LXXXVIII
A M. CHARLES HENRY
Bade, vendredi [juin 1884].
Mon cher ami,
J'avais réservé ces cinq minutes pour aller rendre visite au Max. Du Camp qu'on a entrevu hier ici. Je vous écris.
L'article sur V Encaustique (1) est déjà à la Gazette, J'ai dit qu'il était pressé. J'espère qu'on le publiera avant ceux que j'y ai encore.
Au nom du ciel, portez vos lignes à la Gazette et, si ce n'est pas encore rédigé, portez-y d'abord — vous l'auriez tout de suite prêt, je crois, — un Durer ou un Vinci mathématiciens.
Connaissez- vous ce que Georges Guéroult a publié
(1) C'est-à-dire sur le livre que M. Charles Henry venait de publier, en société avec Henry Cros, L'Encaustique et autres procédés de peinture chez les Anciens.
vers 1880 à la Gazette des Beaux-Arts après la revue de Ribot sur les lignes aussi (1)?
J'attends le Watteau (2).
Avez-vous lu, — ce qu'il y avait à peu près à lire cet hiver, — la Joie de vivre, Chérie, les Blasphèmes, Sapho même?
Mettez-moi une fois pour toutes au pied de la Regina. Pour me faire pardonner les griefs imaginaires, je mets à ses pieds l'idée de traduire quelque chose de Kraszewski (3), que cet énorme procès vient de mettre à la mode (à moins qu'avec votre habitude de ne jamais lire un journal à la maison vous ne sachiez encore ce que c'est que le procès Kraszewski.)
Vous vous êtes donc constitué l'ange gardien de mes Complaintes. Je recevrai donc les épreuves ici.
(1) Probablement Formes, couleurs et mouvements (1882, t. I, p. 165) ou bien, du même auteur, et publié l'année précédente, Du rôle du mouvement des yeux dans les émotions esthétiques (1881, t. I, p. 536; t. II, p. 82).
(2) M. Charles Henry a publié, mais seulement en 1886, Vie d'Antoine Wateau d'après le manuscrit autographe de Caylus. Ce que Jules Laforgue lui réclamait dès 1884, c'est sans doute cette version de l'essai du comte de Caylus, Elle diffère sensiblement (et pas seulement par l'orthographe du nom) de la version que les Concourt avaient trouvée dans les « Conférences de l'Académie royale de peinture ».
(3) Ignace Kraszewski, le grand écrivain polonais (1812-1887), qui venait d'être, en Allemagne, accusé de haute trahison au profit de la France et emprisonné à Magdebourg.
Pourvu que le Vanier ne l'oublie pas dans les délices de la campagne.
Ce serait une bonne action que donner une édition des Verlaine.
J'ai vu des pièces de son prochain volume Amour, C'est au-dessus de tout.
Villiers et Mallarmé devraient bien publier ce qu'assurément ils ont de vers dans leurs papiers.
Il fait très chaud ici — on fait quatre repas par jour, ce qui nous force à fumer quatre pipes et huit cigarettes — et alors on est gâteux et l'on souffle comme un phoque.
Dans deux mois mes vacances.
Je recommence mon manège, fermer les yeux pour revoir des endroits de Paris, les magasins du Panthéon, la station d'omnibus à l'Odéon, etc. Je vais me mettre à faire de sérieuses économies pour pouvoir toutes dettes payées (entre autres l'excellent Cros à qui je dois 250 francs) aller à Paris, sans fugue économique à Tarbes, et n'y ravoir pas les ennuis de la fois passée.
Si je peux prolonger jusqu'en novembre (à moins que je ne sois hors de l'Allemagne défmitivement), nous serons avec Kahn de Chanaan, ça sera corsé. Mais, le pauvre, il va retomber dans les femmes à passions et à noces noctambules.
Il faudrait lui faire attraper une c , ça le tiendrait deux mois en repos, — ci un Volume. Portez-vous bien.
Votre
Laforgue.
A MAX KLINGER
Baden-Baden, dimanche (ever spleen day) [fin juin 1884] (1).
Cher Monsieur Klinger,
J'ai reçu les photographies en question ! merci. — Vous êtes bien heureux d'être à Paris, — à Paris où je vous retrouverai sans doute dans un mois et demi.
Comment ! Vous avez été refusé au Salon ? N'aviez-vous envoyé que ce Burg de Boecklin ? (Vous savez que je vous dis toujours ce que je
(1) Cette lettre, qui a paru datée 1886, ne peut pas être de cette année-là, il y fait allusion aux mêmes photographies prêtées par lui à Klinger (cf. précédente lettre, p. 77) et que celui-ci n'aurait pas mis deux ans à lui renvoyer : ce n'est pas au bout de deux ans non plus que Laforgue aurait demandé à Klinger : « Commencezvous à connaître Paris? » Klinger était à Paris depuis juillet ou août 1883. Cette lettre fait en outre allusion à l'article sur Menzel qui parut dans la Gazette en juillet 1884.
pense.) J'aimais votre Burg parce qu'il était de vous et que tout de vous est intéressant si mal que ce puisse être; ce Burg faisait de l'effet, la mer surtout était large; mais pour mon humble goût je trouvais le tout trop sommairement plat, sans aucun travail de pointe, soit, mais aussi sans recherche de nuance et d'effets profonds dans ces teintes noires, plates. (Je vous expliquerai mieux la chose dans un mois à Paris, d'ailleurs en toute humilité.) Mais j'espérais que vous aviez aussi envoyé autre chose au Salon, non ?
Je comprends que Meissonier vous laisse froid, {ni âme, ni tempérament : un greffier puant le récépissé et le bois sec) et que Munkaczy vous horripile, un balayeur sans âme ni nerfs.
J'ai là le catalogue de Rafaëlh : les titres des tableaux sont fort intéressants, les dessins aussi, mais le texte n'atteint malheureusement pas encore son but. Mais c'est là un bon signal : l'annonce d'un temps où enfin les artistes se décideront à se raconter eux-mêmes, à s'expHquer la plume à la main et à chasser des journaux la chque des faux critiques d'art.
— Avez-vous vu dans la Gazette d'avril un petit dessin de Rafaëlh, un «Marché aux bœufs»? C'est une merveille.
