se voyaient le Portrait de M""" X... et Saint Julien l'Hospitalier ( « Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde. Il connut la faim, la soif et la vermine. » G. Flaubert). Le prix du Salon fut dévolu à M. Georges Rochegrosse, qui déjoua les prévisions de cette lettre, en 1883 par son abstention, et les années suivantes par sa peinture. [Note de M. Félix Fénécn.l
A MAX KLINGER
Coblentz, lundi [11 juin 1883]. (1)
Cher jeune Maître,
Je trouve votre complaisante et longue lettre en revenant de Cologne, où j'ai visité deux expositions (dont un musée). Je suis content d'avoir vu là la Vergiftet de G. Max, que je n'aimais pas jusqu'ici, ne la jugeant que par deux ou trois têtes fades, une entre autres chez Gurlitt. Je voulais citer dans mon Salon Fischer, Oeder, etc., qui m'avaient paru pas sans valeur, mais j'ai vu de leurs toiles à Cologne, c'est toujours la même chose. C'est trop bête, n'est-ce pas ?
J'ai passé une semaine à Berlin. Je croyais que
(1) Cette lettre, ainsi que les trois autres adressées au même Max Klinger, furent publiées peu aprôs la mort de Laforgue dans la Cravache parisienne du 8 septembre 1888, et, en allemand, en tête de la traduction des Moralités légendaires par Paul Wiegler. « Sagenhafle Sinnspiele ». Stuttgart, 1905.
vous n'}^ étiez pas, — et je regrette bien de n'avoir pas été vous voir, excusez-moi.
Mille merci pour les renseignements qui ont dû vous distraire de votre travail ou plutôt de vos rêveries. Comment ! vous avez lu V Education sentimentale. Vous êtes vraiment extraordinaire : pessimiste comme vous l'êtes, tout Flaubert vous plaira.
Oui, je fais le Salon de Berlin tant bien que mal. Je parle longuement de vous comme de l'artiste le plus personnel, mais non sans reproche. Vous verrez, (c qui aime bien châtie bien )>...
Je dirai que je préfère le petit Menzel à ses deux Frédéric de la National Galerie. Je dirai du mal de Richter et aussi (??) de Gustrow, non en général, mais pour ses portraits de Salon que je trouve fades et bêtes.
J'ai vu à Cologne un joli J. Brandt, moins banal que tout ce qu'il fabrique en général, etc. Je crois que vous approuverez mes impressions. Tout de Hertel ne me plaît pas également, mais (impressionnisme à part) il a un joli tempérament de peintre (son aquarelle).
Quel vilain métier que celui de critique d'art, n'est-ce pas ? Ce métier a été déshonoré par tant d'ignorants et les artistes ont bien souvent raison
de nous mépriser. Pour ma part, vous ne pourriez croire avec quelle conscience je m'y adonne. Non en lisant des livres et en fouillant les vieux Musées, mais en cherchant à voir clair dans la nature en regardant humainement, comme un homme préhistorique, l'eau du Rhin, les ciels, les prairies, les foules, et les rues, etc. J'ai plus étudié dans les rues, les appartements, les théâtres, etc., de Paris que dans ses bibliothèques. Si je n'étais pas persuadé que j'ai l'œil artiste et que je suis hostile à tous les préjugés artistiques, sincère et désireux d'instruire le public déhcat, je n'écrirais point cela, croyez-le.
Vous allez à Paris, j'en suis bien heureux pour vous. Quel bien cela vous fera ! Tâchez de connaître Renouard, Lançon, Guérard (veuf de M"^^ Éva Gonzalés) et Ghifïlart aussi. J'ai un frère qui a quitté l'École des Beaux- Arts, il y a quatre ans, mais il n'est pas à Paris en ce moment. Vous arriverez trop tard pour voir le Salon, et, ce qui est plus irréparable, l'exposition de Sisley.
Vous verrez les beaux paysages de la Seine, Notre-Dame, au soleil couchant, etc.
Si vous arrivez avant la fin de la saison, allez aux cafés-concerts des Champs-Elysées, et du moins aux Folies-Bergère.
