‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 3 sur 6 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

Je 16 août 1860, puis neuf à Tarbes, où, en compagnie de son frère aîné, Emile, il a fait ses études au lycée, de 1869 à 1876. Sa mère est morte en 1877, à Paris, peu après qu'elle était venue s'y installer avec son mari et ses onze enfants. Le chagrin de cette perte a miné profondément la santé de M. Laforgue père : ne s'abusant probablement pas sur son état, il a décidé de retourner à Tarbes, berceau de sa famille, où ses enfants, dont l'aînée n'a pas vingt ans, pourront du moins trouver auprès de leurs cousins aide et protection, s'il venait à disparaître. Emmenant neuf de ses enfants, le père n'a laissé derrière lai que les deux aînés : Emile, qui fait son service militaire, et Jules, qui vient d'être engagé comme secrétaire par Charles Ephr ussi, critique et amateur d'art. C'est la première fois depuis sa sortie du lycée que Jules Laforgue se trouve seul, privé de l'atmosphère familiale et surtout des entretiens avec cette sœur qui est la confidente de ses goûts, de ses essais, de ses espoirs. Trois mois plus tard, sur la recommandation de Charles Ephrussi et de M. Paul Bourget, Jules Laforgue était ^gréé comme lecteur français de l'impératrice Augusta- Il occupa ce poste du 30 novembre 1881 au 8 septembre 1886, suivant la Cour à Berlin et dans des villégiatures régulières ou occasionnelles : Bade, Coblentz, Babelsberg,

Hombourg, Ems, Wiesbaden, Mainau, ne revenant en France qu'à l'été passer chaque année deux mois à Tarbes et quelques jours à Paris. Il ne devait rentrer définitivement dans cette ville, au début d'octobre 1886, que pour y mourir moins d'un an après, le 20 août 1887, laissant, comme témoignages de son génie, ses poèmes, les Moralités Légendaires, maint essai ou fragment sur la vie et sur l'art, et, comme aveu de son être quotidien, les lettres qu'on va lire,

G. Jean-Aubry.

Septembre 1881. Pour toi seule à lire Prends garde de laisser avant de t'endormir. Distomber un petit souvenir à la cousine que je lui que je t'envoie. rembourserai l'éclairage.

Pauvre chère sœur,

Il est sept heures. Je rentre fatigué. On me donne ta lettre. Ah ! comme je l'attendais î Si tu savais comme je m'ennuie aussi 1

Comme cette gare était triste le soir où vous êtes partis ! Dans ce wagon. Toi au fond. Je t'appelais voyant tes yeux mouillés, tu ne répondais pas et il a fallu s'en aller. Je n'ai même pas dit adieu à Ernest, Paul et Chariot (2). Je suis parti en

(1) La sœur à qui ses lettres sont adressées était sa sœur Marie- (aujourd'hui M^^^ Labat), l'aînée des enfants qui venaient de partir pour Tarbes avec leur père.

(2) Ses cousins.

courant, navré, désormais seul dans ce Paris. Je suis rentré, je suis monté à ma chambre, banale, triste, où rien ne m'appartient et ne me connaît, où tant d'autres ont passé ! Je n'aurais pas pu dormir. J'avais le cœur gros, la gorge serrée, tu m'excuseras, j'ai fait ce que tu m'avais défendu; à une heure du matin, je suis allé chez Rielîel, il était seul, je me suis mis dans un fauteuil, devant son lit, enveloppé d'une couverture, grelottant de tristesse, et j'ai attendu le matin.

Je n'en pouvais plus. Nous avons pris du chocolat ensemble, et je suis parti chez Ephrussi (l),si bon pour moi.

Et la semaine s'est passée ainsi. J'ai vu Chariot une fois, rue Berthollet, puis plus personne. Je m'ennuie ! je m'ennuie ! Tous les jours presque j'allais rue Berthollet, emportant à chaque fois quelques livres.

Jamais une lettre. Ce matin seulement trois journaux pour papa et que je lui renvoie plus une lettre d'Emile toujours gai et demandant quand vous partez ! J'ai laissé quelques livres inutiles au concierge, entre autres un manuel du baccalauréat pour son fils, plus tard. En retour, M. Cortet m'a fait

(1) Cf. note p. 19.

payer huit francs pour deux clefs absentes. Mystère. Le premier du mois j'ai reçu deux cents francs d'Ephrussi. J'ai rendu ses cinq francs à Chariot — payé mon terme — le blanchissage — acheté des bas, trois gilets de flanelle (je demandais des rouges, au Bon Marché, on m'a regardé comme un monsieur qui arrive de pays extra- terrestres et fabuleux) puis aujourd'hui : — tu sais comme j'étais habillé ! veston tout reprisé, gilet en loques, pantalon frangé et tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas I — aujourd'hui, dis-je, j'ai couru pour voir des tailleurs et je me suis arrêté à un vers cinq heures — pour quatre-vingts francs j'aurai un costume complet en cheviote, ce drap que tu aimes tant! et je le soignerai bien pour aller te voir en avril prochain, tu veux, dis ?

Puis j'ai prêté quarante francs à Riemer (1), qui allait se trouver sans place et dont on retenait tous les effets à son lycée, s'il ne payait pas ses dettes avant de partir. Et comme l'argent s'en va à manger î Les deux premiers jours, j'ai mangé, pour ne pas paraître ridicule devant Riefîel, à cet hôtel où j'avais souvent mangé déjà avec lui (tu te souviens, cela te fâchait, pauvre !) — cela coûte 3 fr. 50 par

(1) Riemer, un ancien condisciple du lycée de Tarbes qui a suivi, depuis lors, la carrière de l'enseignement.

jour. Puis Rieffel est parti — alors je me suis nourri très irrégulièrement — tantôt avec un franc par jour, tantôt douze sous. Une fois j'ai voulu, après bien des hésitations, entrer dans un petit restaurant à un franc.

Je suis sorti de là les joues en feu, la tête lourde î si tu savais ce que c'est que cette nourriture bon marché, dont la cuisson est bâclée à la diable ! et que de poivre! Au moins à la maison j'avais des bols de café au lait, d'énormes assiettes de ragoût, etc., si je n'avais que cela, et c'était sagement cuit. Voilà bien des détails terre à terre, n'est-ce pas ?

Hier, dimanche, je me suis tellement ennuyé, j'avais le cœur si serré de mon isolement dans ces foules se promenant, que cela devenait pour moi une sorte de jouissance d'artiste. Le matin j'ai pris une tablette Lombart, du café et deux sous de pain, puis j'ai travaillé jusqu'à cinq heures dans ma petite chambre. Et le soir ! Ah ! si tu m'avais vu ! Je me promenais seul, regardant les foules endimanchées rentrer, les tramways qu'on prenait d'assaut. Et des détails qui me faisaient sentir plus fortement encore ma solitude, une femme endimanchée, sortant d'une boulangerie, tenait à deux mains sur une serviette un rôti fumant, repas de famille, etc., etc. — Tu ne sais pas

comment j'ai dîné. Oh ! très bien ! Il me fallait une boulangerie, une charcuterie, une fruiterie. Trois de ces boutiques se trouvent tout près, à ma porte, dans la rue. Mais je n'aurais pas voulu que mes concierges prenant le frais sur le seuil me vissent; i'ai été assez loin, dans une boulangerie j'ai acheté deux sous de pain qui ont disparu dans les profondeurs caverneuses de ma poche. Pour la charcuterie c'était plus difficile. Je passais et repassais devant sans oser entrer.

Tantôt intimidé de voir au comptoir deux jeunes charcutières aux joues roses et luisantes, aux manches immaculées, riant entre elles : à quoi bon les déranger? Puis, devant une autre où je n'avais pas le même prétexte, ne voyant au comptoir qu'une vieille charcutière à palatine d'astrakan chauve sur ses épaules, j'hésitais encore, me demandant si c'était bien de la galantine que cette chose s'appelait. Enfin à une autre j'entre. Un homme borgne s'avance, ceint de son tablier, le coutelas effilé au côté. De la galantine, s. v. p. — Pour combien? — Six sous, balbutiai-je. — Truffée ou non truffée? — Diable, pensai-je, je n'ai jamais goûté de l'une ni de l'autre, et dans l'éclair d'une seconde, sous l'œil inquisiteur du charcutier, je me fis à part moi ce petit raisonnement : Si je prends

de la truffée, je n'aimerai peut-être pas la partie truffée et serai obligé de la jeter, et ce sera cela de poids en moins — Or, je l'aime non trufïée, et les truffes en moins feront du non truffé en plus — et je conclus à haute et intelligible voix : — Non truffée ! Cet être s'attaqua à un gros bloc recouvert de gelée ambrée et m'enveloppa dans un papier une grande plaque mince qui alla rejoindre les deux sous de pain dans ma poche. Puis dans une fruiterie j'ai acheté pour la modique somme de dix centimes une tranche de melon qu'on m'enveloppa aussi, et je remontai chez moi. Je m'enferme à double tour et je mange en songeant à la vie, à toi qui ne m'écris pas, etc. Puis, une fois tout fini, ne voulant pas laisser dans ma chambre la croûte de la tranche de melon, ce qui aurait révélé ma misère au garçon préposé à l'entretien de ma chambre, je pris mon chapeau, ma canne, mis mes gants, puis fit passer ladite croûte dans ma poche. Je descendis, et faisant semblant de me promener sous les arcades de l'Odéon, j'épiai un moment favorable, et laissai tomber cette croûte à terre. Puis, je suis allé chez Henry (1), où j'ai pris du café, et, à onze heures, je me suis couché.