Maintenant laissez-moi vous conseiller de lire les livres suivants que Riefïel vous fera facilement procurer dans un cabinet de lecture : U Irréparable par Bourget (le premier écrivain de la génération nouvelle) et A Rebours par Huysmans.
Quand ferez-vous quelques planches pour les Taies oj Edgar Poe ?
Commencez-vous à connaître Paris et l'âme française, cette âme que personne ne connaît en Allemagne ni ne veut connaître ?
Pour cela il faut habiter les templa serena et savoir le français à fond, la langue (pas celle de Voltaire ou de Béranger !) et avoir le courage de lire beaucoup.
Au revoir, poignée de main.
(Mon article paraîtra peut-être le h'^ juillet, ne sais.)
Bonjour à Riefïel qui ne m'écrit pas.
Jules Laforgue.
Je quitte Bade jeudi pour Goblentz.
XG
A M. CHARLES HENRY
Coblentz, samedi [juin 1884].
Mon cher Henry,
Les deux cires sont toujours exposées au musée de Dresde, le directeur m'a écrit qu'elles faisaient furorCf et m'enverra des journaux.
En outre, d'après des arrangements, où j'ai cru agir le plus rapacement possible pour notre ami, dès que le directeur pourra disposer de 500 francs (pas plus, hélas !) sur son budget qui est ridicule, m'écrit-il, il les mettra à une cire de Gros.
J'avais envoyé à la Gazette un gros article sur Menzel. Je reçois un mot du directeur, le nommé Gonse, qui, le trouvant a trop raffiné » pour ses abonnés, me demande l'autorisation de l'arranger un peu. J'ai répondu : soit, mais envoi] ez-moi les
épreuves (1). C'était sec. J'aurais dû refuser; mais je voulais voir.
(1) L'article parut dans le n" de juillet 1884.
XGI
A M. CHARLES HENRY
Coblentz, vendredi [juillet 1884J.
Mon cher Henry,
J'ai reçu votre lettre (d'aîné).
Mais, vraiment, vous me ferez plaisir en ne lisant pas le Menzel.
Il n'est pas de moi. Vous n'imaginez pas le français, la psychologie, l'esprit et même les affirmations de faits que me prête ce monsieur.
Tout cela est d'ailleurs passé et l'incident est des plus clos.
J'ai été passer trois jours à Cassel. J'ai vu 20 Rembrandt, des Hais, des Rubens, des Van Dyck. Tout un trésor. Je rapporte quelques photos.
Le Vanier a raison d'attendre, et puis je pourrai revoir la chose et supprimer des grossièretés qu'une vulgaire conception de la force en httérature
(l'éloquence ! tords-lui le cou (1), comme dit Verlaine) m'avait induit à y laisser.
Je serai à Paris le 10 août, comme l'an dernier.
J'ai écrit, pour Heyse (qui vit encore) et Spielhagen. A bientôt réponse.
Poignée de main et au revoir à Gros.
Votre
Laforgue.
(1) Prends l'éloquence et tords- lui son cou.
(Jadis f'I Naguère.}
XGII
A M. CHARLES HENRY
Ile de la Mainau (1), [juillet 1884].
Mon cher Henry,
Je suis dans une île; je mange dans de la vaisselle royale les élucubrations de deux cuisiniers .français, je n'ai rien à faire, je reçois mes trois journaux par jour et je passe tdglich quatre heures sur le lac, seul, en canot (il y a même deux gondoles ici). Je rame, je rame, je vais fumer des pipes en regardant les pêcheurs jeter leurs filets, je m'amuse à poursuivre des branches qui flottent. Je me couche tôt, éreintè. Je vais parfois à la ville (Constance).
(1) Sur le conseil de ses médecins, l'Impératrice avait accepté cette année-là d'aller faire un séjour au château de Mainau dans l'île de Mainau, sur le lac de Constance, château qui appartenait au grand-duc de Bade.
Je crois que nous serons vendredi ou samedi à Hombourg (près Francfort). Nous quittons Hombourg le 10 août et, voilà le hic, j'ai peur d'avoir à passer encore, avant mon congé, une ou deux semaines au Babelsberg ou Potsdam, c'est-à-dire Berlin.
Avez-vous déjà quitté Paris? (J'attends un petit mot de, ou de la part de Gros, pour répondre à M. Treu) (1).
Vous me dites : si je vais à Spa. Pourquoi irais-je à Spa? J'irai directement à Paris. J'ai les Rimes de joie (2) parmi mes bouquins. Je m'étais longtemps proposé d'aller cette fois-ci à Londres. Mais « faulte de monnaie ! »
Nous y irons un jour ensemble plutôt.
Il est une heure, je ne suis encore ni lavé, ni habillé. J'irai à Constance dans une demi-heure. Au fond, je continue à mener la même vie vide. Il serait temps que je fisse autre chose. Je vous trouve heureux et complet, vous, d'être installé dans une existence. Je vais encore à l'état de cohs. J'aurais pu et j'aurais dû faire en ces trois ans des économies qui me permissent de quitter cet ici, de
(1) Voir la note de la lettre d* avril 1884.
(2) De Théodore Hannon.
f)6 ŒUVRES DE JULES LAFORGUE
rentrer à Paris et d'y flâner un an en attendant quelque chose. Voilà, je vis au sein de l'Inconscient; il aura soin de moi.
Je me bats les flancs pour mettre des lignes sur ce papier, sous le préjugé que c'est du papier à lettre et qu'il faut que sa destinée s'accomplisse.
Au revoir.
J'espère encore n'aller pas au Babelsberg et palper les mains de votre silhouette dès le 10 août.
Votre
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
[Novembre 1884].
Mon cher Henry,
Je ne comprends pas que tu n'aies pas reçu cet argent de la Gazette. Je vais écrire tout de suite à Ephrussi. Je te renvoie le numéro de l'Encaustique. — C'est tout simplement navrant.
Le passage en question n'est pas de moi et sert à remplacer toute une demi-colonne qui, enlevée, fait que le reste n'a plus ni queue ni tête.
Puis encore quelques lignes enlevées avant le dernier paragraphe. Ah ! ils sont intelligents dan^ cette boîte !