Vous verrez comme les habits noirs (les fracs)
sont sublimes à Paris. Et les chapeaux de femmes ! Allez passer des après-midi dans la foule aux magasins du Louvre et du Bon Marché.
J'oubliais. Tâchez de connaître le graveur en pointe sèche Desboutin et l'extraordinaire Bracquemond. Feuilletez les albums de Jacquemart.
Ne vous préoccupez pas de mes photographies (1). Si elles vous servaient à quelque chose, emportezles à Paris. Si Bernstein vous donne une lettre pour Ch. Ephrussi, celui-ci vous fera connaître qui vous voudrez.
Votre pessimisme deviendra plus noir encore dans les tristesses et les splendeurs de la ville monstre : vous lirez beaucoup. Votre pointe se fera plus libre, plus grasse, votre œil plus enveloppant et plus aigu et, avec votre imagination alors, vous ferez sensation à Paris.
Vous verrez comme la presse parisienne est admirable quand elle a découvert un véritable et original artiste.
Je serai à Paris dans deux mois. Sans doute j'aurai votre adresse. Au revoir.
Votre
Jules Laforgue.
(1) Des reproductions d'œuvres appartenant au musée du Louvre. **♦♦♦ o
A CHARLES EPHRUSSI
Coblentz, jeudi [14 juin 1883].
Cher Monsieur Ephrussi,
Il est écrit que vous ne m'écrirez plus, sans doute. L'Impératrice m'a dit que vous aviez conduit la princesse royale au Salon et qu'elle vous avait ou que vous lui aviez demandé de mes nouvelles.
En voici. J'ai été passer une semaine à Berlin. Je me suis éreinté au Salon de Charlottenbourg. Et ici j'ai travaillé mes notes. Puis-je vous l'envoyer comme toujours ?
11 est très attendu à Berlin et fera quelque bruit dans ce grand Landerneau. On m'a aussi trahi près de l'Impératrice qui attend que je le lui lise. Je le lui lirai en le modifiant au vol. Puis-je vous l'envoyer ?
Je ne vous demande pas ce que vous faites.
Vous êtes probablement au vert à Versailles ou ailleurs ? Peut-être en Italie ou à Londres.
En attendant de vous revoir et de dissiper le dernier malentendu que vous aviez à mon sujet, s'il en reste, je vous serre la main.
Votre, comme je n'ai jamais cessé de l'être,
Jules Laforgue.
A CHARLES EPHRUSSI
[Coblentz, mardi 3] juillet 1883.
Cher Monsieur Ephrussi,
Merci de votre lettre vraiment. J'ai reçu mon Salon. Alas, poor! Je viens de le refaire d'après vos conseils. Je vois que vous êtes un vétéran et que je ne suis encore qu'un jeune.
Voici : D'abord je vous sacrifie 39 noms, bien comptés ! ! Ce que j'en laisse est absolument nécessaire sous peine de faire écrouler un jour sur ma tête le Vieux musée de Berlin avec les fresques de Schinkel — horror ! J'ai rarrangé Boecklin et Hertel, et condensé Klinger, arrangé Brozik selon votre observation, supprimé Guillemet, le Ruysdaël du vieux Bercy! (celle-ci, vous l'expierez un jour!) Poirson, etc..
Piloty n'est-il pas embeaumé ("sic^ à l'heure qu'il est?
Je vais demainàDusseldorf (1). (J'aiétéà Dresde.)
— Voir V Innocent VI de Velasquez à Londres et mourir.
J'irai peut-être à Munich. J'espère que vous ne trouverez pas mss conclusions trop exclusives. (D'autre part, vous savez que ma position ici n'a rien à voir là-dedans.)
Connais>ez-vous la p3tite manière de Menzel? — En somme, je crois y voir de plus en plus clair.
J'ai passé des midis sur les hauteurs de Bade à m' abrutir de soleil et de verdure verte. Je suis affolé de vastes toiles limpides dans lesquelles on pourra se baigner ! Je n'aime plus les demi-manières. Tout clair. Le noir seulement systématique, comme chez Ribot par exemple.
