A UNE DAME
Dimanche |29 décembre 1883].
Vous,
J'ai reçu vos lignes jésuitiques. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de canapé ? Que ne vous expliquez- vous clairement? Qu'est-ce que c'est que ces réticences ?
Vous parlez de mes tendresses plus que fraternelles et moins qu'amoureuses avec... Avec qui ?
Qu'entendez-vous par Joseph? Si j'avais su que, selon votre propre expression, vous jouiez le rôle ingrat de Madame Putiphar, il fallait le dire, oh !
Je ne suis pas un Joseph ! Je suis un artiste ! un poète français ! un troubadour ! A votre service comme tel.
Sachez aussi que je ne bois de la bière ni chez Kroll ni ailleurs. Que mes joues ne sont point lui-
santés ni gonflées, mais pâles et creuses, surtout la gauche (parce qu'on m'a de ce côté-là arraché deux dents). Et que je n'ai pas de gros yeux vicieux, — mais des yeux moyens et bleus, doux d'une douceur très douce.
Après ça, vous êtes une drôle de personne.
Pour parler d'autre chose, je ne sais ce qui a été traduit de Heyse dans la Revue des Deux Mondes. Je n'ai pas une collection de cette revue ici, tandis qu'Henry l'a sous la main dans la première bibhothèque venue, — pour le reste je vous répondrai demain, c'est aujourd'hui dimanche et mon hbraire est fermé (geschlossen).
Je ne vous baise rien, ni le bout des doigts^ ni autre chose et ne suis pas votre
Jules Laforgue.
A CHARLES EPHRUSSI
Berlin, 31 décembre 1883.
Cher Monsieur Ephrussi,
Permettez-moi de vous souhaiter — à la mode universelle et incorrigible — bon an avec l'espoir que vous et les vôtres allez tous bien.
Nous avons ici un froid lupal (lupus, loup, expression de Richepin). Par ce temps, je me suis fait arracher deux dents, plomber une troisième et connu le martyre des nuits blanches.
Je fais toujours couci-couçà de l'esthétique et je serais heureux si vous vouliez bien me donner les renseignements que voici.
Vous qui vivez depuis 10 ou 12 ans dans le monde de l'art et de la critique, pouvez- vous me dire comment est coté dans ce monde « l'Esthétique)) d'Eugène Véron, ce verbiage pédant et enfantin ?
Ça a-t-il jamais été pris au sérieux, ces 500 pages arrivées à leur deuxième édition ? Je me suis toujours demandé qu'est-ce que c'était que cet Eugène Véron qui n'est ni le docteur Véron de l'Opéra, ni Pierre Véron du Chavari, mais Véron de VArt.
Connaissez-vous le comte ou comtesse Paul Vasili (1)?
Le travail de Claudius Popelin sur le Songe de Polyphile a-t-il quelque rapport avec celui que vous préparez ?
Et le nouveau roman de Bourget ? plus impie encore sans doute que le premier ?
L'Impératrice m'a fait cadeau à Noël d'un poisson d'argent presse-papier (du Béloutchistan), d'un plateau imité d'un du xv^ siècle en métal, d'une chancelière pour les pieds.
Avez-vous lu les deux nouveaux album de Caldecott? La dernière « Gazette » lue est celle de la Canne de Balzac par Froment Meurice. Pas lu
(1) Nom d'auteur sous lequel venait de paraître un ouvrage intitulé La Société de Berlin qui fit scandale alors et dont on attribuait la plus grande part à un ancien lecteur de l'Impératrice, M, Gérard, qui, par la suite, suivit la carrière diplomatique. La publication de cet ouvrage renouvela autour de Laforgue l'atmosphère de malaise qu'avait créée la publication des articles d'Amédée Pigeon; mais la correction de Laforgue et son éloignement de toute question politique dissipèrent bientôt ces nuages.
encore celui de décembre, où vous avez peutêtre quelque chose.
Oublié de mettre la lettre à la poste, — l^'" janvier 1884 — les voitures de gala vont circuler. Bonjour et bon an. Dieu vous préserve de lire les lettres de M. de Rémusat avec sa mère.
Au revoir.
Votre
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Mardi soir [janvier 1884|.
Mon cher Henry,
J'ai reçu les billets ce matin ? Votre lettre l'autre jour, puis une carte. Et ce soir ]a cire ! !