Tu n'as pas idée de ce que je m'embête ici. C'est à crever. Je fais mauvaise mine. Je ne travaille pas. Je passe mon temps à lire la Guerre
et la Paix, de Tolstoï, en fumant des pipes bonnes.
J'attends quelque chose d'extraordinaire toujours.
En attendant ce beau jour du retour.
Ton Laforgue.
Bonjour à Madame, si elle est de bonne humeur.
A CHARLES EPHRUSSI
Coblentz, jeudi, 20 novembre 1884.
Cher Monsieur Ephrussi,
J'espère que le nommé choléra ne vous a pas chassé vers Versailles — l'Invulnérable — et que du moins vous et les vôtres êtes en parfaite santé.
Voilà deux semaines que je suis ici et je me remets seulement. L'Impératrice m'a demandé de vos nouvelles comme toujours. Elle est toujours la même, sauf à certains moments une certaine immobilité morne que je ne lui connaissais pas : la tête toujours absolument libre d'ailleurs. Nous arriverons à Berlin le 1^^ décembre avec de la neige probablement.
Avez-vous vu dans la Revue Universelle (cette
VJniversTJiaJ' BIBLIOTHECA
revue bleue de Genève) (1) quelque chose sur votre Durer (numéro d'août).
Je ne perds pas de vue ma chronique. Puis-je vous envoyer comme première chronique (vous la recevriez avant le 15 décembre) un article avec extraits (six à huit pages, petit texte) sur la fameuse brochure de M. Treu : Sollen wir, etc..
Je l'ai entièrement traduite depuis des mois. Comme vous le pensiez, une traduction in extenso déborderait la Gazette. Un article ira donc? Les abonnés seront ainsi mis à peu de frais au courant de la question de la polychromie en sculpture.
J'ai retrouvé ici un lieutenant de hussards (comte Hohenthal) parent du peintre Hébert, celui des mosaïques du Panthéon.
Avez-vous lu l'article sur le Rouge et le Noir de Bourget dans les Débats ? Je viens de finir la Guerre et la Paix de Tolstoï (3 volumes). C'est une des choses les plus étonnantes que j'aie lues. C'est autrement « surprenant » que les eaux-fortes sur la guerre de Lançon, si inexplicablement vénérées par ce bavard de Fourcaud.
Et je me suis mis à un roman américain : A gentleman of leisure.
(1) Plus exactement Bibliothèque Universelle.
LETTRES 1883-1887 lOi
Il fait triste ici, il neigeotte et le Rhin est toujours plat comme une sole et par conséquent peu encombré de bateaux.
J'espère pour vous (êtes-vous mélomane?) qu'on va réformer ce pauvre Opéra. Ah î si on faisait un pont d'or, sans cahier des charges, à Lamoureux ! Vous souvenez- vous des articles de Weiss sur l'Opéra de Francf ort-sur-le-Mein ?
Mais non, vous serez encore longtemps abandonné, à Guillaume Tell, au Prophète, à Robert le Diable. Et moi j'entendrai bientôt encore la Walkiire.
Je verrai aussi en arrivant le numéro de décembre de la Gazette. Y avez-vous quelque chose ?
L'auteur de l'article sur les Affiches (V) est-il aussi l'auteur de la Velléda qui est au Luxembourg?
A bientôt, c'est-à-dire à une prochaine lettre, car en voici encore pour dix mois loin de Paris. Mais qui sait ce qui adviendra ?
Une poignée de main à M. votre frère. Mes bien
respectueuses salutations à Madame votre Mère.
Votre dévoué
Jules Laforgue.
P.-S. — Que je vous dise, seulement pour me-
(1) Ernest Maindron, Les Affiches illustrées, Paris, Launette, 1886, in-4.Get écrivain n'avait rien de commun avec le sculpteur Hippolyte Maindron, auteur de la Velléda.
moire, que la lettre en question n'est pas arrivée pour moi 22, rue Berthollet, de la part de la Gazette. C'est sans doute qu'elle ne doit pas arriver? Ceci simplement pour acquit et en m' excusant à ce propos, comme je n'ai pu vous l'expliquer, du retard que j'apporte à m' acquitter encore complètement. Je suppose que vous me connaissez et que vous n'attribuerez pas à de l'indélicatesse ce qui n'est que de la nécessité la plus ennuyeuse.
A M. CHARLES HENRY
Coblentz, dimanche [30 novembre 18841.
Mon cher Henry,
Nous partons demain matin pour Berlin (toujours la même adresse, Prinzessinen Palais). Figuretoi que j'ai été malade tout ce temps-ci : palpitations, point de côté, etc., et absolument veule. Je me remets et commence à dormir.
J'espère que tu n'as pas été dans le même cas, de quelque côté que ce soit?
Madame*** comprendra pourquoi j'ai fait traîner en longueur l'adaptation de la Fille des neiges (1) que voici enfin.
C'est ce soir que je lis à l'Impératrice les lettres de d'Alembert.
(1) D'Andersen.
Nous partons demain matin à 9 heures, et arrivons à 11 % heures du soir. De la neige partout.
Heureux homme, à Paris, un Ghoubersky chez soi, et des besognes. Je crois que tu ne me tiendras au courant de rien. Il faut tant de courage pour écrire un bout de lettre.
Et Kahn? — • Il m'écrivait de Tunisie. — Et de Paris maintenant point. Je vais lui écrire un de ces jours en adressant chez toi.
Au revoir. — Aux pieds de Madame***. Bonjour à Kahn et à Gros.
T'ai-je dit que j'avais reçu la pipe? Merci. — Reçu aussi l'article dans le XI X^ Siècle — la phrase de conclusion est une trouvaille solide comme le XI X^ Siècle n'en imprime pas souvent, même quand il fait de la philosophie de l'histoire.
Ai-je laissé un dict[ionnaire] anglais chez toi ? Dis-le-moi pour me rassurer seulement quand tu m'enverras un mot, mais ne l'envoie pas en tout cas.
Je te serre la main.
Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
[Berlin, décembre 1884]
Mon cher Henry,
Sur le point de t' écrire une longue lettre (style filial et carotteur), je ne t'écris qu'un billet...
