INTRODUCTION VII
la communication de mainte lettre inédite et qui, depuis trente-cinq ans, a, mieux que quiconque, servi la mémoire de Jules Laforgue. Avec une complaisance et un empressement dont nous lui sommes vivement reconnaissants, M. Auguste Marguillier nous a fourni mainte précision fort utile en ce qui touche les lettres adressées à Charles Ephrussi. Il est regrettable, en revanche, que des scrupules respectables, mais qui nous semblent extrêmes, aient engagé M. Paul Bourget à ne point mettre au jour les lettres nombreuses et d'un intérêt certain qu'il reçut de l'auteur des Complaintes durant la même période; nous n'en sommes pas moins reconnaissants envers notre maître et ami M. Henri de Régnier et notre ami Gérard Bauer des démarches qu'ils voulurent bien faire à cet effet auprès de M. Paul Bourget.
Il faut également déplorer que M. Gustave Kahn n'ait pas cru devoir remplir la promesse qu'il nous avait faite de nous communiquer les lettres qu'il avait reçues de Jules Laforgue.
Au cours de cette correspondance, qui s'étend ici de septembre 1881 à août 1887, c'est-à-dire des débuts de
sa vingt-et-unième année jusqu'aux tout proches menaces de la mort, on verra paraître sans cesse le cœur et l'esprit de Laforgue tout parés de la séduction irrésistible de leur fraîcheur spontanée et savante, et de leur souriante ironie. Il n'est personne, sans doute, en qui ces lettres ne pourront accroître l'affection que fait naître pour leur auteur la lecture des Complaintes ou des Moralités Légendaires.
Qu'il écrive à son protecteur, Charles Ephrussi, à ses grands amis de chaque jour M. Cliarles Henry ou Théophile Ysaye, à la plus chère des sœurs ou à la plus lettrée des amies, il conserve toujours un naturel égal, une intelligence prompte, un cœur exquis. Si la lettre à Trézenick est un document littéraire d'importance, les lettres à sa sœur sont des témoignages humains d'inestimable prix : elles ajoutent grandement aux plus touchants vestiges littéraires que nous ait laissés la tendresse fraternelle et elles placent Marie Laforgue parmi ces sœurs, discrètes mais inoubliables, Laure de Balzac, Pauline Beyle, Henriette Renan, etc., dont les visages s'éclaireront toujours des plus tendres reflets de la gloire de leur frère.
C'est par l'une de ces lettres que s'ouvre ce recueil. Jules Laforgue est alors à Paris depuis cinq ans, après avoir vécu d'abord six années à Montevideo, où il est né