J'ai envie de donner des coups de canif ou au moins des coups de plum3 (de mon aile d'oie) dans les portraits à fonds muUâtres (sic), fussent-ils du basque Bonnat.
Un jour vous avez conseillé au peintre Blanche (2) devant moi, de ne pas mettre d'eau dans son vin.
— Mettez -vous toujours du vin dans l'eau de la rue Favart (8 pour les abonnés)?
(1) Laforgue dut remettre ce voyage à Dusseldorf et ne semble pas y être allé par la suite.
(2) M. Jacques-Emile Blanche.
Camille Lemonnier et Duret sont-ils défunts^ l'un d'une indigestion de kermesse flamande et l'autre d'une ophtalmie?
C'est la seconde de ces fuis que je me souhaite pour plus tard.
Avec quelle œuvre êtes-vous en train de faire gémir les presses octave-uzannesques de Quantin?
Avez-vous le courage de travailler par cette chaleur qui fait éclore des infusoires dans les encriers ?
Au revoir (pour septembre).
Merci de faire passer la chose dans la Gazette même. — Merci de tout.
A M. CHARLES HENRY
Coblentz-Schloss, samedi [14 juillet 1883].
Mon cher Henrv,
Pardon pour ce papier de coifïeur.
Êtes- vous rue Berthollet? Que faites- vous? Je vois partout des machines sur votre bouquin. Peut-on en avoir un exemplaire ? En tout cas, f éhcitations. Mais à quand votre roman ou vos poèmes en prose ? J'ai eu beaucoup de travail. Après dix jours à Berhn, venu à Goblentz, fait le Salon berlinois en prose sage à idées sages pour le 1^^ août de la Gazette des Beaux- Arts, passé un jour 1 /2 à Cologne, puis 4 à Munich, où vu Bellanger devant les Rubens de la Pinacothèque ! Catalogues et notes. Je ferai également pour la Gazette l'Exposition internationale de Munich. Me revoilà à Coblentz,
avec le Rhin sous ma fenêtre, une photo de Velasquez devant moi, fumant les pipes, regardant mes complaintes. J'en ai 30 à 40. Je les mettrai au net pour un imprimeur, que ça paraisse et qu'on n'en parle plus. Comme vous passerez votre 14 juillet enfermé chez vous, vous pouvez m' écrire quelques lignes pour me tenir au courant de vos fermentations littéraires et autres.
Et le barde de la rue d'Enfer?
Et les idiots de l'incident Corot-Trouillebert(l)?
Voyons, que se passe- t-il à Paris, ou du moins dans
le petit Rambouillet faisandé de Marie Krysinska.
Le feu d'artifice RoDinat est-il mort à jamais? Que
fait B***, ce doux?
Et Antoine Gros, ce primitif ?
Et Charles Cros ?
Avez-vous fait la connaissance d'un vrai peintre ayant un œil ? D'un musicien ? D'un véreux ? Que savez-vous de Kahn ? est -il au Tonkin ? Non. Mais il doit être sur la fm de sa captivité.
J'ai fait venir la Sagesse de Verlaine. Trois ou quatre pièces de lui, voilà qui enfonce toutes les Chansons des Gueux, toutes les Sully-Prudhom-
(1) Peu après une vente, Alexandre Dumas fils avait découvert qu'un tableau qu'on lui avait vendu pour un Corot n'était qu'un Trouillebert.
meries qu'on sait. Il annonce un nouveau volume : Amour.
Soyez sûr que n'en voilà un qui reviendra à Montmartre qui rime pour lui avec dartre maintenant.
Vous envoyé-je de mes complaintes? Elles vous plairont peut-être ?
Je suis pressé. Je fais de gros dîners indigestes. Et le soir je lis un roman de Guida !
Au revoir !
Jules Laforgue.
AU. CHARLES HENR Y
Coblentz, vendredi [27 juillet 1883].
Mon cher Henry,
Je vous écris à la hâte.
J'ai reçu votre très intéressante lettre (pourquoi si rare?) hier au soir.
Par suite de complications où l'équihbre européen n'entre pour rien, mes congés commencent vers le 10 août et vont à peu près jusqu'au 1^^ nov.