Son secrétaire [de l'impératrice] avait déjà lu cette plaquette sur Frédéric II que tu m'avais donnée il y a trois ans (1).
A la hâte, santé, salutations, et à bientôt une lettre.
Ton
Laforgue.
(1) Deux pages inédites \ de \ la vie \ de \ Frédéric le Grand. Extrait de Ja Nouvelle Revue du 15 avril 1881. Paris, 1881, librairie de J. Baur, éditeur.
XGVII
A M. CHARLES HENRY
[Berlin] 1" janvier [1885].
Mon cher Henry,
J'ai reçu par mon libraire le livre de Verlaine (1). Je trouve absolument nulles toutes les pièces longues, sans musique ni art, de Naguère. Mais j'adore Kaléidoscope, Vers pour être calomnié, Pantoum négligé, et Madrigal. Mais que de camelote à part ça — du Goppée — de vieux vers oubliés des Poèmes Saturniens (descriptifs).
As-tu tenu le volume? A propos, je serais bien heureux si Gauthier- Villars (à qui bonjour) te rendant mes poèmes maudits (2), tu me les envoyais pour que j'en féconde ici mon pianiste (3).
(1) Jadis et Naguère.
(2) Laforgue veut parler du livre de P. Verlaine ; Les Poètes maudits. Vanier, 1884.
(3) Théo Ysaye.
Parole d'honneur, je t'enverrai bientôt une bonne longue causette ainsi qu'à Kahn.
En attendant, bonjour à tous, surveille les alentours de tes pectoraux et émarge au budget.
Ton
Jules Laforgue.
XGVIII
A M. CHARLES HENRY
Jeudi [janvier 1885],
Mon cher ami,
Merci pour les Poètes maudits.
Fait-il beau à Paris? Ici j'ai dans les yeux en ce moment les Linden dans un joli brin de soleil d'hiver. Je songe à la place deMédicis parce tempslà et je me sens rudement exilé.
Je ne fais rien depuis le 1^^* décembre, c'est-à-dire mon arrivée ici. J'ai le cœur vide de tout le vide de la province, et alors, comme tu sais, c'est la question féminine qui s'installe, plus insoluble que la question d'Orient. Je ne puis la résoudre ici et en à compte sur l'infmi que par deux ou trois contemplations platoniques, et de hasardeux dérivatifs physiologiques. Tout cela pour dire que je m'embête inexprimablement. Je ne lis rien, je
fume des pipes. J'entends du piano. (Kahn connaît-il les sonates du vieux, c'est-à-dire de Beethoven?) Je me couche à 3 heures.
Mais je ne te dis pas tout cela d'une façon assez intéressante.
Et toi? Quels papiers? Quels rêves? Quels Vincis préhistoriques? A quand les lignes et le roman?
Gros, à qui j'ai écrit pour l'Exposition d'ici, ne me donne pas signe de vie. Dis-lui, si tu le vois, qu'il s'agit presque de faire honneur à des engagements et qu'il a tout avantage de donner un coup de collier à cette occasion.
Dis-moi aussi, entre nom, ce que fait Kahn, où en sont ses vers, sa prose et son indépendance-
Après le Maître de forges d'Ohnet Hoél Après Théodora Holàl
Et le jeune Eliacin Marsolleau?
Au revoir. A quand?
Jules Laforgue.
XGIX
A M. CHARLES HENRY
Mercredi [mars 1885].
Mon cher ami,
Je ne te réponds qu'après avoir envoyé à Vanier ta figure que je lui conseille et qui ira bien; d'autant plus que s'il remet la publication de mon malheureux volume au jour où je lui aurai livré ses armes parlantes par un artiste d'ici, ce n'est plus la peine d'en parler. Je quitte BerUn dès le 15 avril, et de plus les personnes qui auraient acheté mon volume ne seront plus là dès le 1^^ mai.
Enfin toutes les plaintes sont superflues. Que sa volonté soit faite et non la mienne.
Que penses-tu de Lindenlaub ?
Il n'est pas riche au premier abord. Mais peu à peu on voit qu'il sait pas mal de choses, d'expé-
rience, et d'intéressantes. Il meuble bien, comme verve, dans un cercle de camarades, en fumant.
Kahn me doit une lettre.
Je m'intéresse pour le moment à un volume de nouvelles.
Et toi ?
Rien ne me serait plus facile que de revenir un peu le l^r mai pour le Salon mais denaro.
Au revoir, en août seulement.
Je te serre la main.
Jules Laforgue.
Merci toujours pour tes corvées chez Vanier.
A LÉON VAN 1ER (1
Berlin, dimanche [mars 1885 j.
Cher monsieur Vanier,
M. Kahn insistant pour un ex-libris quelconque, je vous envoie, puisqu'il faut en passer par là, vos initiales gothiques sur enseigne terminée en gousses de pavot. (Pavot ne fait pas allusion à vos livres en général, mais simplement au mien.)
A la hâte, poignée de main empressée.
Jules Laforgue.
(1) Toutes les lettres à Léon Vanier, l'éditeur, ont trait aux Complaintes, qui parurent chez lui.
A M. CHARLES HENRY
Mardi [mars 1885].
Mon cher ami,
Je t'envoie à la hâte les 100 francs pour le billet souscrit. Crois qu'il faut que je sois réduit au juste jusqu'à juillet pour que je ne m'acquitte envers toi ni envers Cros. Ça viendra en juillet. Ton ménage va-t-il bien ?
J'oublie toujours de te demander si c'est chez toi que j'ai laissé mon dictionnaire anglais-français de Spier. Je ne sais où il est passé, et comme je lis les revues d'art, je suis obligé d'en acheter un.
N'oublie pas que tu me dois une lettre.
Grande fête. 70^ année de Bismarck. Ma chambre pleine, pour mes trois fenêtres donnant sous les tilleuls où passeront les cortèges.
Je me remets à faire des vers (1).
Poignée de main et des nouvelles de toi.
Ton
Laforgue.
(1) Probablement des poèmes de Vlmitalion de Nolre-Damt la Lune que peu après il dit avoir fini.
A M. CHARLES HENRY
Mercredi [mars 1885].
Mon cher ami,
Merci pour tes bonnes et intéressantes quatre pages. Tu ne me gâtes pas. C'est la lettre d'un homme qui se porte bien. Je te félicite.