Des nouvelles de Heyse rien n'a été traduit, sauf, il y a un ou deux ans, quelque chose dans la Revue des Deux Mondes. Je saurai demain si la lettre d'Alembert est publiable. Demain aussi je montrerai la cire à son futur propriétaire. J'arriverai très tard en soirée et j'entrerai dans le salon la cire sous le bras ! Elle est tout simplement délicieuse. L'expression est d'une finesse et saisie dans un moment irrespirable! Ah! le joli petit sphinx ! la plume, le cordonnet alterné d'or du chapeau, le collet strié d'or, et les dentelles retombant flasques sont d'un chiffonné exquis et discret.
Je ne l'ai encore vue qu'aux lumières, cette enfant. Je viens de la recevoir, il est 8 heures. Le fond en changera-t-il au jour? il est aux lumières très fin, très fin et à souhail. Aussi simplement que je vous dis cela, je dirni aussi que — aux lumières seulement peut-être? — le châle me paraît du ton de la cire ordinaire brun- rouge ou terre-desienne. J'en aurai rêvé un d'un autre ton plus rare. Qu'il prendra peut-être demain au jour? et (qu'en pensez-vous?) un châle écossais à carreaux blancs et noirs n'aurait-il pas été là à se pâmer? Enfin c'est une petite merveille et m.... pour ceux qui ne seront pas amoureux de cette petite !
J'ai reçu la Revue libérale, mais un dilettanti me l'a aussitôt empruntée avant que j'eusse eu le temps de la couper. Elle va me revenir.
Et r Encaustique ? Et votre santé ?
Irez-vous voir les Manet (1)?
Avez-vous reçu mes Complaintes ? Voulez- vous, quand vous aurez un instant, vous en occuper, à votre gré ? Je paierai. Mais que ça paraisse vite et qu'on n'en parle plus. Ça peut-il paraître en avril ?
(1) Les cent soixante-dix-neuf toiles, aquarelles, pastels, eauxfortes, lithographies et dessins de Manet exposés à l'Ecole des Beaux-Arts.
Ma lecture m'attend (un proverbe d'Octave Feuillet dans la Revue). Je vous serre à la hâte la main. Je vous écrirai un de ces jours.
A propos, dites à Gros que nous allons exposer chez Gurhtt à côté, le Goupil de Beriin, ses deux cires.
Au revoir, au revoir.
Votre
Jules Laforgue.
Donnez-moi des nouvelles de V Encaustique. Aussitôt paru, vous verrez comme je vais le faire circuler.
A M. CHARLES HENRY
Dimanche [Berlin, janvier ISSlj.
Mon cher Henry,
Je viens de recevoir vos trois lettres en une.
D'abord la cire. Son châle est pommade carmin, et le fond peluche bronze, tout est pour le mieux dans le plus coquet des mondes possibles. J'ai fait mon entrée dans ce salon comme je vous avais dit, toutes deux ont eu un vrai succès. La dame du monsieur trouve la Parisienne adorable, le monsieur l'aime beaucoup aussi, mais il préfère de beaucoup la mienne et la guigne et la prendrait volontiers à la place de l'autre. Bref, nous en avons causé, ce qu'on en peut causer dans un salon, et ce matin il me les renvoie toutes deux par son domestique sans un mot. Je le verrai mardi et saurai à quoi m'en tenir. De toutes façons,
s'il ne la veut pas, par dépit de n'avoir pas la mienne, après cependant l'avoir commandée et bien qu'il soit l'homme le plus artiste de Berlin (il a une douzaine d'impressionnistes, un Diaz, etc..) et Un des plus riches, eh bien, si Gros le veut, je la garderai pour ma bonne jouissance et la lui paierai quand je pourrai.
Quant à mon pauvre bouquin, je trouve sa note effrayante (1). Figurez-vous que, par suite d'un tas d'ennuis, je vis en ce moment sur mon trimestre avril-juillet et que par suite d'etc..., etc.. je ne pourrai donner 700 frs à un imprimeur qu'au premier janvier prochain, sans acompte possible que 300 frs en juillet. — Mais trouveriezvous donc bien une machine riche en papier vergé? Ne vaut-il pas mieux s'adresser à cet idéal Léon Vanier sur le quai avant d'arriver à Notre-Dame, Léon Vanier qui imprime sur un divin papier d'épicerie des vers de Verlaine, Valade, etc.. On lui commanderait une édition, le moins d'exemplaires possible, de 3^ classe (comme aux pompes funèbres) et on lui donnerait 300 frs en juillet. — Ce Lemerre me semble
(1) Le recueil des Complaintes, pour lequel, à ses frais, Jules Laforgue s'eflorçait alors, par l'entremise de M. Charles Henry, de trouver un éditeur à Paris.
grisé par le succès des illustrations en couleurs de ses livres d'étrennes, pour traiter si « familionnairement » un rimeur considérablement modeste !