Je serai à Paris dans une douzaine de jours. Y serez- vous ? Probablement pas. J'y resterai trois à quatre jours, de là à Tarbes et en revenant je passerai deux semaines à Paris, où vraisemblablement alors nous nous verrons.
Je tiendrais beaucoup à savoir votre impression de mes Complaintes. Je suis en train de les mettre
au net avec une pièce en un acte déjà vieille. Mon brusque départ me noie de besogne.
Merci des 2 Chat noir.
Marie Krysinska a sensibilité artiste à fond original, mais tout cela est bien noyé dans la rhéto. à la mode, n'est-ce pas ?
Elle écrit les Fenêtres parce que Lorin (1) a mis à la mode les Becs de gaz, les Maisons, les Voitures, etc. Il y a beaucoup là de fabrique.
Maizeroy, etc., etc., m'ont dégoûté de tout cela. C'est l'école de Fortuny. J'ai en ce moment un idéal que j'essaie d'insuffler à mes Complaintes, — et dont certaines pages de la Sagesse et des Aveux me semblent jusqu'ici les belles choses vraies.
Kahn, dans ses proses, avait de ces pièces-là. Le sonnet d'Icres, dans le même Chat noir, est assommant. Que de tempéraments versant ainsi dans le cabotin du jour. Nous parlerons avec plaisir de tout ça à Paris, n'est-ce pas ? Je ne m'étonne pas qu'on ne vous ait pas répondu de Berlin. Ce sont tous des ours, des tardigrades.
J'ai passé deux ans à acquérir la conviction que c'est le peuple le plus activement antiartistique des peuples connus. Ah ! si j'avais écrit mon Salon
(1) Georges Lorin.
berlinois dans une boîte moins timorée que la Gazelle; enfin j'y ai cependant un peu soulagé mes nerfs.
Je ne songe pas à la Vie Moderne pour mes complaintes. Je crois avoir avec ces 50 un petit volums un peu propre. Eh bien, mon désir serait de faire — en payant même si nécessaire — un de ces petits volumes Kistemaeckers, où sont publiés Huysmans, Mendès, Maupassant, etc., à peine quelques exemplaires, quelques-uns pour moi, c'est-à-dire les quelques êtres que mes choses peuvent dans ce genre intéresser, et le reste au hasard et au plaisir de l'éditeur. Je ne m'en occuperai pas davantage. Avez-vous des renseignements sur ces petites éditions Kistemaeckers et sur ces sortes d'affaires ? Si l'affaire m'ennuie ou est chère, j'achèterai pour cinquante francs de cuivre, j'y autographierai moi-mêma m3s poésies, peut-être avec quelque machine de mon frère, je ferai mordre et je les ferai tirer sur bon papier rue Saint- Jacques à des exemplaires juste pour les êtres en question.
A la hâte. Je me suis trop attardé. Au revoir pour votre livre des lignes.
Jules Laf[orgue.]
A M. CHARLES HENRY
Coblentz [début d'août 1883).
Mon cher Henry,
Je viens de recevoir votre lettre. — Enchanté que vous so^^ez à Paris. J'irai tout de suite rue Berthollet. Merci du Salon ! ! Un ami qui loge à Montmartre m'a trouvé quelque chose du côté de la rue Drouot.
Je devais partir d'ici le 11, mais sous prétexte que je veux me figurer que l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre (1) ferme le 10. Je vais intri-
(1) C'étaient, exposés Galerie Georges Petit, à Paris, et provenant des collections parisiennes, plus de cent tableaux de Corot, Courbet, Daubigny, Decamps, Delacroix, Diaz, J. Dupré, Fromentin, Fortuny, Carbet, Géricault, Isabey, Leys, Marilhat, Meissonier, Millet, Rousseau, Ary Schelïer, Troyon, Antonello de Messine, Boucher, Greuze, Franz Hais, Pîobbema, Lancret, Metzu, Isaac van Ostade, Pater, Pieter de Hoog, Raibolini, Rembrandt, Rubens, Jacob Ruysdael, Teniers le jeune, Terburg, Isaac van de Velde.
guer pour partir d'ici le 9 et j'espère réussir (1).