Je crois que nous passerons avec Kahn un été à s'en lécher les doigts. Je vais m'y préparer dignement. A nous l'esthétique !
Je commence sincèrement à m'efïrayer de tes vues sur moi.
Je t'enverrai des pages de poétique, je serai comblé d'être ton sujet dans la Revue indépendante^ après nous le déluge. Je fmirai par y croire. Je vais m'y mettre.
Je n'ai rien reçu à propos d'Haraucourt et c'est toi qui m'apprends — je croyais, par Kahn, que ce n'était que quelques mots dits en l'air chez Moréas ou dans la boutique de Vanier — c'est toi qui
m'apprends que c'est plus grave et que la stigmatisation dans le Lutèce a été jugée nécessaire (1). Pour un pauvre livre qui n'a pas encore paru, c'est rai de ! Mais là où il n'y a nulle illusion d'importance publique ces attaques perdent leurs droits. Vanier ne m'a pas envoyé le journal. J'espère que tu seras assez gentil pour me l'envoyer. Je meurs d'envie de voir ça. Ne me fais pas languir; j'en perds l'appétit.
Je ne voudrais pas t' embêter avec le dictionnaire anglais. J'en ai bien un ici pour lire à la bibliothèque, mais c'est que le 25 avril nous partons pour Bade, où j'aurai les revues anglaises, mais point de dictionnaire.
Je te demande en grâce de t'opposer absolument à la petite figure de Vanier, plutôt rien (2).
Au revoir. Quand changes-tu d'adresse ?
Ton
Laforgue.
(1) Le n" 163 (8-15 mars 1885) de Lutèce avait publié de Laforgue la Complainte propitiatoire à l'Inconscient et la Complainteplacet de Faust fils. Au numéro suivant, deux poètes exprimèrent leur indignation : M. Georges Trouillot, avocat, par une lettre datée de Lons-le-Saunier, 9 mars, et M. Edmond Haraucourt, par un fragment de lettre enclavé dans un article anonyme, intitulé : Où ils vont.
(2) Aucune vignette éditoriale ne s'imprima sur la couverture des Complaintes, Laforgue réprouvait la marque habituelle de la maison Vanier : une Folie s'écartelant sur un livre ouvert.
cm
A LÉON VANIER
Mardi [avril 1885].
La « petite baladeuse » (ce nom n'est pas de moi) est fort gentille, mais serait déplacée dans le cas présent.
Je connais des peintres ici, mais aucun du nom de Wagner ! Je tâcherai de vous faire dessiner les armes parlantes en question par un vignettiste qui n'est pas à Berlin en ce moment. Il faudrait attendre peut-être deux mois. En attendant, le mieux ou du moins le plus expéditif, est, je crois, de mettre mes pavots pour mes Complaintes. C'est à peu près propre et tout en traits simples. Ça ne tire pas l'œil. Il me tarde bien que tout cela soit arrangé. Mettez-moi donc mes pavots pour moi, je vous aurai votre vannier poétique pour vos autres titres. C'est dit.
A LÉON VANIER
[Avril 1885].
Maintenant pour votre ex-libris, enlevez la petite baladeuse, certes. Par quoi la remplacer ? Vous dessiner des armes parlantes, j'en serais fort incapable. Si c'est un ex-libris pour vos Complaintes particulières et non pour vos éditions en général, j'aimerais qu'... vous mît dans votre « livre ouvert » une figure géométrique (symbole de fatalisme), par exemple celle du théorème : la somme des angles (Vun triangle est égale à deux droits (formule qui se trouve dans une de ces complaintes d'ailleurs), tout en conservant vos L. V. ou bien un alpha et un oméga : a ^o (symbole également), ou bien ne laissez que le livre ouvert avec vos initiales tout simplement.
A M. CHARLES HENRY
Berlin, vendredi [avril 1885].
Mon cher (scientifiquissime),
Merci du D^ (1) anglais. J'ai eu, en efîet, la Liitèce par Vanier. Félicite pour le quai d'Anjou.
Je vois ça d'ici. Tu ne pouvais mieux choisir, des murs vieux, de l'eau où l'on vit, — toujours aristo avec ça.
J'ai commencé à noter la poétique, mais tu sais que je n'ai pas de brouillon de mes Complaintes et que je ne les sais pas non plus par cœur. Comment citer? Attends encore un peu. Ce sera plus franc et plus sérieux. Tu me combles pour la Revue*
Peste, oui, je voudrais bien y paraître ! si on prenait dans les Complaintes, ce serait absolu-
(1) Dictionnaire.
ment dans les choses déjà corrigées (celles-là ont été revues et parfois modifiées). Les épreuves que tu vois ne sont rien à côté de celles que je renvoie à Vanier et j'en suis bien soulagé. Par exemple, celles des Formalités nuptiales, dont tu me parles; j'ai mis angle comme on dit dans le rayon (pas géométriquement ni topographiquement), mais jet comme d'une lanterne "sourde de voleur. Je crois qu'on peut garder angle : cercle ferait les vers impossiblement faux d'ailleurs.
Kahn m'a écrit une lettre très drôle, un peu pompette. Ça sentait vraiment l'escapade. Kahn et le mois de mai, quel couple !
Je crois que nous serons lundi soir à Bade (toujours Villa Mesmer). Il faut que j'y vienne à bout de mon premier roman : Saison (ça s'appelle ainsi jusqu'à présent). J'ai aussi un g'^ article pour la Gazette, Et le reste !
Je viens de voir l'article du Journal des Savants , où l'on parle du « jeune savant ».
Sais-tu du nouveau? As-tu des conjectures sur ce qui se passe dans les hautes sphères de l'administration éditoriale sise en l'encéphale de Vanier ? T'a-t-il jamais dit une date pour la livraison du volume ? As-tu vu les épreuves telles que je les ai renvoyées ? — Elles sont un peu délicates, surtout
dans les additions (1). Crois-tu qu'on s'en tirera et que du moins Vanier y met de la bonne volonté et un brin d'amour-propre ? Si tu as un mot pour me rassurer, tu seras bien gentil, bien marquis de Marigny (dont nous ferons les Folies-Marigny) en me le mandant.