(1) M. Charles Henry,, physiologiste et érudit, est né à Bolleviller (Alsace) le 16 mai 1859. Il était donc, de fort peu, l'aîné de Jules

Comme cela je mange ce que je veux; je suis à mon aise, loin des indiscrets et je dépense peu. Néanmoins, il me reste quarante francs pour aller jusqu'au bout du mois, c'est plus qu'il ne faut. Et, pauvre et bonne sœur, ne sois jamais inquiète de mon sort au sujet de l'argent — jamais, entends-tu î Promets-le-moi, que je te sache au moins ce souci en moins, tu en as tant ! Mais ne t'ennuie pas, va, résigne-toi un peu; observe ces provinciaux, méprise-les et attends. Je vais travailler comme un damné pour aller te voir, avec beaucoup d'argent, en avril prochain. Sois en outre sûre que je t'enverrai au moins dix francs par mois. Je voudrais t'envoyer tout de suite les vingt francs de La Vie Moderne (1), mais j'hésite, tu habites chez des voleurs anciens boulangers, et gascons, ce qui est formidable. Mais écris-moi aussitôt cette lettre lue, dismoi si tu peux recevoir ce mandat en sûreté, et je

Laforgue. Il était arrivé à Paris un peu avant Jui en 1875, avait suivi les cours de la Sorbonne, du Collège de France et du Muséum et avait été un moment préparateur de Claude Bernard et de Paul Bert. Cette année même il était devenu un des bibliothécaires de la Sorbonne et préludait à ces travaux sur l'esthétique picturale et musicale, sur la psychologie expérimentale, la physiologie des sensations qui ont donné depuis la mesure de son intelligence extraordinairement diverse et audacieuse.

<1) Pour un poème en prose. Tristesse de réverbère, publié dans la Vie Moderne du 3 septembre 1881.

te l'envoie immédiatement. Et surtout pas de remords. Je sais trop ce que c'est.

Oui, résigne-toi, arrange-toi une petite existence résignée et, dans l'attente, fais-toi des opinions hautaines sur Tarbes, les amies et tout le monde. Songe aux personnages, aux femmes de notre grand Balzac; pense beaucoup; emmagasine des idées, réfléchis sur les choses et le caractère, deviens une femme supérieure, digne du monde dans lequel nous vivrons. Quant à la cousine et son digne beau-frère, dis-moi si tu as à te plaindre d'eux! Moi, non seulement je les méprise mais je nourris encore une petite vengeance contre eux, un rien, une lettre très polie; mais — bien entendu — je la différerai, cette vengeance, tant qu'elle pourra faire rejaillir sur toi le moindre ennui.

Comme tu dois t'ennuyer, ma pauvre Marie ! Au moins, moi, je vais chez Ephrussi, je passe des après-midi d'oubli à la Bibliothèque. Je ne m'ennuie que lorsqu' averti par la faim je songe qu'il faut manger. Je vois tout le monde entrer dans les restaurants, moi je ne peux pas, alors je monte dévorer mes petites provisions dans ma chambre, ou je vais sur un banc caché du Luxembourg. Mais ne t'inquiète pas, va, je suis très heureux.

Puis, très souvent, au crépuscule, en rentrant, je m'accoude à ma petite croisée, et je rêve sans pensée, regardant Notre-Dame et les toits et les cheminées, ce sont des moments d'oubli. Puis j'ai la tête si lourde que je m'endors de bonne heure. Figure-toi que, quoique absolument libre, je ne puis m'arracher de mes habitudes. Tiens, quand je sors de chez Ephrussi à midi, qui m'empêche de manger dans son quartier et d'aller de là à la BibHothèque ?

Et non, mes jambes me portent vite et instinctivement dans notre quartier, et je rôde, sans savoir pourquoi, autour de la rue Berthollet(l), où je n'ai pourtant plus rien à faire ! Quand le soir, à dix heures, je me trouve sortant du cabinet de lecture, je me hâte vers le quartier, comme si tu m'attendais toujours, puissance des habitudes prises ! Le ressort a été monté d'une certaine façon par la main, et la machine marche toujours dans ce sens. Comme ta lettre est triste, ma pauvre petite Marie; mais il faut de temps en temps de ces séparations, de ces tristesses, pour entretenir la douceur d'enfance de son cœur — tu ne crois pas, tu me trouves cruel peut-être. Mais nous aurons

(1) Où se trouvait, au numéro 5, au premier étage, l'appartement que la famille Laforgue venait de quitter.

la joie de nous revoir, la joie d'échanger des lettres, etc.

Veux- tu qu'avec le mandat je t'envoie ma photographie? Réponds-moi vite, vite, et ne t'ennuie pas, sois moins impressionnable, ne t'afïecte pas tant des moindres choses ! Autrement je serais trop malheureux, je ne travaillerais plus! Ohl je veux travailler, travailler, me mettre dans mes meubles, avoir mon chez moi, aller à Tarbes, te voir, t'embrasser, te faire des misères.

Adieu, réponds-moi une longue lettre, un peu résignée.

Jules Laforgue.

Chère petite pauvresse, je vous envoie un timbre. Persuade à papa — car toi seule est capable de cette initiative d'amour filial — persuade-lui de voir un médecin, de s'astreindre à un régime, de revivre. C'est un excellent père, va, bien qu'il ait trop lu Jean- Jacques Rousseau (1).

Que puis-je t'envoyer comme souvenir cette fois-

(1) Il avait, par admiration pour Rousseau, donné le prénom d'Emile à son fils aîné et élevé tous ses enfants assez sévèrement. « Mon père, un dur par timidité », a dit plus tard Laforgue dans le premier poème des Fleurs de Bonne Volonté,

ci ? Je découpe dans un coin derrière la commode un morceau de la tapisserie de ma pauvre chambre, garde-le précieusement. — Je t'enverrai un jour une cassette où tu mettras uniquement mes lettres et tous les petits souvenirs que je t'enverrai. Nous en rirons en les revoyant.

[Dimanche 20] Nov. 81 (1).

Ma chère Marie,

Que dire? je suis abattu par une immense tristesse. Je ne pense pas, je ne sens pas. Tout est triste, et je sens que c'est à moi d'avoir courage.

J'ai reçu la lettre de la cousine ce matin dimanche, à midi. Et papa est mort vendredi matin ! Oui, j'ai vécu vendredi et samedi, ne sachant rien, allant à mes occupations ordinaires, et pendant ce temps, là-bas, mon père était mort. Je ne m'en consolerai jamais.

Il est mort, et je ne l'ai pas revu avant qu'il mourût. Et maintenant c'est fini, je ne le verrai plus.

(1) Les dates entre crochets sont des indications qui ne figurent pas sur les manuscrits, mais qui ont été ajoutées ici, pour plus de précision, chaque fois que le contexte le permettait.

Ah ! raconte-moi des pages pleines de détails sur ses derniers jours, ses derniers moments. Que pensait-il de moi, le pauvre père ! N'a-t-il pas dit un mot pour moi, avant de mourir? Vois-tu, je serai triste pour toute la vie, si papa n'a pas dit un mot bon pour moi avant de mourir. Raconte-moi tout en détail, je veux savoir. A-t-il conservé sa connaissance jusqu'au bout? Qu'a-t-il dit? sentait-il qu'il allait mourir? Ne vous a-t-il pas tous recommandés à moi?

Fini, fini, je ne le reverrai plus. Et rien, sinon se résigner, quelle vie !

. Aujourd'hui, dimanche, à deux heures, j'étais chez la tante, je croyais leur annoncer la nouvelle et eux me croyaient à Tarbes. C'a été une journée de sanglots. J'y ai écrit à Charles. Je suis parti à six heures. Je t'ai envoyé ce télégramme si économique, sec, que tu as reçu sans doute, et qui m'a fait pleurer.

Puis j'ai erré par les rues pleines de foules. Je n'osais pas rentrer. A neuf heures, je rentre et je t'écris. Comme la vie est triste ! Je vous vois là-bas autour de la lampe.

Et pourtant il faut se faire à cette idée que nous n'avons plus de père, il faut l'envisager, en voir les conséquences.

Comment ai-je le courage de penser à autre chose qu'à ma douleur de fils, à la douleur de n'avoir pas revu papa et de ne pas savoir ce qu'il pensait de moi en s'en allant ?

N'a-t-il pas laissé des instructions, des papiers, des lettres, avec la recommandation de me les faire parvenir ? Est-il parti espérant en moi ?

Oh? raconte-moi tout.

Oui, nous voilà onze orphelins (1).

Et moi qui me préparais à aller à Tarbes avant de partir pour l'Allemagne, vous apprendre que j'étais nommé, que je tenais mon avenir (2). J'étais si heureux vendredi et samedi, et là-bas mon père était mort, maintenant je vois l'enterrement.

Et toi, pauvre Marie, si tu avais entendu chez ma tante — toutes les larmes étaient pour toi. — Tu es capable de tomber malade de chagrin, tu es si bonne, tu soufîres pour tous. Et moi je te voyais, tu n'as probablement ni mangé, ni dormi de tous

(1) Emile, Jules, Marie, Madeleine, Charles, Pauline, Louise, Adrien, Charlotte, Edouard et Albert Laforgue.