— Merci pour ces tracas.
Je vous récrirai demain au sujet de la lettre di d'Alembert.
Bonjour et poignée de main à Gros. Maintenant je vais répondre à l'autre. Vous êtes tout de même heureux de voir les Manet. Et si j'avais le sou, je demanderais bien quinze jours. Au revoir.
Votre
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Berlin, jeudi [avril 1884).
Mon cher Henry,
Toujours malade donc? N'auriez-vous pas sur la conscience des plaisanteries imprimées sur les marchands de flanelle ? Deux jours de soleil (qui arrive, il arrive !) en auront raison.
Merci pour tous les ennuis du volume (qui commence à me sembler niais et faux à distance, mais je m'en f...) (1). Je viens d'écrire au Vanier qui doit être intelligent ayant publié le Paris moderne avec du Verlaine (d'après la crise). Je lui réponds manuscrit définitif. Je verserai les 200 francs en juillet prochain, etc., et je demande des détails sur le format, exemplaires à part (et qu'on m'envoie les épreuves à moi, c'est bien assez).
(1) Les Complaintes.
J'ai envoyé à la Gazette un article qui me tenait à cœur, mais qu'ils ne voudront peut-être pas publier.
Je traduis pour la Gazette une brochure d'ici sur la polychromie en plastique (1). Je la ferai précéder de quelques Hgnes sur l'état de la question chez nous, avec Gros, entre autres citations.
Celui qui n'a pas voulu de la petite cire n'a fait ainsi que parce qu'il voulait la mienne. C'est un tort, mais il n'a rien de cuistre, au contraire. Il est très artiste, et il aura à tout prix une cire de Gros.
J'attends, n'est-ce pas, les détails sur la tête de cire.
Cros recevra vers mai la visite de deux types qui ont bien admiré ses deux cires, — le plus habile peintre de l'Allemagne, Skarbina (2) (croate, hongrois et non allemand) — et son inséparable le
(1) La brochure Sollen ivir unsere Slatuen bemalen ? du docteur Trcu dont il est question clans la lettre LXXXVII à Charles Eplirussi. Rien de tel ne parut dans la Gazette des Beaux-Arts, ni dans la Chronique des Arts et de la Curiosité.
(2) M. Franz Skarbina a fait à Berlin deux portraits de Laforgue, une aquarelle inédite (buste), et, étude pour un de ses tableaux, un crayon, très documentaire sur le port de tête et de parapluie de Jules Laforgue, qui a été inséré, réduit, dans le texte de la biographie de Laforgue par M. Gustave Kahn (Hommes d'aujourd'hui, n° 298).
D^ Diimond, dentiste de l'Impératrice, adorable bruxellois, artiste collectionneur, bon comme un belge, qui a des souvenirs (entre autres d' avoir connu Poe à Washington et l'avoir ramassé sur les trottoirs des tavernes) et qui lui achètera quelque chose. Mon cher, prêchez Gros. Gros gagnerait des sommes et des sommes sans déroger s'il se mettait à regarder les rues modernes et à faire des cires, des cires, des cires ! des grues, bustes ou en pied, des garçons de café, des pioupious, des bébés et des jockeys ! et des -danseuses ! et du paysage bas-relief, des chiffonniers, des tas et des tas de jolies choses que j'entrevois et dont je n'ai jamais compris qu'il ne fût pas tenté. Allez ! qu'il s'y mette à la fin des fins ! je vous assure que je suis très fort en propagande. Je porte même à domicile. Je fais l'article. Et ici fat la foi. Prêchez-le (il faut croire peut-être que son esthétique de primitif répugne à ces sujets?). Non sans doute.
Ecrivez- moi donc un peu.
Votre
Laforgue.
A MAX KLINGER
Baden-Baden, Maison Messner jeudi [juin 1884.]
' Cher Monsieur Klinger,
Gomment allez-vous ? que faites-vous ? Comment se porte monsieur votre génie ? Sans doute toujours très malade, ce qui est au mieux.