Au revoir. Au 10 août. Le pianiste (2) sera à Paris l
Ton
Jules Laforgue.
(1) Quelques coquilles échappèrent aux corrections.
(2) Il s'agit toujours de Théo Ysaye.
A THÉOPHILE YSAYE
Baden-Baden, [mai 1885 (?)]
Mon cher Théo,
Comment donc! Pourquoi ne reçois-je plus de lettres? Un malheur t'est-il arrivé? Ton silence m'est inexphcable. Si le destin le veut, je pense que nous serons le 15 de ce mois à Babelsberg. Je rentrerai avec plaisir à Berlin. Mais au nom de tout ce qui nous reste de foi, donne-moi de tes nouvelles, dix lignes suffisent. Ma vie est toujours affreusement la même. J'entre dans une période d'apathie, c'est pourquoi je me suis payé un néologisme : je me « madréporise ». Mon Dieu ! J'aimerais vous voir vous « madréporiser », comme je me « madréporise », moi : vous vous en étonneriez.
J'ai reçu un cadeau de l'Impératrice, un thermomètre enchâssé dans une clef. J'en suis flatté.
Mon cher, mon vieux camarade, donne-moi de tes nouvelles ou tu me feras de la peine. Entendu. Je t'embrasse.
Jules.
GVIl A M. CHARLES HENRY
[Mai 1885].
Mon cher ami,
Je serai probablement, très probablement, dans deux mois à Paris.
Il est à peu près certain aussi que j'irai à Tarbes.
En attendant, je m'embête, je vis comme un repu, sous toutes les faces, et travaille un peu, la nuit quand il fait frais et que la journée a été lourde.
Je fais une Salomé (1) ! !
Et en définitive je ne sais que faire.
Kahn ne m'envoie jamais de vers. Il se recueille, comme la Russie de Gortschakofï. Les mésaventures de M. Du Camp trouvent ici un écho sympa-
(1) Première esquisse de la Salomé des Moralités légendaires.
thique et dolent. J'oubliais de te dire que, aussitôt lus, j'ai mis tes articles à la poste pour Berlin à un professeur très bibliophile et qui est l'initiateur d'une société de bibliophiles allemands.
Je ne te parle pas de mes Complaintes; tu es autant que moi au courant de cette histoire lamentable. — On décernera à Vanier le titre de Fabius Cunctator — parce que, à supposer qu'un poète lui confie un manuscrit payé, que ce poète s'appelle Cund et qu'il compte avoir son livre au j our convenu, on pourra dire de lui : Gunct a tort de compter, etc. — J'en resterai sur ce mot, qui te donne la mesure de mon régime ici. — Je n'en suis pas moins toujours digne de te lire et suis ton serviteur.
Jules Laforgue.
A LÉON VANIER
Berlin, lundi [mai ou juin 1885].
Je vous renvoie ces épreuves. Vous verrez que j'ai beaucoup ajouté à la pièce les Voix, etc.. pour moi la plus importante (significative) en ce sens du volume. J'ai numéroté la série des distiques pour l'ordre dans lequel ils seront placés. Une erreur dans cette pièce me désolerait.
A M. CHARLES HENRY
Bade, samedi [1885].
Mon cher ami,
J'ai reçu la charmante et déhrante lettre de Cernay.
Le blason des barons est trouvé 1
Est-ce que Kahn a des ramifications dans ce monde-là?
Je ne sais trop si nous irons à Coblentz. Peutêtre à Berlin.
Tu dois voir de ci de là dans les feuilles de Paris des bulletins de santé qui en disent long.
Je n'irai guère à Paris qu'au 10 août, comme toujours. Et cette fois probablement pour y rester. C'est très compliqué à raconter, ça dépend de mille riens (en dehors d'un gros fait qui bâclerait vite la chose).
Kahn t'a peut-être parlé d'une Imitation de Notre-Dame la Lune, une trentaine de pièces. C'est fini, archi-copié. Je n'y ajoute plus une virgule et je m'en débarrasserai à Paris le mieux possible, en payant naturellement.
Tu connais VHérodias de Flaubert. Je viens de finir une petite Saiomé de moi.
Ah ! mon cher, qu'il est plus facile de tailler des strophes que d'établir de la prose 1 Je ne m'en étais jamais douté.
J'ai tout un roman en scène et notes dûment classées. L'idée d'arranger et polir ça d'ensemble me fait froid dans la nuque.
Je trouve que l'étude de Charles Morice donne une idée très intime de Bourget. L'as- tu lue ?
Au revoir. Nous causerons. En ménage d'Huysmans, c'est amusant quoique de surface, mais au fond c'est bien une plaie capitale.
Et nous ferons nos poèmes en prose projetés d'antan.
Je te la serre.
Jules Laforgue
ex
A LÉON VAN 1ER
Coblentz, jeudi [juillet 1885],
Enfin !
Mais hélas, page 118 (1) que vous m'avez escamotée, — au 5^ vers manquent 3 syllabes : ainsi.
Quand Vai-je fécondée à jamais! Oh! ce dut...
Au 7^ lire :
Je fai, tu m'as, et non : tu nias, et au même vers : Partout au lieu de Partant. Enfm, c'est fini. — Et le reste a bonne mine.
(1) Complainte du Temps et de sa commère l'Espace.
A M. CHARLES HENRY
[Juillet 1885].
Mon cher ami,
Je quitte Goblentz demain lundi pour Hombourg (près Francfort-sur-le-Main) (au château) où je reste jusqu'au 17, de là à Potsdam. Tu dois avoir reçu un exemplaire des Complaintes. Imyoïs qu'il y est resté des fautes d'impression et autres.
Je t'enverrai demain sans faute les notes intimes en question.
Donne-moi l'adresse de Kahn dès que tu auras un moment.
Je suis très pressé, malle à faire, etc..
Je t'écrirai longuement demain.
Je travaillotte, et toi ?
Je te serre la main.
Je t'écris et t'envoie ça demain.
Ton
Laforgue.
GXII
A M. CHARLES HENRY
Hombourg, mercredi [juillet 1885],
Très précieux jeune homme et même ami,
Reçu ici ton article qui te sera payé au centuple dans un monde meilleur, Dieu dût-il hypothéquer ses étoiles de première grandeur. (Maximus in minimis !)