(2) Sur la recommandation de M. Paul Bourget, avec qui il était entré en relations au début de 1881, et de Charles Ephrussi, Jules Laforgue venait d'être agréé comme lecteur français de l'impératrice Augusta, femme de Guillaume 1^^. Il attendait d'un moment à l'autre des instructions pour son départ et se trouva ainsi dans l'impossibilité de se rendre à Tarbes à l'enterrement de son père. Il ne devait rejoindre son poste que huit jours plus tard.

ces jours. Vois-tu, je suis prêt à tous les dévouements, à toutes les abnégations; mais, avant tout, mon but est ton bonheur à toi, je ne veux songer qu'à cela, je rendrai mes frères et sœurs heureux, mais pour toi ce sera de l'adoration, de la vénération, et si tu mourais je mourrais.

Ainsi, soigne-toi ! si tu ne veux pas me rendre malheureux, me décourager dans mes dévouements, aie du courage.

Vois-tu, je vais être logé, nourri au palais, j'aurai un domestique; à la moindre chose j'aurais là un grand médecin; j'aurai 9.000 francs par an. Je prends pour moi seul Chariot et Adrien (1). Je serai heureux et vous le serez.

Les premières semaines de douleur passées, nous songerons au positif, le terrible positif. Mais je me sens et du cœur et des forces, va. Remercie la cousine de sa lettre. Je n'ai pas besoin de dire tout ce que j'attends de leur part de dévouement, d'elle et de Pascal (2). Ma tante est encore trop abattue pour songer fermement. A-t-on écrit à Emile ?

(1) Ses deux plus jeunes frères, en faveur de qui il fit abandon de sa part d'héritage. Emile, nommé plus loin, était son frère aîné qui faisait alors son service militaire.

(2) Cousin germain du père de Jules Laforgue; il avait été le correspondant d'Emile et de Jules quand ceux-ci étaient pensionnaires au lycée de Tarbes.

Je serre la main à ce brave cœur d'Ernest (1).

Ma chère Marie, réponds-moi vite, mais peutêtre une lettre de toi est-elle déjà en chemin, donne-moi bien des détails.

Je vous écrirai de nouveau demain. Je n'ai pas mangé depuis hier au soir et tout est fermé. Je suis bien triste. Mais du courage, du courage — il faut se raidir, et regarder la vie en face. Je vous embrasse tous.

Jules.

<1) Cousin germain de Jules Laforgue,

[Paris, 20 novembre 1881.]

Cher Monsieur Ephrussi qui êtes si bon pour moi,

Je reçois à l'instant la nouvelle de la mort de mon père. Il est mort vendredi 18 novembre. Je ne puis rien faire, ni songer. Je ne le reverrai plus. Je suis bien triste.

Je viendrai demain lundi à 1 h.

Jules Laforgue.

(1) Charles Ephrussi (né à Odessa en 1849, mort à Paris en 1905), amateur et historien d'art, collaborateur (à partir de 1876), puis co-propriétaire (à partir de 1885) et enfin directeur (à partir de la fin de 1894) de la Gazette des Beaux-Arts, où il publia notamment des articles sur le peintre vénitien Jacopo de Barbarj, sur Le Triptyque d'Albert Durer exécuté pour Jacob Heller, sur Les Dessins d'Albert Durer et Les Dessins de la collection His de la Salle; collaborateur du vicomte Both de Tauzia pour le Catalogue des Dessins du M usée du Louvre. Il fut un des premiers à défendre le mouvement impressionniste et à collectionner des œuvres de ses principaux maîtres (v. plus loin la lettre IX); très lié notamment avec Manet et avec Renoir, il a été représenté par celui-ci dans le tableau Le Déjeuner des canotiers.

[22] nov. 81, mardi matin.

Ma chère Marie,

Je n'ai pas encore reçu de lettre de toi.

Avez- vous écrit à Emile? sait-il?

Ma pauvre Marie, comme je m'ennuie, moi qui dois avoir le plus de courage I J'ai si peur que tu ne sois tombée malade de tout cela. Ecris-moi, écris-moi. Si tu savais quelle journée je passe I dire que je ne reverrai plus mon père î

Quels projets ont Pascal et la cousine, et Ernest ? Qu'allons-nous faire? Gomment allons-nous vivre ? lu sais que je ne sais rien des affaires de papa. J'ai entendu nommer M. Carbonnel, mais je n'en sais pas davantage. Gomment va-t-on s'arranger? qu'on m'écrive.

Oh ! n'aie pas peur, ce n'est pas le courage qui

me manque. S'il ne s'agit que de gagner de l'argent. J'en gagnerai, tu le vois déjà, et ma vie entière ne sera qu'un dévouement, à mes frères et sœurs. .Je ferai tout, tout. Mais s'il est une chose dent je sois absolument incapable, c'est de prendre connaissance de notre situation pécuniaire et de l'administrer. Et qui le fera, Pascal? ma tante? Charles?.^

Ma chère Marie, écris-moi, donne-moi des détails sur les derniers jours et derniers moments de notre père. Dis-moi comment tu vas. Gomment sont les enfants.

Comme je voudrais être à Tarbes ! je me ronge de rester à Paris, et de ne pouvoir rien et de ne rien savoir. Écris-moi !

Gomment vivez- vous en ce moment-ci? Qui est à la maison ? Quels sont les projets de Pascal et de la cousine ? Écris-moi, dis-moi tout, confie-moi tout. Il faut que je sache tout. Ah ! pourquoi n'ai-je pas encore une lettre de toi ? Que signifie tout cela ? Ah 1 si tu tombais malade !

Je n'ai pas encore reçu d'AUemrgne l'ordre de partir. J'ei probablement encore huit ou dix jours. Et je ne puis aller à Tarbes encore, il faut que j'attende. Écris-moi.

Ma pauvre Marie, console-toi, résigne-toi, soigne-toi. Tu le vois, j'ai des protections, je vais ♦♦♦♦ s

gagner largement ma vie, je vais m'occuper de Charles et d'Adrien. Et avant longtemps nous vivrons ensemble, et je te ferai une existence heureuse, si du moins il en peut être une pour toi. Soigne-toi surtout ! Je t'ai dit que si tu mourais, je ne te survivrais pas, rien ne me retiendrait, ni l'avenir de mes autres frères et sœurs, ni mes ambitions, rien.

Comme je voudrais être à Tarbes I

J'ai tant peur que la mort de notre père ne t'aie donné un coup. Je veux espérer que, le soignant à chaque heure, tu devais être peut-être préparée à cette fm. Soigne-toi. Je te rendrai heureuse, non seulement en te comblant de tout, mais encore en rendant heureux mes frères et sœurs.

Mais écris-moi, écris-moi. Comment se fait-il que je n'aie pas une lettre de toi ?

Combien de jours faut-il que je passe encore dans ces angoisses ?

Écris- moi, écris-moi une lettre chaque jour, et je t'écrirai chaque jour d'ici à mon départ. Adieu, soigne-toi, et espère; tout ce que tu pourras espérer, je le réahs3rai.

Je t'embrasse,

Jules.

A CHARLES EPHRUSSÎ

tParis, 28 novembre 1881.|1 Lundi 11 h. du soir.

Cher Monsieur Ephrussi,

Monsieur votre frère vous a sans doute dit, en vous transmettant mes adieux, que j'étais venu aujourd'hui vers midi 1 /2. J'ai trouvé votre petit billet. Mais, comptant partir ce soir à 9 h., il m'était matériellement impossible de me trouver 77 rue d'Amsterdam à 3 h., chez Manet.

Et voilà que je n'ai pu partir ce soir à cause de retards. Mais je pars demain matin à 7 h, et j'arriverai le soir à 10 h. (1). J'arriverai donc le mardi indiqué et tout est sauvé.

Je pars donc demain matin. C'est fmi. Il me

(1) A Coblentz, où se trouvait alors l'impératrice et sa cour comme d'ordinaire à cette époque de J'année, avant de regagner Berlin pour les premiers jours de décembre.

semble que ce chemin de fer va m'emporter dans un grand rêve. Le cœur me battra un peu. Mais, au fond, je me laisse aller; car je crois que tout est écrit, que tout est marqué d'avance.

Il était écrit que je vous rencontrerais dans la vie ; il était écrit que j'irais à Coblentz; et la façon dont je me tirerais de tout cela est écrite depuis l'éter^ nité.

Je ne vous en serai pas moins reconnaissant toute ma vie de tout ce que vous avez fait pour moi.

Je vous serre la main, et je vous écrirai aussitôt arrivé.

Jules Laforgue,

A M. CHARLES HENR Y

Château de Coblentz, mercredi [30 novembre ISSl].

Cher Henry,

Série d'éblouissements. Arrivée hier au soir à 11 heures. Ce matin à 11 heures, présenté à l'Impératrice. Ce soir, fait une lecture à 8 1 /2 de la Revue des Deux Mondes. Ouf !

Je suis très correct, pas de timidités. J'évolue parfaitement, souplement, cela tient à ce que je ne sais pas un mot d'allemand (1). Je suis superbement logé, exquisement nourri de fadeurs multiples. J'ai déjà un ami, le docteur de la Reine. Dîné avec lui ce soir. Pas sorti dans la ville.