Êtes- vous souvent chez vous? Guère, je crois, à part le soir, car ne vous tentent ni le cirque ni le théâtre.
J'ai maintenant fermé mes 40 complaintes (2) (préface en vers) et aussi franchement que j'en trouvais d'abord quelques-unes très intéressantes, une dizaine au moins, aussi franchement je déclare que maintenant le tout me paraît petit et éphémère. Ce qui n'est pas éternel est court, et ce qui n'enferme pas tout est bien étroit, mais c'est ce que j'ai fait de mieux. Quant à ma pièce qai n'est point un drame ni une comédie, mais une pièce, un acte : franchement, elle me paraît maintenant un exercice dans ce genre avec une bonne volonté de faire autre chose que ce qu'on fait ordinairement, pas plus.
Vous savez que j'ai été faire le Salon de Berhn, que j'ai visité Dresde, Munich, Cologne. L'an prochain je ferai de semblables visites. Et un jour q.u l'autre j'essaierai un volume sur l'art contemporain ou plutôt germanique.
L'illustre Khnger, qui vous plairait beaucoup, est
(1) Laforgue, cette année-là, ne quitta Coblentz que le 10 août, passa une semaine en Belgique avant de se rendre à Paris et à Tarbes. (Cf. Agenda 1883, et lettre à Klinger, 15 septembre 1883.)
(2) Le recueil, définitivement, en contint cinquante.
à Paris maintenant. Je vais tâcher à savoir son adresse.
Je crois que la Gazette lui a demandé un cuivre pour mon article.
Avez-vous VArt moderne de Huysmans ?
Bourget commence un roman, V Irréparable, dans la Nouvelle Revue.
Nous aurons beaucoup à bavarder dans votre salon, que vous me permettrez d'inspecter avec ma pipe, n'est-ce-pas ?
Au revoir.
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Coblentz [8 août 1883].
Mon cher ami,
Enchanté de vous être agréable, tout en regrettant que ce soit à si peu de frais. Je vous envoie le papier en question, j'ai peut-être bien fait de le dater de la capitale, du titre pompeux en question, avec date, où j'étais réellement dans ledit endroit?
Je crois qu'on ne me laissera partir d'ici que samedi soir ou matin. Mais c'est le plus tard.
Donc au revoir dans quelques jours.
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Tarbes [22 août 1883] (1).
Mon cher Henry,
Je vous écris dans un lourd lendemain de chaleur accablante de petite ville. Je ne fais rien. Je ne sais que faire. Le premier jour, repos; le second, visites; le troisième, promenade à Bagnères : toutes les villes d'eaux se ressemblent. Je vais tacher maintenant de me faire un coin et d'y noircir consciemment, et non peu richement, des feuilles blanches.
Je fume des pipes. Je lisotte et je regarde les gens.
Je m'amuse avec des chats aux yeux gris.
(1) Cette lettre avait paru d'abord avec la date [octobre 1882] qui ne peut être qu'erronée, les indications que donne Laforgue dans cette lettre coïncidant exactement avec son emploi du temps pour août 1883, tel que nous le montre l'Agenda déjà cité.
48 a:uvRES de jules Laforgue
J'irai vers le 24, 5, 6, à San Sébastian voir une vraie corrida de toros. Connaissez-vous la chose ?
Que faites-vous ? Tous ces jours passés à Paris, vous m'avez vaguement paru ne rien faire. Attelez-vous donc à un roman. Entre nous, je le souhaiterais avec la plus singulière et la plus sincère curiosité. A votre âge vous avez un énorme passé de science, de bibhothèque et de vie; mettez- vous au roman; donnez-nous des choses riches et absolument tirées de votre fonds et arrière-fonds. Mais vous y avez songé et le tout est de s'y mettre. D'ailleurs, vous savez qu'il n'y a que ça au monde et vous avez conscience d'être de la race.
Si vous voyez Henry Gros, dites-lui de ma part tout ce que vous trouverez de mieux.
(On m'appelle pour déjeuner.)
Votre
Jules Laforgue.
Tarbes, rue Massey.