Je me suis permis de... le mettre au net. J'ai laissé tes sévérités même sur ma métaphysique. (Quant aux néologismes, je suis furieux contre le sexciproque, que j'avais corrigé sur les épreuves, et dont je ne me suis pas aperçu sur les bonnes feuilles pour en faire un erratum.)
J'ai insisté sur l'esthétique empirique de la complainte. — Je te dirai à toi que ça m'est
venu, la première idée, à la fête de l'inauguration du lion de Belfort, carrefour de l'Observatoire (1).
J'ai mis besoin de vivre au lieu de besoin d'aimer — ça dit aussi savoir, etc.
Et puis tu me laisses insister sur mon cher humour de pierrot, mes formules sur la femme (dans les Voix sous le figuier boudhique, etc.), et mes rythmes et rimes absolument inédits, ce qu'il n'y a pas eu depuis quinze ans, nulle part, sauf en Verlaine un peu.
Puis j'ai enlevé la citation que tu faisais, elle est trop lâchée et sans autre curiosité que comme cul-de-lampe à toute la pièce même. J'ai cité des choses typiques :
1° 0 Robe, etc.. comme tenue boudhiste et curiosité de façon de dire ;
2^ Nature, comme refrain, comble du mal rimé sans façon, mais trouvé;
3^ Ah ! ah ! comme petits vers drôles et typiques de nombre en ce sens dans le volume;
4^ Vous verrez, type sentimental, et panaché d'images, violet, deuil, couleur locale (rime étale !) — yeux, vases d'Election, et vase des Danaïdes;
(1) Le 20 septembre 1880.
5^ Puis frêle..., strophe absolument inédite à vers de 14 pieds;
6^' Et les Vents, refrain rossard et complainteux pour finir.
Ces 6 citations (à défaut de plus) sont les mieux faites pour allécher les lettrés — le lecteur sera absolument renversé, et le coup d'œil qui suit sur la Table des matières le tuera — et toi, je te bénirai dans les sjècles des siècles en te persuadant que cet article n'est cependant pas ton plus beau titre littéraire.
Et à charge de revanche, comme disent les commis en se payant des grenadines.
Ecris-moi, n'est-ce pas, un de ces jours une bonne lettre sur notre chien et sur ta vie et ton travail à €hevreuse — tu dois avoir de jolies choses à me raconter.
Nous restons ici jusqu'au 17 de ce mois, — puis Potsdam. Au revoir.
Ton
J. Laforgue.
A EMILE LAFORGUE (1) (Fragment. )
Chez Bingham une Parisienne de Stevens, un chef-d'œuvre. — • Chez Goupil probablement quelque Schreyer, probablement des rosses de quarante-cinq sous cachées par des rafales de neige. — A Y Art, une petite femme de Duez, regardant avec ses prunelles une voile à l'horizon, au bord de la mer. — C'est tout, je crois — On n'entend plus parler de Rochegrosse, on ne voit plus rien de lui. Quant à l'autre. Bigot, il collabore à une édition illustrée qu'on publie de Nana.
Tu sais peut-être que dernièrement il y a eu dans tout Paris des élections municipales.
Or voici une petite épopée.
(1) Fragment de lettre de Jules Laforgue à son frère Emile, communiqué en manuscrit par M^^ Labat-Laforgue.
La scène est à Passy. — Quatre jours avant l'élection — le candidat sortant, un radical, harangue ses électeurs dans une réunion. Quand il descend de la tribune, on entend une voix qui demande la parole ! la parole ! — Accordée — un petit monsieur monte à la tribune. — C'est Delcassé (Théophile). Pendant une heure et demie il improvise, on applaudit, on braille, on l'acclame, on le porte candidat. — • Il ne lui reste plus que quatre jours, il fait une conférence, dépense huit cents francs à couvrir son arrondissement de ses professions de foi (Il m'en a donné). Arrive le jour du scrutin et Delcassé a... 103 voix. Des félicitations lui arrivent d'Ariège, on lui propose la candidature à la députation pour l'an prochain. Ce type-là est capable d'aller siéger à la Chambre un de ces quatre matins.
A LÉO TRÉZENIK (1)
[Août 1885.]
Cher Monsieur Mostrailles,
Permettez-moi de vous remercier de votre article de Lutèce sur les Complaintes. Je ne l'ai lu qu'un peu tard, étant à ce moment hors de France.
Mon merci vous sera sans doute plus sérieux si j'y ajoute les légitimes réflexions qu'il m'a suggérées (votre article).
Tout le monde me jette Corbière à la tête. Laissez-moi vous confier pour la forme que mes Complaintes étaient chez M. Vanier six mois avant la publication des Poètes maudits et que je n'ai tenu
(1) Cette lettre, adressée à Léo Trézenik (dont Mostrailles était le pseudonyme), directeur de la revue Lutèce, parut dans cette revue, le 4 octobre 1885.
le volume des Amours jaunes qu'en juin dernier (un rare exemplaire acheté chez M. Vanier).
Ceci confié, je me reconnais un grain de cousinage d'humeur avec l'adorable et irréparable fou Corbière. Je vais publier une étude dévouée sur son œuvre, et me reportant à mes Complaintes, je crois pouvoir démontrer ceci : si j'ai l'âme de Corbière un peu, c'est dans sa nuance bretonne, et c'est naturel; quant à ses procédés, point n'en suis : ce sont triplés et plus spontanés ceux d'Anatole de Manette Salomon, de Banville, de Charles Demailly, des' Frères Zemganno et les pitres déchirants de la Faustin.
Corbière a du chic et j'ai de l'humour; Corbière papillotte et je ronronne; je vis d'une philosophie absolue et non de tics ; je suis bon à tous et non insaisissable de fringance ; je n'ai pas l'amour jaune ; mais blanc et violet gros deuil. Enfin, Corbière ne s'occupe ni de la strophe ni des rimes (sauf comme un tremphn à concetti) et jamais de rythmes, et je m'en suis préoccupé au point d'en apporter de nouvelles et de nouveaux; j'ai voulu faire de la symphonie et de la mélodie, et Corbière joue de l'éternel crincrin que vous savez.