Nous partons demain matin à 9 heures pour Ber-

(1) Jules Laforgue n'était pourtant pas sans avoir quelques rudiments de la langue allemande, car on la lui avait enseignée au collège de Tarbes et il obtint même à la lin de l'année scolaire 1873-1874, classe de quatrième, un deuxième accessit de langue allemande (Archives du lycée Théophile-Gautier, à Tarbes).

lin. Il est 1 heure et je n'ai pas encore fait ma malle.

Des valets, des lumières, de larges escaliers blancs, des glaces. — Des glaces, de larges escaliers blancs» des lumières, des valets. Je n'ai pas encore eu un moment pour réfléchir. C'est heureux; sans cela j'aurais des affolements charmants !

A une autre lettre des détails.

Jules Laforgue, près de S. M. V Impératrice-Reine^ Prinzessinen Palais, Berlin.

Une poignée de main, un bonjour, un air penché, une « intonation » et un sourire à Madame Mullezer (1) dont le salon me manque. J'en ai le cœur gros. Je l'aime tant.

A bientôt.

Je serre la main à M. Bellanger (2) dont le tableau vous a empoignés.

Jules Laforgue.

ex-diplomate.

^1) M™« Mulîezer, à laquelle Jules Laforgue adressa plusieurs lettres charmantes que l'on trouvera plus loin, réunissait chez ell'e le dimanche, quelques jeunes gens épris de poésie et de musique moderne. Elle composait des poèmes sous le nom de Sanda Mahali : et l'on verra que Laforgue, qui éprouva pour elle un sentiment où la littérature et une certaine tendresse se mêlaient, fut amené à en corriger quelques-uns. Jules Laforgue avait été présenté à Mme MuUezer par M. Charles Henry, peu avant son départ pour l'Allemagne.

(2) Bellanger, peintre ami de M. Charles Henry, qui s'acquît un moment quelque renom par ses tableaux et sa contribution à des éditions illustrées d'œuvres de Zola.

Coblentz, mercredi minuit.

[30 novembre 1881.]

Cher Monsieur Ephrussi,

J'ai fait un excellent voyage, rnerci. Je suis arrivé à Coblentz mardi soir à 11 h. Une voiture m'attendait. Je suis très bien logé, très bien servi. J'ai vu M. de Knesebeck (1) ce matin. Il m'a parlé de vous. Il m'a présenté à 11 h. à la Reine. Je m'en suis bien tiré. J'étais assurément plus timide chez vous. Pourquoi ? Je suis encore trop ahuri pour me livrer à la psychologie de tout ce qui tourbillonne, valse et farandole dans ma pauvre tête.

On ne me laisse pas le temps de me recueilhr, et par conséquent de m'efîrayer. J'ai lu ce soir une

(1) Secrétaire de l'impératrice.

étude de la. Revue des Deux Mondes à la Reine. Ma voix était très assurée. J'ai eu assez de présence d'esprit pour sauter, sans que nul ne s'en aperçût (il y avait là des messieurs et des jeunes filles, feuilletant des albums, brodant) un passage scabreux que je prévoyais, et par cela même à jamais mémorable. (Vous le trouverez au numéro du 15 novembre, page 332) (1). — Le plus fort est fait.

Ma voix n'a pas tremblé. D'où cela vient-il ? — Pourtant, rappelez- vous que j'ai failli tomber dans votre bureau quand Madame C... m'a parlé!

Je voudrais vous écrire tout en détail, cher Monsieur Ephrussi, mais j'ai tant de lettres à écrire !

La politesse exigeait que je vous écrivisse cette lettre, vous à qui je dois tant, vous par qui je suis ici, vous si bon, si délicatement bon.

Dites-moi cependant que sans être indiscret je puis vous écrire encore d'autres lettres, quand même vous n'y devriez pas répondre.

Je vous vois à votre bureau, au milieu de votre

(1) Il s'agissait, dans une étude sur Mazeppa, l'histoire et la légende, par le vicomte Melchior de Vogiié, d'un passage où l'auteur fait allusion, le plus discrètement du monde, à la passion de Mazeppa pour la femme de Falbovsky, sentiment qui fut la cause du malheur célèbre de Mazeppa. La lecture de ce passage en dit long sur la pruderie qui régnait à la cour de l'impératrice Augusta» eu sur l'idée que Laforgue s'en faisait.

travail, des journaux à lire, des revues à dépouiller, des articles à faire, des lettres à écrire ou à ♦parcourir. Comment me lirez-vous ?

Cependant, puisque vous avez voulu qu'il y eût un lien — de quelque nature qu'il soit — entre nous, vous êtes obligé de recevoir mes lettres. Et vous en recevrez.

D'ailleurs quand je vous l'ai demandé vous y avez consenti, et j'espère que ce n'était pas par pure politesse.

Vu le Rhin dans le brouillard. Nous partons demain pour Berlin.

Jules Laforgue, près de S. M... Prinzessinen Palais, — Berlin,

Façon de vous avouer que j'espère tôt ou tard recevoir une lettre de vous.

Et votre Albert Durer (1) avec ses « feuillets du carnet » (2), ses « cat.Posonyi » (3), a-t-il paru pour faire taire les exigences sceptiques de Monsieur votre frère — à qui je serre la main — - ?

(1) L'important ouvrage Albert Durer et ses dessins, à l'achèvement duquel Jules Laforgue avait travaillé.

(2) Dessins du carnet de route de Durer dans son voyage aux Pays-Bas.

(3) Références au catalogue de la riche collection de dessins de Durer formée par M. Posonyi et passée au Cabinet des estampes de Berlin.

Ah, ce Quantin (1) du Retard !

Je salue MM. Dreyfus (2), Renan (3) et Deudon (4). Je salue respectueusement Madame votre mère. Je vous serre la main.

Jules Laforgue.

Mes amitiés au Claude Monet que vous savez (5)-

(1) Éditeur de V Albert Durer de Ch. Ephrussi.

(2) Gustave Dreyfus, amateur, possesseur d'une collection renommée d'œuvres d'art de la Renaissance.

(3) Ary Renan, peintre, fils d'Ernest Renan.

(4) Amateur et collectionneur de tableaux impressionnistes»

(5) La Grenouillère.

A SA SŒUR Coblentz, Décembre 81, mercredi, minuit (1).

Ma chère Marie,

Enfin je respire, et puis songer à la foule de lettres qu'on attend de moi là-bas, en France. Et c'est à toi que j'écris la première.

Je suis arrivé hier au soir, mardi, à Coblentz (ici) à onze heures. J'aurais pu t'envoyer une dépêche, penses-tu. Ah! oui, une dépêche, quand j'ai passé une nuit et une journée où le cœur me battait à se rompre.

Mais tout s'est très bien passé. Voici :

Commençons par le commencement.

Après un voyage confortable en première, rem-^ bourré, avec glaces, et chauffé, pris du café au lait

(1) Plus exactement nuit du mercredi 30 nov. au jeudi l^'^ dcc

à huit heures le matin à Paris avec Emile, puis déjeuné à la frontière belge (onze heures) et dîné à Cologne (huit heures). J'arrive à Coblentz à onze de la nuit. A la gare m'attendait une sorte de carrosse antique au cocher grave. Un valet de pied s'incline devant moi et m'ouvre la portière. Je monte : on entre au château. Des allées interminables, avec, çà et là, des sentinelles au casque pointu et d'innombrables réverbères, on arrive à un perron. Je descends devant une porte, un grand diable galonné s'incline et m'ouvre. C'est mon appartement, — mon domestique et sa femme m'attendaient, allumant un grand feu, disposant mon dîner.

Voici mon appartement de Coblentz : une antichambre, puis un grand cabinet de travail très haut de plafond, à gauche une commode avec une glace et des bougies, deux grandes fenêtres, — au fond mon bureau avec tout préparé pour écrire, un bel encrier, une lampe d'un système très compliqué et que je n'ai pas encore compris, un grand fauteuil, un crachoir, une chancelière, etc.. A droite un canapé-ht, une grande table recouverte d'un tapis, deux fauteuils, huit chaises rembourrées, et sur la table, dans un plateau d'argent, un dîner, des viandes froides, une assiette dorée avec des

petits fours, une théière, un sucrier avec pince d'argent, etc..

Puis ma chambre à coucher^ où l'on avait aussi allumé du feu et où j'ai trouvé ma malle, une toilette., etc.. Les domestiques me souhaitent le bonsoir et me quittent.

Je me chauffe, je dîne mélancoliquement, le cœur gros et du bout des dents; puis ces dîners somptueux sont si fades à mon estomac qui a déjà broyé pas mal de vache enragée !

Tout dort. Je n'entends que le tic tac de la périr dule. Je me demande si tout ça n'est pas un rêve» J'écarte mon rideau, je vois, éclairée de mille lumières, la longue façade du château, et les sentinelles graves qui se promènent le fusil sur l'épaule.

J'entre dans ma chambre à coucher où brûlent de fines bougies dans des bougeoirs d'argent.

J'arrange un peu ma malle, puis je me couche. Ah 1 le bon lit avec des draps fins comme de la soie, et un édredon bleu ! J'essaie de rappeler mes esprits, et de bien voir les choses, mais, fatigué, je m'endors, en songeant qu'à cette heure-là, tu songeais dans ton lit à tout ce qui arrive à ton pauvres Jules (ma chère Marie, tu ne m* as pas dit ce que tu pensais de ceci).

