A M. THÉOPHILE YSA YE
Verviers [30 septembre 1886].
Mon cher Théo,
Je t'écris, mais c'est de l'hôtel de Londres, et non pas de celui d'Angleterre.
0 mon cher, jamais je n'ai vécu une semaine ou n'ai pensé qu'on pût en vivre une comme celle que je viens de passer à Arlon, dans l'atmosphère du mariage d'Eugène. En quittant Arlon et en respirant l'air de l'Europe il me semblait que je m'éveillais comme au sortir d'une maison enchantée, presque d'une maison de fous.
Ah! Je suis plus que jamais l'esclave du sort. Ce que l'on nomme notre état normal est la grâce d'une totale Ivresse qui se déchaîne, déhvrée. C'est effrayant et divin. Je me suis dit : à quoi tient notre sort! d'émouvants (ou d'efTrayants) hasards, un
sourire fortuit dans un village et nous devenons shakespeariens, notre destinée se fixe. Je soupirais en pensant à la plainte de nos cerveaux qui aspirent follement à l'Unique, à la plénitude du sort; ironiquement et à pleins poumons, je respire l'air fier des longs voyages. Puis, vint le crépuscule et une heure d'attente en une petite station; je déambulais de-ci de-là, contemplant les profondeurs du ciel prodigieusement constellées, je regardais une lampe à la fenêtre d'une lourde maison bourgeoise (c'était une lampe à abat-jour rose), et je me mis à rêver. Les Corinne, les Ophélie, etc., tout cela, dans notre vie, est mensonge : dans le fond, il n'y a pour nous que les petites Adrienne au bon cœur, aux longs cils, au juvénile et éphémère sourire, les petites Adrienne à la peau enchanteresse, que le hasard (et tout n'est-il pas hasard?) a conduites sur notre chemin. Oui, tout est hasard, car n'y eût-il pas existé d' Adrienne, il y aurait eu une Leah; n'y eût-il pas eu de Leah, il y aurait eu une Nini, et ainsi de suite. C'est pourquoi il nous est enjoint de nous attacher à la première que le hasard nous présente, et nous l'aimerons seule, car c'est la première et nous ne rêverons pas à une autre. La vieille maxime du sage est : « Aimes-tu deux femmes en même temps, n'en choisis aucune, car tu regretterais toujours
l'autre ». Cependant, c'est l'ivresse de la vie créée, continuée, l'ivresse de l'action et de la joie, l'ivresse d'avoir obéi à l'Inconscient, à la volonté du destin.
Voici que je me suis doucement assoupi.
Je vais confier ces lignes à la poste (elles sont pleines de littérature, mais n'est-ce pas ce que l'humanité a de plus vrai, de moins décevant?) et aller à la gare.
Je la verrai dans une demi-heure. Cette minute me fait palpiter le cœur, et dans quarante ans je penserai combien longue à venir fut cette minute.
Jules.
A M. CHARLES HENRY
Paris, lundi [4 octobre 1886]-
Mon cher ami,
J'ai quitté Arlon le 30, j'ai passé la nuit à Verviers, de Verviers à Bruxelles où passé un jour, puis à Calais et de Calais rentré à Paris dans la nuit de samedi. Passé le dimanche seul (je loge chez Kahn).
Je n'ai vu Kahn que dans la nuit.
Il n'a pu me dire que des choses vagues, autant dire rien, sur cette vacance au Musée de Versailles. C'est toi, paraît-il, qui lui en as parlé, et tu as vu cela dans le Temps.
J'allais t' écrire à Colmar, mais j'ai eu le bon esprit d'aller quai d'Anjou, où l'on m'a donné ta véritable adresse — où je t'écris.
Peux-tu m' envoyer un mot, me dire où tu as
VU quelque chose sur cette place (si tu peux m' indiquer le numéro du Temps), sur quel papier timbré écrire, à qui adresser, que dire, et jusqu'à quand on a pour cette demande.
Je crois pouvoir me faire fort du reste. Mon principal titre, depuis cinq ans à la Gazette, ira bien; j'ai, dans le numéro du 1^^ octobre, un article (1) pour lequel le Gonse m'a écrit des remercléments.
Mais, tu comprends, au lieu d'aller dire à Ephrussi, etc. : il y a une place vacante à Versailles, proposez-moi, j'aime mieux poser, comme sans doute beaucoup d'autres, simplement ma candidature, et puis mettre en œuvre les influences nécessaires quand on me demandera mes titres et qu'on ira aux renseignements.^
J'ai donné ma démission à l'Imp., il y a deux semaines. De ce côté-là, c'est fini.