A MAX KLINGER
Tarbes, 15 septembre [1883].
Cher grand artiste,
Je reçois de Berlin et votre lettre et votre magnifique cadeau. Que je vous dise d'abord que j'ai quitté Coblentz le 10 août, que j'ai passé une semaine en Belgique, puis une semaine à Paris (sans avoir votre adresse !) et me voilà depuis quelque temps dans les Pyrénées (Biarritz, courses de taureaux à Saint-Sébastien), à Tarbes (Hautes-Pyrénées).
Maintenant je vous remercie mille fois de vos Dramen (1) et du mot charmant que vous avez écrit à la première page de mon exemplaire. Je suis vraiment touché. Je vous assure que je n'y
(1) Dramen, album d'eaux-fortes de Max Klinger.
avais pensé. En disant de vous ce que je pensais dans la Gazette des Beaux- Arts (avez- vous vu le num'^ro du l^^" août?) je n'ai fait que mon devoir. Encore je crois que dans ce dernier article du 1^^ août, j'ai été un peu sévère ou du moins froid- J'aurais dû crier que vous aviez du génie. Enfin je m'acquitterai envers votre amabilité en publiant un jour une dizaine de bonnes pages sur vous uniquement. A bientôt.
Le Luxembourg a été une déception pour vous ?
Revenez-y. Regardez Ribot, Cazin, Daubigny, Guillemet et d'autres.
Le Salon triennal est ouvert, nous le visiterons sans doute ensemble.
Je serai à Paris vers le 10 octobre prochain.
A propos avez-vous reçu autrefois une longue lettre envoyée de Coblentz dans le mois de juin dernier et adressée Mittelstrasse ?
Je suis très pressé. Je vous quitte. Je vous écrirai bientôt en attendant d'aller vous serrer la main dans un mois à peine. Aimez Paris et surtout ses paysages de la banlieue, de la Bièvre. Du courage, travaillez et Paris vous fera fête.
A bientôt, votre
Jules Laforgue.
à Tarbcs, rue Masscy (Hautes-Pyrénccs).
Je ne vous parle pas aujourd'hui de votre étrange et profond frontispice de vos Drameih étant trop pressé pour en parler sérieusement.
A SA SŒUR
Paris [lundi 30 octobre 83J (1).
Ma chère Marie,
J'ai reçu ton autre lettre. Misérable, va ! enfin, je te pardonne.
Il est midi — devine ce que je viens de perpétrer, de commettre ? Je viens de déjeuner sans doute.
Mais avant ça ? Devine ? J'ai été... non, je n'oserai jamais. J'ai été... poser chez un photographe. 0 mânes de Flaubert, veuillez me pardonner ! — oui, c'est fait... dans six jours peut-être tu recevras un exemplaire de ma face. T'ai-je dit que j'avais été
(1) Cette lettre, publiée précédemment avec l'indication « septembre », est assurément du 30 octobre à cause de l'allusion qu'elle contient aux congés de la Toussaint. En septembre, Laforgue était à Tarbes auprès de sa sœur.
voir Delcassé (1) et que j'avais dîné avec lui, et qu'il a publié une brochure politique intitulée Hervé... où allons-nous?
Je n'ai pas revu Bourget. Chariot t'a-t-il encore répondu? Tous ces jours-ci je suis pris par Riemer qui a ses congés de la Toussaint.
Hier encore, nous avons été ensemble à la ^are de Lyon chercher Riefîel qui, après avoir séjourné à Constantinople, a parcouru l'Italie. C'est un singulier individu.
Tu sais comme on s'ennuie les jours de fêtes : tous ces gens endimanchés. Puis, on ne sait où aller, et impossible de passer l'après-midi chez soi, seul.
Hier Riemer et moi avons été à vêpres à Notre- Dame. C'était l'archevêque qui officiait.
Riemer a fait des calembours. Il a des habits neufs — et comme il était cynique, je lui disais qu'il était un satyre. Oui, a-t-il répondu, un satyre, mais nippé (ménippée). Revu aussi Soula et Pérès (2).