A huit heures, je m'éveille, la femme de chambre

m'apporte sur un plateau tout l'appareil qui accompagne un café au lait avec plusieurs sortes de petits pains minuscules. Je fais ma toilette, je mets mon habit, ma cravate blanche, mes bottines vernies, mes gants, mon claque, etc..

Un valet, à mollets superbes, m'apporte sur un plateau une lettre. C'est une visite pour dix heures. En attendant je regarde dans la cour du château les gardes faire l'exercice à cheval.

A dix heures, visite du secrétaire de la maison -de la Reine. On va me présenter à Sa Majesté vers onze heures.

Comme le cœur me bat î Représente-toi ton pauvre Jules !

A onze heures je monte. Je traverse des corridors pleins de portraits, de glaces, avec des rangées de sentinelles en armes. J'arrive dans une antichambre qui est un véritable jardin de plantes exotiques. On me présente à la comtesse Hacke, une bonne et maternelle dame (la première dame d'honneur). Elle a su la mort de papa, etc., elle me parle très affectueusement, elle me montre par la fenêtre le Rhin qui coule dans le brouillard, elle me dit de ne pas m'intimider.

Deux valets s'avancent, on m'introduit!

C'a été comme un éblouissement. Ah ! mon Dieu.

L'Impératrice était là ! elle s'est levée, m'a souhaité la bienvenue, m'a questionné sur ma carrière, m'a plaint longuement de la mort de notre père, m'a demandé qui soignerait mes jeunes frères et sœurs, que je lui en donne des nouvelles, et cela si sincère ! j'étais confondu. Je m'en suis bien tiré, en répondant très simplement. Puis : « Comtesse Hacke, faites visiter la galerie à M. Laforgue ». La comtesse Hacke me faisait visiter, elle est aimable, elle m'a dit que j'aille lui rendre visite, etc..

Enfin ! je suis redescendu chez moi. On m'a apporté à déjeuner — des choses innombrables et fmes — , mais je n'ai faim qu'en France. J'aurai tâté de bien des cuisines !

J'ai été me promener; rien que des boutiques allemandes.

En rentrant, je trouve des lettres : une invitation à dîner avec le docteur Velten, médecin de la Reine, et une invitation à aller lire à huit heures €t demie chez la Reine ! Pour la seconde fois, représente-toi ton pauvre Jules î Pour la seconde fois, le cœur me bat ! me bat !...

A six heures, je change de chemise (je te prie de croire que celle que j'avais mise le matin était encore propre !) Un valet me conduit chez le docteur. Je vois un vieux monsieur, charmant, qui me serre

la main, me débarrasse de mon pardessus, me fait asseoir, me parle français. Je lui parle de quantité délivres de médecine célèbres que j'ai lus dans mes années de travail humble aux bibliothèques de Paris. Cela l'attendrit, il me sert lui-même, trouve que je ne mange pas assez (j'ai renoncé à compter les plats). Demain la cour part pour Berlin à neuf heures du matin. Nous serons dans le même wagon — à Berlin nous nous verrons tous les jours, nous irons ensemble à l'Opéra; il jure de me faire apprendre tout à fait l'allemand. Ah ! le brave homme de médecin ! (l'hiver dernier, quand j'avais mes palpitations, je ne me doutais pas). A huit heures je rentre, on me sert du thé, le cœur me bat l Dans une demi-heure, je lirai à la reine ! Il pleut à verse, toutes les heures on vient entretenir mon calorifère — un grand calorifère carré qui monte jusqu'au plafond. En habit, j'arpente ma chambre. Enfm ! Vois-moi, de grâce, montant les larges escaliers blancs î

A huit heures et demie, un valet vient me chercher. Je j;uis en habit. Je traverse d'innombrables corridors, entre des sentinelles, et j'entre! Je ne suis pas tombé à la renverse.

Autour d'une table, deux princes, quatre jeunes princesses, la comtesse Hacke, l'Impératrice en

toilette. Les princes feuillettent des albums, les demoiselles brodent. L'Impératrice fait de l'aquarelle. Une place est vide, l'Impératrice me fait asseoir. Je suis entre la comtesse Hacke et l'une des princesses.

Je lis comme dans un rêve, tâchant d'assurer ma voix. Peu à peu, je reprends ma présence d'esprit, je songe à bien lire; et bien m'en a pris ! 1 ! ! !

J'arrive à un passage un peu leste I ! la comtesse Hacke me regardait inquiète, ou du moins, je le devinais; sans faire semblant de rien, j'ai sauté habilement le passage (1) ! Sauvé, mon Dieu ! la comtesse seule a dû s'en apercevoir, j'ai deviné un regard de reconnaissance. J'en aurai vu de belles dans ma bizarre vie !

Puis l'Impératrice m'a demandé des détails sur les expositions de peinture à Paris, etc.. je répondais avec assurance.

Puis on s'est levé, et, le cœur léger, je suis rentré dans mon cabinet de travail, avec un bon feu et, sur ma table, un souper auquel je n'ai pas encore touché (pâté, cuisse de poulet, petits fours) et je t'écris ! Il pleut — minuit, les fenêtres de la Reine sont éclairées.

<1) On a vu plus haut ce qu'était ce passage « un peu leste ».

Ah 1 ma chère Marie, le plus fort est fait î

Je suis sauvé. Je vais me laisser vivre dans ces opulences. Je vais m'y habituer, m' assouplir, gâter mon estomac, soigner ma personne, et bûcher mes livres, mes chers livres, qui sont ma seule ambition en dépit de tout!

Ah ! çà, mes amis î Que pensez- vous de tout ceci ?

Ma chère Marie, Emile a dû vous arriver; il vous amènera bientôt à Paris.

Il aura une place : mes frères n'ont qu'à se laisser faire, je les caserai tous. Si Adrien avait six ans de plus, il serait dans quatre ans mon successeur. Le vois-tu en habit de cérémonie, lisant à Sa Majesté et sautant les passages lestes ?

Dis-lui de ma part d'être bien sage et de t'adorer.

Ma chère Marie, es-tu contente de moi ? Espères-tu ?

Je vous embrasse tous ainsi qu'Anastasie, l'oncle, Pascal, la cousine.

Ton Jules,

Je n'ose pas déchirer un bout de ma tapisserie dorée pour faire le pendant de celui de ma chambre, que je t'ai envoyé il y a deux mois.

Je me figure toujours avoir des valets galonnés autour de moi.

Écrivez-moi : M. Jules Laforgue, près de S. M. r Impératrice-Reine, Prinzessinen Palais, Berlin, Allemagne.

Berlin. Lundi.

[5 décembre 1881.

Cher Monsieur Ephrussi,

Avez- vous reçu une lettre de moi datée de Coblentz ?

Nous sommes partis de Coblentz jeudi à 9 h. du matin et arrivés à Berlin le soir, à 10 h., où j'ai entrevu la Princesse Royale.

Vous connaissez sans doute Berlin. Je loge Unter den Linden au palais des Princesses. A Coblentz je voyais le docteur Velten, médecin de l'Impératrice, le comte de Nesselrode, grand maître de l'Impératrice, la comtesse de Brandebourg, etc. Maintenant je ne vois personne, sauf Monsieur de Knesebeck, le secrétaire (nous logeons porte à porte), et Madame la comtesse Hacke chez qui

je fais tous les soirs la lecture à l'Impératrice.

Je ne suis pas du tout intimidé. Je lis très clairement, très lentement, d'une voix très assurée. Je ne sais pas à quoi cela tient, peut-être à ce que je suis en pays allemand. D'ailleurs, je prépare consciencieusement mes lectures. Hier au soir, par exemple, je devais résumer à l'Impératrice le livre du baron James de Rothschild : Les Continuateurs de Loret. J'ai débité tout cela sans hésitation. Je prends mes fonctions très au sérieux, et il se pourrait que j'y apporte plus de zèle qu'on n'était habitué à en voir à mes prédécesseurs.

Hier dimanche, je me suis bien ennuyé. Dans la rue j'ai reconnu M. Lippmann (1), c'était bien lui. Je l'ai salué, mais il ne m'a pas vu, et très probablement il ne m'eût pas reconnu.

Albert Durer et ses dessins a-t-il paru ?

Je hs tous les jours le Figaro, les Débats et V Indépendance Belge. Nous recevons le Livre d'Octave Uzanne et la Revue des Deux Mondes. Je n'ai encore rien vu qui eût trait à votre livre. Me ferezvous cadeau d'un exemplaire? Vous voyez que je suis sans gêne et que les grandeurs m'ont positivement tourné la tête.

(1) Friedrich Lippmann était le directeur du Cabinet des dessins et des estampes au Musée royal de Berlin.