Paris et l'avenir à Paris (comme toute la vie d'ailleurs) m'ont apparu bien changés. J'ai, depuis le 10 septembre, une énorme et fatale influence dans ma vie. Ça devait arriver, étant donné Moi et mes droits à l'existence selon Moi. Je me sens non seulement fécondé, mais comblé, vraiment,
(1) Exposition du centenaire de l'Académie royale des Beaux- Arts de Berlin (Gazette des Beaux- Arts, l^r octobre 1886>.
entre nous. Je ne suis plus une ganache pusilla-» nime. Je me sens heureux et pour longtemps (pour ne pas dire à jamais). Mais assez parlé de moi, en attendant, ô homme savant et très distingué, que je t'en parle de vive voix.
Et toi ? ta vie, c'est-à-dire tes travaux ? Nous avons eu si peu l'occasion de causer de vie en juin et juillet derniers.
Ta concierge m'a dit que tu revenais le 8. J'irai te voir au plus tôt.
J'ai des affaires avec V Illustration (1). Mon Hvre sur Berlin avance et me promet.
Ton vieil ami distingué.
Laforgue.
(1) La mort de l'empereur d'Allemagne était alors tenue pour imminente. L' Illustration eût incontinent publié sur la Cour de Berlin un numéro rédigé par Laforgue. Ce sont les éléments de ce numéro qui forment une partie du livre Berlin, la cour et la ville, et qui parurent dans le supplément littéraire du Figaro (29 janvier, 12 février, 12 mars et 17 septembre 1887).
A M. EDOUARD DU JARDIN
Samedi [4 décembre 1886],
Mon cher Dujardin (1),
Je reçois votre mot.
Pour ce qui est de la visite à J. E. Blanche, que ]e vous dise seulement que j'ai passé avec lui la journée d' avant-hier et celle d'hier. Je ne saurais donc décemment et autrement y revenir demain.
Quant à Bullier demain soir, volontiers (!); c'est-à-dire que je dois absolument être vers
(1) M. Edouard Dujardin, alors qu'il dirigeait avec Teodor de Wyzewa la Revue wagnérienne, avait, au cours d'un voyage en Allemagne, fait la connaissance de Jules Laforgue par l'entremise du correspondant de cette Revue wagnérienne, à Berlin, un Hollandais nommé Van Santen Kolf. Lorsque Laforgue vint s'établir à Pâns,la Revue Indépendante était en gestation par les soins des mêmes Edouard Dujardin et Teodor de Wyzewa qui s'assurèrent sa collaboration et se réunissaient avec lui fréquemment, dans l'hiver 1886-1887.
9 h. chez E. Hennequin (1) (rue Bara). Nous pourrions donc aller au quartier ou en revenir ensemble. — Où se trouverait-on pour cela ? Si l'on doit se trouver à Bullier, ne pourriez-vous (car autrement?...) m'envoyer une entrée — je suppose que vous avez des entrées.
(Vous vous faites de jolis dimanches, vous !)
Au revoir.
Votre
Jules Laforgue.
<t) Emile Hennequin, le critique littéraire.
A SA SŒUR
Londres, 31 décembre 1886.
[Paris] 26 janvier 1887.
Ma chère Marie,
Excuse-moi si j'ai tant tardé à t'écrire.
Il y a eu tant de choses ! Après trois jours passés à l'installation ici (8, rue de Commaille) le 30 au soir, je suis parti pour Londres. J'y suis arrivé le matin à six heures et demie. A dix heures, je me suis trouvé avec Leah, nous avons été à une heure seuls dans une petite église protestante où un pasteur nous a mariés en un quart d'heure, sans messe et pour 25 francs. Sans papiers (c'est en rentrant à Paris que j'ai trouvé l'extrait mortuaire que tu m'envoyais et qui m'était inutile, comme nous étions parvenus à nous en passer). Nous avons passé trois jours à Londres et une heure à Douvres.
J'avais toujours mon rhume, vieux de trois mois. En rentrant à Paris, j'ai dû voir un médecin qui m'a embêté et dont je ne suis parvenu à me débarrasser qu'au bout d'une semaine — et je tousse encore tristement. Voilà pour mes doléances (qui sont en même temps l'excuse au retard de cette lettre). Quant à mes non-doléances, elles, elles sont absolues.
Nous avons une installation incomplète mais très amusante, des chambres avec du soleil, etc., de l'argent tout juste. Je porte des articles çà et là. (11 faut bien mille francs par mois pour être heureux modestement en ménage à Paris.) Nous en dépensons quinze par jour. Heureusement, le petit personnage que j'ai épousé est d'une vraie santé de maigre, toujours gaie et fantaisiste. Il est neuf heures. C'est l'heure où les amis qui veulent me voir et ont égard à ma difficulté de me déplacer moi-même en ces commencements viennent sonner. — Il ne viendra probablement personne.
Nous avons un bon feu, une belle lampe, du bon thé dans le service que l'Impératrice m'avait donné.