(1) Théophile Delcassé (1855-1923), qui fut l'homme politique que l'on sait, avait été, tout jeune homme, de novembre 1870 à décembre 1872, répétiteur au Ij^cée de Tarbes où il avait eu Jules Laforgue et son frère Emile parmi ses élèves. Il avait apprécié la vivacité d'esprit de l'enfant, et leurs relations se poursuivirent quelques années plus tard à Paris, où Théophile Delcassé abandonna l'enseignement pour le journalisme, puis pour la politique. Delcassé donna, en 1885, à la République Française, un compte rendu des Complaintes.
(2) Anciens condisciples du lycée de Tarbes.
Que c'est embêtant de rester à Paris dans le provisoire ! Je n'ai pas encore été voir Ephrussi.
Vous autres, vous venez de dîner. C'est l'heure où Mylord monte, puis fuite [?] aux jappements de Sarah. — Parle-moi de tes leçons chez Madame Labastre. Sais-tu la Marche funèbre ">
Les titres [?] — Si j'étais près de toi, je te ferais maintenant mourir sous les charmilles. — Te souviens-tu de nos dernières promenades au Massey ? Était-ce assez navrant !
Naturellement je n'ai pas été chez ma tante; dis à Emile qu'il peut m'envoyer ici le Saint Antoine. J'y tiens beaucoup, et je te demande à toi de faire ton possible pour qu'il l'envoie.
J'ai encore une lettre à écrire en Allemagne
Je t'embrasse. — Adieu. — Ne t'ennuie pas trop, et joue, en pensant à moi, La Dernière Pensée.
Jules.
A M, CHARLES HENRY
Bade [mardi 6 nov. 1883] (1).
Mon cher Henry,
Je vous écris à la hâte que je suis arrivé samedi soir ici, — une température de printemps humide. Nous ne restons ici que jusqu'au 12, — de là à Goblentz jusqu'au 1^^ décembre, — puis Bedin.
Je me suis remis dans mes banaux engrenages. Et ça va. — • Pour me consoler, sur ma table, ma cire me sourit obliquement.
J'ai écrit à Bourget pour lui donner l'adresse de Gros (2), pour l' affaire (?) en question. Bourget s'attend à un prix d'artiste (et il le mérite), mais
(1) La date de cette lettre nous est fournie par l'Agenda déjà cité.
(2) Il s'agissait de l'achat par M. Paul Bourget d'une cire d'Henry Gros.
j'ai lâché cette insinuation sans l'avis préalable de Gros, et peut-être ai-je fait une bévue ?
(A ce propos, bonjour à Gros avec tout ce que vous trouverez de plus sincère.)
Tenez-moi au courant, n'est-ce pas, de vos proses slaves et de V Encaustique.
Bonjour à Bellanger avec mes regrets. Je vous écris à la hâte, ayant encore une dizaine de ces papiers à confectionner.
Mettez-moi aux pieds de M^^ Gandiani avec toutes les civilités de son abominable et puissant serviteur
Jules Laforgue.
A bientôt.
A M. CHARLES HENRY
Berlin, lundi, [17 décembre 1883].
Mon cher Henry,
Je vous écris à la hâte. Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que j'espérais vous écrire en vous envoyant cette lettre de d'Alenibert.
J'ai dû d'abord attendre, pourvoir le directeur, la bonne disposition d'un tiers. La lettre est trouvée.
Je puis aller la copier près d'un certain docteur Glatt, lequel n'est là chaque matin précisément qu'à l'heure de ma lecture. Je voulais attendre encore, espérant que cette lettre ne vous tarde pas. Et voilà que la bibliothèque va fermer pour les fêtes de Noël qui sont tout ici.
Êtes- vous pressé ?
Quant au Ileyse et à l'autre, je vous enverrai ça ces jours-ci, devant recevoir des sommes.
J'aime beaucoup le poème de Kahn. Avec son sans-gêne. Il me doit une lettre. La cire de Gros avance-t-elle ? La mienne, hélas ! ne rm sourit plus sur ma table, -^ elle circule.
A la hâte, au revoir et mes bonjours à M"^^ Candiani.
Jules Laforgue.