Chaque ligne de votre beau livre me rappellerait tant de souvenirs ! Surtout les heures passées à travailler seuls dans votre chambre où éclatait la note d'un fauteuil jaune. — Et les impressionnistes ! Deux éventails de Pissarro bâtis solidement par petites 'touches patientes. — De Sisley, la Seine avec poteaux télégraphiques et ciel de printemps. Ou une berge des environs de Paris avec un voyou bucoHsant par les sentiers. — Et les pommiers en fleurs escaladant une colUne, de Monet. — Et la sauvageonne ébourifîée de Renoir, et de Berthe Morisot un sous-bois profond et frais, une femme assise, son enfant, un chien noir, un filet à papillons. Et encore de Morisot, une bonne avec son enfant, bleu, vert, rose, blanc, soleil. — Et de Renoir encore, la Parisienne aux lèvres rouges en jersey bleu. Et cette très capricieuse femme au manchon, une rose laque à la boutonnière, dans un fond spirituellement fouetté de neige. Et la danseuse de Mary Cassatt en jaune vert blond roux, fauteuils rouges, nu des épaules. Et les danseuses nerveuses de Degas, et le Duranty de Degas — et le Polichinelle de Manet avec les vers de Banville !

Ah ! les douces heures passées là, à m'oublier sur les tables d'Albert Durer, à rêver, et comme je

bénissais l'austère M. de Tauzia (1) qui me chassait dans votre chambre claire où éclatait la note d'un fauteuil jaune, jaune, très jaune!

Ici, je n'ai pas encore vu le musée. Je n'ose entrer nulle part. Je sais si peu d'allemand. J'arrange mes phrases avec une lenteur ridicule, puis, au diable ! ce que je comprendrais dans un texte, je ne le comprends plus dans la bouche d'un être, on parle trop vite.

Mais, que de marchands de cigares blonds î Et quel ruisseau ignoble que la Sprée 1 Et les beaux soldats que les soldats du roi Guillaume ! La comtesse Hacke trouve que ce ne sont pas de beaux hommes. Pendant la guerre elle a vu bien des Français, et elle les trouvait bien plus beaux (!) J'ai entrevu M. de Bismarck hier. Je m'ennuie bien au fond. J'élargis chaque jour le cercle de mes excursions par la ville. Mais je ne m'aventure pas trop; j'ai peur de me perdre et de ne pas me trouver à sept heures et demie pour la lecture chez la comtesse Hacke. Vous figurez- vous la chose ?

Au fond je suis heureux et j'ai bien de la chance. Quoique en résumé je n'aie pas changé d'opinion et que je pense toujours que la vie est une chose

(1) Vicomte Both de Tauzia, conservatear du département des peintures et des dessins au musée du Louvre.

bruyante et inutile. La terre est née, la terre mourra ; c'aura été un éclair dans la nuit. N'eût-il pas mieux valu l'éternité noire sans Impératrice et sans Albert Durer, mais je ne vous aurais jamais connu.

Jules Laforgue.

Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de Monsieur votre frère.

A M. CHARLES HENRY

Berlin [lundi 5 décembre 1881].

Mon cher Henrv,

Un soir sur ses longs pieds allait... à la Sorbonne,

Sa serviette ventrue au bras, Henry I De noirs voyous — plaisantaient sa personne;

Mais lui — grand — ne les voyait pas 1 Hâtif, il souriait aux mornes cheminées,

Cœurs d'or aux tuyaux de fer-blanc, Et ces filles, d'un spleen fuligineux minées,

Saluaient ce no et ambulant.

Cela vous dit suffisamment combien je m'ennuie, aujourd'hui lundi — pas un jour de beau temps encore.

Jeudi dernier nous sommes partis de Coblentz pour Berlin. Un voyage d'un jour, des burgs démantelés, des montagnes drument hérissées de sapins

noirs, des vallées idylliques, un homme accroupi comme un insecte au milieu des vastes champs sous le grand ciel, dix-neuf tunnels. Puis les gares pavoisées, les vivats à toute vapeur, et le reste. Je voyageais avec le docteur Velten et le comte de Nesselrode, grand-maître de l'Impératrice (un vrai type, et rien comme une journée face à face en wagon pour étudier un monsieur, je l'ai vu dormir, etc.); à Cassel dîné avec des demoiselles d'honneur et la comtesse de Brandebourg qui a un sourire divin au sens illuminant du mot (le sourire de M"^^ Mullezer, entre nous). Arrivé à Berlin à 10 heures du soir, foule, le prince et la princesse royale, le prince Henri (sans y grec), etc., des voitures de cour avec une profusion de panaches et de chamarrures.

Je demeure palais des Princesses, Unter den Linden, sous les tilleuls, une petite édition de notre boulevard des Itahens. Je demeure sur la place à un rez-de-chaussée éles^é à un mètre du sol. Devant moi la caserne avec musiques mihtaires, des canons braqués; ensuite l'Université, puis le palais du Roi et le Musée; à ma gauche l'Opéra et le palais de

l'Impératrice; à ma droite (1) rien que

des colonnes, rien que des statues, etc.

(1) Ici quatre mots devenus illisibles. (Note de M. Félix Fénéon.)

J'ai cinq fenêtres en tous sens. Je ne vois que des monuments. Et des officiers au monocle pâle !

Ah ! si vous voyiez comme je suis logé; mon cabinet de travail est quatre fois grand comme celui de la rue Séguier ; il contient six tables dont deux grandes, et n'en est pas encombré. Deux immenses canapés, deux glaces, deux fauteuils, dix chaises, une bibliothèque, et im grand calorifère qui monte jusqu'au plafond, puis une antichambre, et ma chambre à coucher. Du feu toute la journée dans mes trois pièces.

Mon domestique est un brave homme qui, sachant mon ignorance de la langue, se multiplie, me devine, me sert sans me parler. Il y a une idée féconde là-dedans. Le domestique de l'avenir. Les muets.

Quoi de plus ? Tous les soirs à 7 1 /2 je vais au palais, à deux pas. Je cause une demi-heure avec la plus vieille des dames d'honneur, la comtesse Hacke (qui m'a dit orthographier le français comme un cochon (51c), puis l'Impératrice vient, et je lui fais la lecture. Hier au soir elle venait de dîner avec Maxime Du Camp. J'avais dans la journée dépouillé les Continuateurs de Loret, de J. de Rothschild, et je les lui ai résumés. Je crois que j'y mets plus de zèle que mes prédécesseurs.

Hier, en terminant, elle m'a souri et m'a dit : « Bonsoir, Monsieur Laforgue, bien obligée ». Je ne me suis pas trouvé mal.

Je suis si changé d'allures que vous ne me reconnaîtriez pas. Assurez Madame Mullezer que je ne serai plus gauche avec elle. Quand recevrai-je son manuscrit? Bien des choses de ma part.

A propos, hier au soir, l'Impératrice m'a donné le numéro de décembre de la Revue des Deux Mondes. Elle m'a fait Hre le bulletin biblio. Arrivé aux Récréations mathématiques (1), elle m'a interrompu et a dit en souriant dans ses fards verdâtres : « Comment peut-on se récréer avec des mathématiques ? > (authentique).

Et Kahn vous écrit-il (2) ? Quelle est son adresse ? Voici la mienne :

Jules Laforgue, auprès de S, M. V Impératrice- Reine, Prinzessinen Palais, Unter den Linden, Berlin,

Votre Stendhal a-t-il paru dans la Nouvelle Revue (3)?

(1) Les Récréations mathématiques, d'Edouard Lucas. Paris, Gauthier-Villars, 1882, in-8° carré.

(2) Le poète Gustave Kahn qui faisait alors son service militaire en Afrique.

(3) Il ne parut rien de M. Charles Henry au sujet de Stendhal dans la Nouvelle Revue : c'est dans cette revue qu'au mois d'août suivant M. Paul Bourget publiait son o Stendhal » des Essais de Psychologie contemporaine.

De grâce, parlez- moi de ce que vous faites ; ne me laissez pas moisir ou je vais me jeter dans les vases de la Sprée, un ruisseau ignoble. Mais j'ai vu le Rhin et le pont de Kehl.

J'ai vu M. de Bismarck, hier, il a l'air bien hargneux.

Mais c'est ennuyeux de tout écrire. Il n'y a rien qui remplacerait une conversation et nous causerons quand je reviendrai à Paris.

Dès que je me serai remis de tout ceci, dès que la machine de mes habitudes fonctionnera automatiquement, je me remettrai dans l'atmosphère de Paris et je tramerai plus serré mon volume de vers, €t je m'attellerai à mon roman, et je rêverai à mes bouquins d'art. Que de livres me hantent (1) I

Et notre anthologie ?

Adieu. Je baise la main à Mademoiselle, que j'avais chargée d'une mission à laquelle elle ne pense peut-être plus. A-t-on retrouvé le chien de Mme Mullezer, Sanda MahaU ? et le manuscrit en question ? Rappelez-moi au souvenir de Bellanger. Adieu.

Jules Laforgue.

(1) Jules Laforgue travaillait alors à son premier recueil de vers Le Sanglot de la Terre, qui ne devait paraître, fragmentairement, •qu'après sa mort, et à un roman Un râlé dont il ne nous est rien parvenu, que quelques brèves notes.

Un de mes amis vous a-t-il rapporté le Wateck (1) et les Fleurs du Mal ? Un gros service : passez un jour rue Monsieur-le-Prince; s'il y a des lettres pour moi, envoyez-les-moi.

(1) Lire : Vathek. Il s'agit ici non du Vathek de Beckford, mais de run des 95 exemplaires de la PRÉFACE | à 1 VATHEK | réim-

primé sur l'original français MALLARMÉ I Paris I Chez

de Beckford ] par | STEPHANE l'Auteur \ M DGGG LXXVL La réédition de Vathek dont est détachée cette préface a été tirée à 220 exemplaires in-8° sur les presses de Jules-Guillaume Fick, de Genève, pour Adolphe Labitte, libraire de la Bibliothèque nationale.