Je vous écris non pas pour vous faire des compliments, mais pour vous prier de m'envoyer, car j'en aurai besoin pour un travail (mais si vous ne vous en servez pas !). mes photographies de Paris. En attendant, pardon de l'ennui que vous donnera cet envoi.
La Gazette des Beaux- Arts publiera de moi un article (humble) sur V Exposition Menzel (1). Je
(1) Il parut dans le numéro de juillet 1884 de la Gazette des Beaux-Arts, sous ce titre : Correspondance de Berlin. Exposition de M. Ad. Menzel à la National Galerie.
n'ai pas manqué de citer en note votre eau-forte allégorique.
Je suis ici depuis un mois.
Mais avant de quitter Berlin, par un jour pluvieux qui donnait toute sa lamentable poésie à cette gare et ces voies ferrées de petits villages autour d'une capitale, j'ai été avec M. Bernstein voir vos peintures à Steglitz.
Bravo ! les changements de décor des portes, trumeaux, linteaux, corniches et cheminées (les gens qui verront ça !) Selig sind die Glaubigen, die nach der Farbe hungert und diirstet, ils seront rassasiés.
Je me suis permis d'en jouir. Le nouveau ? Tout le travail de petits tons minutieux pour nourrir les reflets de l'eau, ou le terrain à herbes au solei].
J'avais peur que, comme il s'agissait de peintures murales, vous n'eussiez fait des teintes plates comme les autres. Vous avez fait des tableaux travaillés sans souci de l'architecture. J'aime beaucoup le tout. Quand j'accepte ainsi un tempérament d'enthousiasme, c'est que ce tempérament est uniquement original et quand quelqu'un est original (il y en a si peu) il faut l'accepter en bloc, sans réserves. Je préfère même vos nus de femmes à tous les meilleurs nus d'école. Que
de détails à vous dire ! mais je serai à Paris dans deux mois.
Je m'arrête, au revoir.
Votre
Laforgue.
A CHARLES EPHRUSSl
Bad.-Bad., mardi [juin 1884].
Cher Monsieur Ephrussi,
Etes-vous toujours à Paris? Y étiez-vous quand ont paru vos articles derniers de la Gazette sur TExpos'it. des noces d'argent?
Avez-vous toujours l'héroïque amabilité de déchiffrer ma copie d^éternel débutant?
Avez-vous reçu mon cher et [?] paquet de premier article sur l'Art en Allemagne, vous savez, l'indigeste bouillie esthétique ?
En tout cas, c'est envoyé depuis longtemps. J'espère que ça ne s'est pas égaré, je l'espère pour celui à qui la chose serait échue par erreur.
Je vous envoie trois pages qui m'ont coûté un temps, des visites et des recopiages infinis, sur l'Exposition de Menzel. Donnez-lui cinq minutes
de lecture, n'est-ce pas, quand vous n'aurez rien à faire, dans votre coupé, par ex.
Mon second article, celui sur Cornélius, est fini et également énorme, mais passablement nourri sans nulle biographie ou compilation, je crois.
Je vous enverrai aussi un de ces jours une page pour la chronique bibhographique sur VEncaus tique d'H. Gros et Ch. Henry qui vient de paraître.
Et le Polyphile ? Entre nous, je crois que vous vous dépensez pas mal en comités et en expositions ?
Je lis beaucoup d'allemands (sic), V Esthétique de Fechner, terrible ! Un de ces jours je vous écrirai au sujet d'une brochure que je finis de traduire et qui pourrait paraître en trois fois, petit texte humble, — Sollen wir unsere Statuen bemalen? — par M. Treu, directeur du musée de Dresde, avec qui j'ai causé dernièrement, brochure dédiée à M. Bernstein — et que vous avez sans doute déjà reçue et lue. — L'étrange, c'est qu'elle est citée en note dans V Encaustique qui vient à peine de paraître !
Je suis à Bade depuis une semaine. Les deux santés vont assez bien et ne chancellent que dans les journaux.
Il est 2 h. du matin. Ma lampe est la dernière
qui brûle à Bade. Tout est éteint — les chiens hurlent à la lune; le jet d'eau de la cour en bas ruisselle inépuisablement.
Lisez-vous les divins Bourget des Débats ?
Au revoir, à une prochaine lettre.
Votre
Jules Laforgue.