A propos, on avait reçu ici votre demanda pour d'Alembert, on me l'a avoué cyniquement. Et on ne vous avait pas répondu, je crois?
A CHARLES EPHRUSSI
Berlin, mercredi, [décembre 1883],
Cher Monsieur Ephrussi,
Vous ai-je écrit depuis que je suis à Berlin? J'ai revu M. et M^^ Bernsteinqui non seulement sont les personnes les plus artistes d'ici mais encore ont la bonté de ne pas remarquer ma sauvagerie. Nous avons vu les impressionnistes de chez Gurlitt (1), très intéressants sinon des plus significatifs. Pissarro est vraiment un monsieur sohde; mais nous n'avions pas de Caillebotte. Les Jockeys de Degas étaient merveilleux avec son culotté de tapisserie, mais pas de Danseuse. Devant les Renoir, toujours la même impression, c'est fin, c'est moelleux et chatoyant comme un pastel, son nu de femme est
(1) Marchand de tableaux à Berlin.
solide, savant, et curieux, mais je n'aime pas ce porcelaine lisse.
J'ai fait un assez long article de revue, une explication physiologique esthétique (?) de la formule impressionniste que M. Bernstein traduisait pour une revue. Je le lui ai remis hier.
Vous ai-je dit que dans ces vingt jours, enfermé, cloîtré dans ce château de Coblentz, j'avais infiniment pensé et travaillé? J'ai relu les esthétiques diverses, Hegel, SchelUng, Saisset, Lévêque, Taine — dans un état de cerveau inconnu depuis mes dix-huit ans à la bibl. nationale. Je me suis recueilli, et dans une nuit, de 10 du soir à 4 du matin, tel Jésus au Jardin des Oliviers, Saint Jean à Pathmos, Platon au cap Sunium, Bouddha sous le figuier de Gaza, j'ai écrit en dix pages les principes métaphysiques de l'Esthétique nouvelle, une esthétique qui s'accorde avec l'Inconscient de Hartmann, le transformisme de Darwin, les travaux de Helmholtz.
Ma méthode, ou plutôt ma divination est-elle enfantine, ou ai-je enfin la vérité sur cette éternelle question du Beau ? — On le verra. En tout cas, c'est très nouveau, ça touche aux problèmes derniers de la pensée humaine et ça n'est en désaccord ni avec la physiologie optique moderne, ni avec les
travaux de psycViologie les plus avancés, et ça explique le génie spontané, ce sur quoi Taine se tait, etc.
... Enfin on verra, et vous verrez... J'aurai du moins rêvé que j'étais le John Ruskin définitif.
Je mets la dernière main à mes quelques pages préliminaires sur l'Allemagne pour l'étude sur la National Galerie de Berlin (1).
Je n'ai encore lu de la Gazelle que le numéro de novembre avec la canne de Balzac. — Autre chose, aussitôt arrivé ici j'ai pris la préface du Durer et j'ai cherché la faute d'impression. Je ne l'ai pas trouvée. Ai-je été autrefois victime d'une hallucination? Je me souviens pourtant que j'étais furieux de cette faute, qui était très grosse. J'ai ensuite lu et relu mot à mot cette préface avec l'obstination d'un noyé. Je n'ai rien trouvé, mais je ne désespère pas. Il faut que je trouve cette faute sous peine de m' avouer que je suis sujet à des hallucinations. Je suis au pied du mur.
Et maintenant une monstruosité dont seul je suis capable et dont je vais me soulager. Vous vous souvenez m' avoir envoyé dans les premiers jours
(1) Cette étude n'a été publiée qu'en 1895, dans la Revue blanche du 1er octobre (tome IX, n' 56).
de mon séjour ici une lettre pour une visite à M. Lippmann.
Cette visite, je l'ai différée, différée, tant qu'au bout de deux mois j'eusse été ridicule en y donnant suite. Sans compter que depuis j'ai revu M. Lippmann chez le Kronprinz. Cette lettre, je voulais vous la rendre. Je l'avais égarée dans les chaos de paperasses. Je viens de la retrouver. Vous la recevrez et voudrez bien excuser cette nouvelle monstruosité de votre
Jules Laforgue.