Berlin, 7 décembre 1881.

Cher Monsieur Ephrussi,

Je viens de recevoir votre lettre, la première qui m' arrive de Paris. Oh ! la bonne lettre ! Une bonne longue lettre de quatre pages et si délicate.

Je vous vois m' écrivant à votre bureau.

Et maintenant vous devez encore avoir reçu une lettre de moi datée de dimanche dernier? Je vous remercie bien profondément de tout.

Je suis heureux ici autant qu'on peut l'être. Voici mes journées.

Le matin, à neuf heures, je reçois V Indépendance Belge, les Débais et le Figaro. Je note les articles intéressants, je résume les bulletins politiques et les bibliographies, puis, à onze heures, je vais chez l'Impératrice faire la lecture.

Elle est si bonne pour moi. Je suis même bien souvent embarrassé, tellement elle est naturelle et familière avec moi.

Elle veut que je lui fasse faire des exercices sur la question des participes passés, puis je lui pose des questions de grammaire ou de prononciation. Je fais des remarques, tout cela très consciencieusement. Je lui résume les journaux ou bien des articles de la Revue qu'elle n'aurait pas le temps de se faire lire. Je fais la lecture à onze heures ou bien le soir à sept heures et demie.

Quand c'est le matin, c'est chez l'Impératrice en compagnie d'une dame d'honneur, dans un cabinet très intime et assez artistique avec des gravures, des loggia, etc.

Quand c'est le soir, c'est chez la comtesse Hacke.

Oh 1 la bonne et charmante dame qui me protège €t me fait venir tous les jours chez elle et veut à toute force être « ma maman ». J'arrive toujours chez elle une demi-heure avant que l'Impératrice ne vienne. Nous causons. Je lui fais des dictées, je lui corrige les fautes d'orthographe ou de prononciation (me voyez-vous, moi, corrigeant des fautes d'accent!). Elle veut savoir ce que j'ai fait de ma journée, etc.. elle connaît Paris.

Puis, entre l'Impératrice. Elle s'assied, je m'as-

sieds... me demande invariablement si je suis allé encore au musée. J'avoue que non — etc., puis je lis pendant qu'elle fait de l'aquarelle.

Je suis un peu timide, mais ce n'est rien relativement à ce que j'avais peur d'être quand j'y songeais à Paris. Ce qui fait mon assurance, c'est que je prépare très consciencieusement mes lectures, et que je puis débiter imperturbablement en français correct toutes sortes de commentaires.

Voilà quelles sont mes journées.

Je ne vois personne, sauf M. de Knesebeck, le docteur Velten et les comtesses Hacke et de Brandebourg avec qui je lis.

Ne vous figurez pas que je vis à la cour, ce serait trop horrible. J'ai un petit appartement retiré à côté de celui de M. de Knesebeck et de celui du D^ Velten. Pour faire mes lectures, je vais au palais de l'Impératrice, où je ne vois personne.

Je sors peu.

Le reste du temps, je suis chez moi. Je ne puis écrire un vers ni une ligne, mais je lis sans relâche et je prépare mes lectures. J'en ai déjà préparé pour un bon mois.

Ainsi, je ne vois pas cette chose vague qu'on appelle la cour, et je ne connais pas ni n'ai encore vu ni n'ai entendu parler dudit comte de Secken-

dorfî. Si je ne me trompe, c'est bien un chambellan, n'est-ce pas ? Il est peut-être au palais du Roi. Mais je connais le comte de Nesselrode, le grandmaître de l'Impératrice, un charmant et sceptique monsieur, avec qui j'ai passé une journée en chemin de fer. — Je l'ai bien étudié, et j'ai écrit des pages sur lui uniquement pour le plaisir de l'analyser ou du moins d'analyser le monsieur qu'il me semblait être (1).

Vous parlez de M. Lippmann et de M. votre cousin. Je serais bien, bien heureux de faire leur connaissance et d'avoir ces deux relations. Ai-je besoin de vous dire combien je serais reconnaissant des deux lettres d'introduction dont vous me parlez. Je les attends avec impatience et les ajoute à tout ce que je vous dois déjà.

Vous me parlez d'une étude sur les dessins His de la Salle, sans doute à propos du catalogue de M. de Tauzia (2). Hélas ! nous ne recevons ici ni la Gazette ni VArt.

(1) <r Le comte de Nesselrode, grand-maître de la cour de l'Impératrice, un bon vivant et un brave homme, trop borné pour chercher les défauts de son prochain, trop indifférent aux choses de ce monde pour les remarquer en beau ou en laid. » (Comte Paul Vasih, La société de Berlin, p. 52. Paris, 1883).

(2) Le catalogue des dessins du Musée du Louvre, où toute la partie concernant les dessins de l'école allemande a été rédigea par Charles Ephrussi.

Jil

Votre Albert Durer paraît dans quelques jours. Nous avons ici un libraire français. Je vais surveiller sa vitrine.

J'ai la fatuité de supposer que comme vous êtes en relations d'art très suivies avec Lippmannet qu'il n'aime pas à écrire, je pourrai parfois vous rendre um menu service, ^Inventez-en, vous me rendrez si heureux.

Vous me recommandez de travailler. — Vous verrez !

Adieu, je vous serre bien la main. J'ai l'intention d'aller au Musée aujourd'hui pour mon plaisir et aussi pour que l'Impératrice ne me tourmente plus là-dessus... et

Je vous quitte. Je vous récrirai un de ces jours.

Que devient P. Bourget, poète anglais et français?

Je salue tous ceux de vos amis à qui vous m'avez présenté.

Je serre la main à M. votre frère, qui était toujours si aimable avec moi.

Je salue respectueusement madame votre mère.

Votre bien dévoué,

Jules Laforgue.

A M, CHARLES HENRY

Berlin [lundi 12 décembre 1881].

Mon cher Henry,

Il fait bien froid ce matin ! Il est neuf heures ; les grisettes berlinoises filent, le nez rouge, tenant leur manchon d'une façon qui me fait regretter les Parisiennes, Je n'ai pas vu encore un seul pied, ici, une seule paire de ces pieds d'oiseaux, comme j'en ai vu une — oh ! mémorable ! — l'été dernier, par une après-midi chauffée à blanc, rue du Quatre- Septembre, en promenant ma petite nausée universelle.

Il fait froid (il neigeait). J'ai pris mon café, j'ai lu les Débats, V Indépendance Belge et le Figaro, A onze heures, j'irai faire une lecture (les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, dans lesquels

Flaubert joue un rôle enfantin, que l'Impératrice a saisi très spirituellement), et je vous écris, près de mon feu, un grand caîorifère de Germanie, où rougeoient, mornes, d'énormes blocs de charbon.

Cependant, je n'ai rien à vous dire de neuf. J'ai reçu votre lettre trop courte, trop courte, trop courte. A propos, un de mes amis n'a-t-il pas déposé chez votre concierge le Wateck (sic) de Mallarmé et les Fleurs de Baudelaire ?

J'ai reçu les sonnets de notre cher poète (1). (Bien souvent, au crépuscule,' j'ai la vision de ce salon si artistiquement encombré, la vision et la nostalgie.) J'ai relu ses sonnets et j'ai refait par-ci par-là. Mais j'attends une bonne soirée, libre, près du feu (savezvous que je fume trois cigares par jour !) et je m'y mettrai. Je ne vous cache pas que je suis très flatté et très embarrassé de quelques retouches que l'on me fait l'amitié de me demander. Je me suis acharné après un que j'ai trouvé vraiment beau d'idée, et que je n'avais pas encore lu. De Charybde en Scylla, Je vous enverrai le tout bientôt. Mais envoyezm'en d'autres.

Je me suis décidément attelé à mon roman. Un raté. J'y ajoute une page tous les matins. Pour ce,

(1) M nie Mullezer, qu'il appelle aussi « le poète de la rue Denfert. »

je me lève à cinq heures, et mon domestique est épaté lorsque, à sept heures, il vient, ne voit personne dans mon lit, et me trouve dans mon cabinet de travail, la lampe allumée, parmi mes paperasses étalées. Ce qui fait que la comtesse Hacke, qui de plus en plus joue à la maman avec moi, m'ordonne de me coucher à dix heures, de me lever à huit et d'aller aussitôt me promener au bois, lequel bois est à cinq minutes de Prinzessinen-Palais. Je n'y suis pas encore allé, mais je vais très souvent au Musée. Nous avons deux musées, comme le Louvre et le Luxembourg, — petite édition. — Quelques Rembrandt, deux Titien noirs et élégants, des Dyck moins fins que les nôtres, des Rubens, mais pas un étalage comparable au nôtre. Mais une collection de primitifs ! Surtout des Van Eyck ! J'en rapporte chaque fois des notes; j'en ai déjà pas mal sur notre Louvre* J'oubliais les Ruysdael.