Ne parlons pas de mes procédés : je ne crois pas à mon obscurité, à mes rébus (comme dit
M. Robert Gaze) et je ne suis pas un faiseur : cela en conscience et en inconscience. Pour le reste, voyez P. Bourget, Edouard de Hartmann, Tolstoï, etc..
En somme, une bonne âme qui s'amuse selon ses moyens, qui a la foi et croit à sa mission, comme vous l'avez deviné, mais qui, hélas, est sujette à se dire, d'après le « Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre » : — Quand j'ai fait une complainte bien pure, la conscience humaine est plus légère.
Recevez mes remerciements, je vous prie.
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Tarbes [octobre 1885],
Mon cher ami,
Je partirai d'ici lundi. J'ai retardé pour maintes choses, voir des élections en province et surtout dans des villages de 60 feux. Puis encore quelques jours attendant un mot de Lindenlaub à qui j'avais demandé une passe pour chemin de fer. Mais tu as peut-être su qu'il avait été lui-même ces tempsci en Espagne. — Enchanté que la petite annonce, en attendant mieux, ait paru dans la Chronique. Nous causerons du cercle universel, ou du moins je t' écouterai là-dessus avec transports.
Je n'ai pas d'exemplaires ici.
Aussitôt arrivé à Paris, j'en enverrai comme tu me le dis. Si c'est pressé, pour la Belgique, en pas-
sant chez Vanier, tu pourrais expédier ça, si tu as un instant ?
Je commence à croire que c'est toute ma personne qui a déplu à l'illustre R... On n'est pas parfait. Si j'avais su, je ne t'aurais pas laissé cette inutile corvée de leur remettre mes nouvelles.
J'ai reçu une jolie lettre d'Huysmans.
Toi, tu spécules, — et Kahn, que fait-il ?
J'arrive mardi matin.
Je n'ai rien fait ici. J'ai erré dans des paysages de mes 14 ans, etc. (Vu T...)
Au revoir donc.
A mardi donc.
A THÉOPHILE YSAYE
Coblence [1885, novembre].
Mon cher Théo,
C'est là que je voudrais vivre (mélodie connue). Ma fenêtre m'offre toujours, et dans le même cadre, le même panorama — - le Rhin flasque, agité parfois par de lourds bateaux à vapeur ou caressé de flots lisses — et dans le lointain la chaîne des collines avec leurs jolies maisonnettes, avec les chemins de ronde des fortifications.
Une note charmante : l'aboi clair des chiens qui me parvient de l'autre rive, aussi clair que de l'aquarelle (ne regarde pas cela seulement comme de la Littérature, mais bien comme une impression réelle).
Voudrais-je te dire que je ne m'ennuie pas — ce serait comme si je voulais t' assurer que j'ai ressenti
de vives joies depuis mon départ de Paris. Ah !
comme je m'ennuie ! Je n'en ai plus faim Et
je comprends que l'on ait écrit d'émouvants sonnets sur r Insaisissable Aimée que l'on appelle ici la liberté. Ga — Ga — Ga. Le sifflet des interminables trains de marchandises qui fdent le long du Rhin me transperce de désespoir de la tête aux pieds. Ga — Ga — Ga. Quand je pense à ce bienheureux soir où nous nous payâmes les Maîtres chanteurs, et dans quel décor de la vie et du temps cela se passa ! Je voudrais, là, dans le château, faire du scandale, et accuser, reprocher à l'Humanité de ne pas comprendre mon sacré-cœur, mon divin cœur !
A quoi bon, je veux travailler, faire de mon volume de nouvelles quelque chose de plus qu'un médiocre bouquet de fleurs disparates. Ce sera de l'Art.
D'ailleurs — hélas ! je sais qu'en quatre ans je pourrais faire fortune si je voulais écrire des romans à la Guy de Maupassant. « Bel-Ami » est d'un maître, mais ce n'est pas de l'art pur. Peutêtre ce désir de créer de l'art pur est- il un louable mais pauvre désir de nos vingt-cinq ans ? Et tout n'est-il pas égal devant la face de la Mort?
Mon vieux Théo, j'ai traversé la Belgique. J'ai vu
des quantités de tas de poussière de charbon avec des brouettes, les quatre fers en l'air, abandonnées au sommet. Et les filles ont des manières aussi masculines que de petits galopins mal dégrossis, et les villes sous des toits de tuiles noires... etc..
Et je pensais que tu étais dans le bonheur, à Paris... Travaille, fume, aime-moi, écris-moi et garde pour Paris un amour infini.
Je t'embrasse.
Jules.
A M. CHARLES HENRY
Berlin [janvier 1886].
Mon cher ami,
A la hâte (je reviens d'une semaine tout au nord, Copenhague). Mon premier soin est de t'envoyer les 300 frs que tu conquis si généreusement pour moi dans une heure de détresse.
Encore merci et ton
Laforgue.
Il faudra que je t'écrive un de ces matins.
Tu dois avoir reçu 2 enveloppes pour M. et ]\^me Brisbane. J'ignorais le numéro de l'adresse. Et je m'en tiens d'ailleurs à ton expérience pour qu'elles soient déposées, ou non s'il ne faut pas.
GXVIII
A M. CHARLES HENRY
Dimanche [février 1886].
Mon cher ami,
Kahn me donne de tes nouvelles, illustre débordé de travaux et de projets ! — Malgré cet état de débordé, tu me rappelles, à moi oublieux, j'avoue, le projet de Eléments of paintures, dont je n'ai même pas encore vu un exemplaire. — Pas plus tard que demain je vais le faire venir par le libraire et m'y mettrai. Je me sens en état de traduire (1) — mais à en juger par des pages de 3 autres volumes de Ruskin que j'ai, et ai lus, il y aura des pages assez décourageantes. Il divague souvent et pour lui seul. Mais on verra bien !
Et suis ton, ô Bon Chevalier Errant de la Rose,
Jules Laforgue.
(1) En marge d'un exemplaire de la traduction des Histoires grotesques et sérieuses de Poe, Laforgue rectifia de nombreux passages du texte de Baudelaire, notamment dans l'Ange du Bizarre et Eléonora. [Note de M. Ch. Henry.]