Et toi, comment vas-tu ? et la petite fille ?
Et les affaires de ton mari ? J'espère que tout va à peu près bien.
Je vois à peine Emile, qui, par une sotte timidité,, ne vient pas à la maison. — Les affaires de la tante sont bien mal. Ils ont dû mettre leurs bijoux au. Mont-de-Piété.
Je suis encore trop malade et épuisé par la fièvre des trois derniers mois pour pouvoir bien travailler et surtout faire toutes les courses que je devrais faire. Mais bientôt je serai en voie, et en bonne voie.
Donne-moi de tes nouvelles. Tu sais bien que toi, ton ménage et tes affaires sont ceux au monde auxquels je m'intéresse le plus. — Donne-moi de vos nouvelles, je t'en prie. Mes bonnes amitiés dévouées à ton mari. Je t'envoie, tard, un fairepart inutile pour toi. Eût-il fallu en envoyer à. Tarbes ?
Ton Jules.
8, rue de Commaille.
LETTRES 1883-1887 lis
A M. EDOUARD DU JARDIN
Vendredi [21 janvier 1887].
Mon cher Dujardin,
J'ai voulu vous dire bonjour hier au soir. J'ai vu Wyzewa qui m'a parlé d'une chronique (1). Je me suis hâté, elle est sans doute très lourde,, sèche et peu 30 jours. Je vous l'envoie. Une autre fois, si une autre fois il y a, ce sera mieux.
Mais que ma chronique vous plaise ou que vous n'en usiez, j'ai un petit service à vous demander. J'ai dans le supplément de samedi prochain un article de 300 lignes. C'est sans doute lundi que je le toucherai, je vous demande en toute simplicité.
(1) Teodor de Wyzewa avait demandé à Jules Laforgue de collaborer régulièrement à la Revue Indépendante en y publiant chaque mois une chronique. Ces chroniques parisiennes parurent dans, les numéros de février à août 1887 de la Revue. La mort de l'écrivain en interdit la suite.
et je n'ai songé qu'à vous, si vous pouvez me prêter jusqu'à ce lundi un ou deux louis. — Si je vous avais vu hier je ne vous aurais pas parlé de cela, une surprise m'y oblige soudainement aujourd'hui.
— Si vous pouvez, le plus tôt envoyé sera le mieux, demain dans la journée si possible, je vous prie.
Ne voyez dans tout cela qu'un accident. Si un soir vous êtes dans ce quartier vers huit I/2, neuf h., montez, nous prendrons le thé en famille. Vous comprenez que je me déplace difficilement
— en tout cas j'irai à votre prochain lundi, qui est encore loin.
Votre dévoué, je vous prie,
J. Laforgue.
8, rue de Commaille.
A M. EDOUARD DU JARDIN
[23 janvier 1887] (1).
Mon cher Dujardin, Reçu hier au soir et merci bien.
Votre
M'avertirez- vous d'un mot quand vous viendrez ?
(1) Carte postale.
A M. EDOUARD DU JARDIN
[24 janvier 1887] (1).
Voilà tout ce dont j'ai pu le débarbouiller dans la nervosité où me tenait votre groom (sans livrée) attendant dans l'autre pièce.
Votre
(1) Carte de visite.
A M, EDOUARD DU JARDIN
Mercredi 19 février ISS?].
Mon cher Dujardîn,
Excusez mon importunité : une déception de ce matin me pousse à l'expédient suivant : vous demander si ma première chronique doit m' être payée (1)...
Sinon, entre amis, pouvez- vous m' avancer la prochaine (dans laquelle je dois me surpasser)?
J'espère que vous ne me ferez jamais rougir de tout ceci et continuerez à voir en moi un honnête artiste.
Votre
Laforgue.
(8, rue de Commaille.)
(1) La Revue Indépendante, malgré son extrême pauvreté, s'efforça de payer et le plus généralement payait ses collaborateurs, mais leur demandait toujours le sacrifice de leur premier article. (Note de M. Edouard Dujardin.]
A M. EDOUARD DU JARDIN
Samedi [5 mars 1887].
Mon cher Dujardin,
Je vous ai envoyé les Deux Pigeons hier (1).
E. Ysaye repart demain pour Bruxelles (34, rue de la Prévoyance); quand il vient à Paris, il descend chez son frère Théophile Y., 142, boulevard d'Enfer.
Au revoir. Vous aurez la chronique le 20.
J. Laforgue.
P.-S. — Pouvez-vous m'envoyer mon salaire demain, après-demain?
(1) Un conte que l'on trouve aux Œuvres Posthumes de Jules Laforgue.
A M. EDOUARD DU JARDIN
Vendredi [25 mars 1887] (1).
A tout hasard, pouvez-vous me rendre le service pressant, pressant, de m' avancer ma chronique ?
Votre
8, rue de Gommaille.
(1) Carte postale.
A M. EDOUARD DU JARDIN
[27 mars 1887.]
Mon cher Directeur,
Merci de la publication du Pan (1). Vous me parlez de suppressions possibles dans la Chronique. Pourquoi ne me les avoir pas indiquées en douceur? Je n'ai su qu'en penser, surtout à ce point de vue de coïncidence avec le « Pan ». — Mais si cela vaut la peine ne pouvez-vous me renvoyer ces épreuves avec quelques indications en même temps que celles de ce « Pan » ?
Quand vous passerez par ce quartier, ne manquez pas de monter, et soyez moins fugitif, on vous fera du thé ou du café.
(1) Pan et la Syrinx, la dernière des Moralités Légendaires, publiée dans la Revue Indépendante, t. 3, n° 6, avril 1887.
Dites à Wyzewa que je l'attends tous les soirs avec du lait de la ferme d'Armenont.
Votre
Jules Laforgue.
GXXXIII
A M. EDOUARD DU JARDIN
[30 mars 1887] (1).
(Histoires de l'an 87 de la Littérature française ! !)
Quand saurai-je si votre évangélique proposition de m' aboucher par le bon Samaritain Wyzewa avec l'éditeur Quantin est réalisable en ce monde ? C'està-dire jusqu'à quand ai-je pour ne pas écrire à Stock?
Votre
J. Laforgue.
(1) Carte postale.
A M. EDOUARD DU JARDIN
[6 avril 1887] (1).
Mon cher ami,
Contre mon attente, je n'ai reçu mon lot de billets (concert Bach) qu'hier (5 avril) deux heures avant le concert. J'en avais pour M. Mourey, mais à cette heure pressée un envoi par la poste était impossible et je n'ai pu moi-même obUquer jusqu'à la place Pigalle. (Aurais-je même à cette heure trouvé ce Monsieur, qui d'autre part attendait le concert le 4 et non le 5 ?) — Regrets, et votre
Jules Laforgue.
(1) Carte postale.
GXXXV
A CHARLES EPHRUSSl
8, rue de Commaille Samedi 9 avril 1887.
Cher Monsieur Ephrussi,
Je viens vous demander un service, et un service d'argent.
N'ayant pu rien faire, paralysé encore par la fièvre avec d'autre part un éditeur qui me traîne en longueur et mon grand article du Figaro qui a dû être renvoyé à samedi prochain (1), je me trouve stupidement pris au dépourvu devant le 15 avril (terme, etc.) et sans issue.
Voulez-vous avoir la bonté de me sauver? J'aurais besoin de 300 frs. Vous savez que je ne
(1) Cet article, intitulé L' Impératrice (chapitre de Berlin, la cour et la ville), ne parut en fin de compte au Figaro que le 17 septembre 1887, un mois après la mort de Laforgue.
suis pas un vulgaire emprunteur? Je ne suis pas même un emprunteur du tout. Croyez que si je me suis si aisément décidé à cette démarche d'ailleurs, c'est que je suis sûr de vous rendre et vous rendrai d'une part dans le courant d'avril, de l'autre dans le courant de mai.
Je vous dois déjà trop depuis que je vous connais pour essayer de vous faire des protestations de reconnaissance, vous savez que je n'oublie rien et que je suis votre profondément dévoué
A CHARLES EPHRUSSI
Paris, 11 avril 1887, lundi.
Cher Monsieur Ephrussi,
J'ai reçu hier au soir les trois cents francs.
Vraiment vous êtes d'une bonté et d'une simplicité charmantes.
Vous savez, n'est-ce pas, comme je vous remercie.
Je vous avais écrit dans un triste moment, étant au lit, me voyant aux abois, etc..
Vous m'avez délivré d'un gros souci. Je me sens maintenant tous les courages.
Encore merci, je vous prie. Tout ce que j'ai de sincèrement reconnaissant en moi est bien à vous.
Votre
Jules Laforgue.
A CHARLES EPHRUSSl
Lundi 2 mai 1887.
Cher Monsieur Ephrussi,
Il y a longtemps que je voulais aller vous remercier de vive voix. Lundi, quoique dans un état d'extrême faiblesse, je suis allé jusqu'à chez vous, vous n'y étiez pas. Je voulais venir ce matin; hélas, pas le courage de sortir. J'aurais tenu à m'excuser des conséquences du retard dans la pubhcation de mon article du Figaro. Mais ce n'est qu'un retard.
Avant de partir, Bourget m'a donné une lettre pour le docteur Robin, son médecin. Il me soigne très bien. Et, à part mon état de faiblesse, je vais bien mieux.
Au premier jour de force, j'irai vous voir et vous
remercier.
Votre dévoué
Jules Laforgue.