Dans le nouveau Musée, une imperturbable quantité de croûtes lisses et pourléchées. Je crois jusqu'ici que les Allemands ne sont pas artistes au sens complexe, comme nous. Il n'y a ici qu'un M. Joseph Brandt dont les Cosaques^ à l'Universelle de 1878, m'avaient enthousiasmé inoubUablement. Je l'ai retrouvé au Musée. Voilà au moins de la peinture Hermann et Dorothée avec du pitto-

resqueàlaCalame (1). Ces gens-là ne méritent pas de soupçonner nos impressionnistes. Quelle ville artiste que celle qui fait des Degas, des Forain, des Monet, des Manet, etc. Ah I l'atmosphère de Paris !

Tout ce que je pourrai faire ici, ce sera de devenir un érudit d'art.

Serrez la main à Bellanger. Parlez un peu de moi à notre cher poète de la rue Denfert.

Le chien est-il retrouvé ? Le chien est un candidat à l'humanité, comme dit l'autre. Faites qu'on ne m'oublie pas.

Je m'ennuie, je m'ennuie. Je suis immensément amoureux, immensément et vaguement. J'ai dans le cœur du soleil de dimanche avec des bruits de cloches, en province, quand on regarde sortir les robes blanches à paroissien d'ivoire par la porte où l'on grava : Deo optimo maximo.

Adieu.

Jules Laforgue.

(1) Alexandre Calame, peintre suisse, paysagiste (1810-1864).

Berlin [13 décembre 1881].

Cher Monsieur Ephrussi,

J'ai reçu votre bonne lettre hier matin. Je n'ai pu vous répondre tout de suite. Ce matin j'ai reçu une lettre de Bourget et une autre de Pigeon (1). Je vous réponds en même temps.

Ah, le vilain temps 1 Un dimanche matin — vous connaissez Berlin, n'est-ce pas? mes fenêtres donnent sur la Platz am Zeughaus, pleine de

(1) Amédée Pigeon, que Laforgue venait de remplacer comme lecteur de l'impératrice : il collabora à la Gazette des Beaux-Arts et SLU Figaro oii il donna des articles sur l'art allemand et Tart anglais, publia un volume de poèmes, Les Deux Amours (1876), deux romans : La Confession de M'^ de Veyre (1886), Une Femme jalouse : un ouvrage sur l'Allemagne, L'Allemagne de M. de Bismarck (E. Giraud et G»e, Paris, 1885).

flaques d'eau, balayée de rafales, d'averses. Il y aura au moins un peu d'eau dans la Sprée.

Mais vous savez que je n'ai rien reçu en fait d'Albert Durer ! ! Vous m'écrivez que vous m'avez envoyé un exemplaire, vous me demandez s'il a bonne mine ! Je n'ai rien reçu ! — Tout le monde est de la fête excepté moi ! à quoi attribuer cela ? Je suis au désespoir. Est-ce que les livres s'égarent dans les postes allemandes ? Il aura été du côté de Nuremberg I Qui me donnera mon AlbertDiïrer ! Il me tarde tant de voir si les tables sont irréprochables !

Vous voyez qu'il a du succès ! Et puis ce n'est pas un roman, un livre de vers, une bulle de savon. C'est un moellon, quelque chose édifié lentement et qui reste. C'est égal, je ne vous ai vu qu'à la fin, quand vous n'aviez plus besoin que du coup de main d'un manœuvre quelconque, mais je sens l'énorme d'un pareil bouquin, si touffu, si exact» où il n'y a que des os et pas de baudruches à donner à dégonfler aux plumes delà critique. D'abord les longues années à dépouiller et à s'assimiler indéracinablement l'immense alluvion formel par tous les livres, toutes les brochures apportés sur l'homme. Puis les vagabondages à travers l'Europe, archives, bibliothèques, musées, estampes inaccessibles, collections privées, avec les minuties infinies

de chaque pièce. Puis l'étude de l'homme lui-même d'âme à âme, de pensée à pensée, alors l'œuvre, le plan, les échafaudages, tout. — Rien que cette mince brochure de votre Voyage inédit (1) — ô bénédictin de la rue Monceau (81) 1

Mais pourquoi n'ai-je pas l'exemplaire que vous avez bien voulu m'envoyer? Je me perds en conjectures. M' arriver a-t-il? demain? après-demain? — Où est-il?

Car maintenant il me reste à l'étudier, à penser, à rêver dessus; ce que je n*ai pu faire encore.

J'ai reçu vos deux lettres, pour M. votre cousin et M. Lippmann.

Je les ai reçues hier. Je les ai encore dans mon tiroir. A demain. Dois-je être intimidé devant votre cousin ? Je vous remercie bien de tout. Et votre article sur les dessins His de la Salle ? Pour les notes que vous me recommandez de prendre, je n'y manque aucun soir en rentrant chez moi. Je fais aussi une heure d'allemand. Je refais mon volume de vers (2). Mais en juillet quand je reviendrai à Paris, — pour trois mois, — je l'aurai prêt à toutes les bontés d'un éditeur qui me tombera du ciel.

(1) Un voilage inédit d'Albert Durer, par Charles Ephrussi. Paris, 1881, in-4 ill.

(2) Le Sanglot de la Terre.

Matériellement mes jours se ressemblent. Je fais îa lecture le matin ou le soir. Quelquefois les deux. Puis toujours très consciencieux, j'ai provision de lecture pour longtemps. Je fais venir trois volumes de Sully Prudhomme. Si vous m'entendiez I Je n'avale plus mes mots. Je lis très haut et très clairement, et j'ai toujours quantité de commentaires sur les livres. A la lecture du matin, je résume les journaux et je fais faire à l'Impératrice des exercices de grammaire. Je fais toujours la lecture avec la Comtesse Hacke. La Comtesse de Brandebourg est en voyage. Quant aux deux autres dames d'honneur, elles sont arrivées depuis peu (deux autres étant parties) et je ne les ai pas encore vues. Le soir je suis toujours une 14 heure à l'avance chez la Comtesse Hacke, qui joue à la maman avec moi. Je lui fais des dictées, et chaque fois je lui apporte une collection de mots et de phrases terribles pour éprouver son orthographe.

Je crois que je serais plus intimidé à Paris dans le monde. Mais je suis à une bonne école et j'en profiterai.

Au revoir.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des personnes auxquelles vous m'avez présenté. — Pour-

quoi ne suis-j e pas à Paris pour voir votre Albert Durer aux vitrines et aux étalages ?

Votre reconnaissant,

Je vous écrirai bientôt pour vous parler des deux visites à M. votre cousin et à M. Lippmann.

A M, CHARLES HENRY

Dimanche [décembre 1881].

Mon cher ami Henry,

Qu'il y a longtemps que je n'ai de vos nouvelles ! Vous dois-je une lettre ou bien est-ce vous qui me la devez ? Que faites- vous ? et vos livres ? Et notre poète? Je lui ai écrit, il ne m'a pas répondu : ma lettre était sans doute un peu chose. Enfin

Je m'ennuie prodigieusement. Depuis que j'ai traversé l'Atlantique (6 ans couchant sur la mer) je n'avais eu d'aussi noires crises de spleen (1). S;

(1) En 1866, Jules Laforgue, avec ses frères Emile et Charles et ses sœurs Marie et Madeleine, était venu, sous la conduite de sa mère, de Montevideo à Bordeaux à bord d'un voilier. Le navire, pris par un calme plat, mit soixante-quinze jours pour faire la traversée. Cet interminable voyage affecta grandement les enfants qui, à tour de rôle, tombèrent malades d'ennui.

j'avais de l'argent et pas de famille, je planterais l'Europe là, pour m'en aller dans des pays fous et bariolés oublier mon cerveau.

C'est vous dire que je fais pas mal de vers. Mes idées en poésie changent. Après avoir aimé les développements éloquents, puis Coppée, puis la Justice de Sully, puis baudelairien : je deviens (comme forme) kahnesque et mallarméen.

J'ai un bel exemplaire de Gros (1) relié en parchemin, je le lis beaucoup.

Je songe à, une poésie qui serait de la psychologie dans une forme de rêve, avec des fleurs, du vent,, des senteurs, d'inextricables symphonies avec une phrase (un sujet) mélodique, dont le dessin reparaît de temps en temps.

Je tâtonne en des essais. Comme oraison funèbre de ma première manière, je vous envoie une petite pièce.

Je fréquente beaucoup les albums anglais de Kate Greenaway, Swerby, Emmerson.

J'ai découvert ici un aquafortiste]" de^^génie, méconnu (2), sur qui je voudrais faire quelque chose, mais qui est un sauvage insaisissable.

(1) Le Coffret de Santal, par Charles Gros (1873).

(2) Max Klinger.

Je fume beaucoup de cigares. Je ne passe pas de jour sans entendre de la musique (1).

Bals à la cour.

Et Kahn ? Quelles nouvelles ? sait-il mon adresse ? Quelle est la sienne?

Demeurez- vous toujours rue Berthollet (2) ? avezvous grandi depuis que je ne vous ai vu ? Allez- vous toujours à la Sorbonne?

Pourriez-vous savoir chez Cadart combien coû-^ terait une collection d'eaux-fortes de Chifïïard?

Avez- vous lu la Faustin (3) ? Pierrot sceptique de Huysmans et Hennique ?

Moi, je suis tiraillé de tous côtés. Quand je flâne,. je me reproche de n'être pas à arranger mon bouquin de vers. Quand j'y travaille, je songe à l'érudition d'art que je lâche sous prétexte qu'il faut des voyages; puis je me reproche de ne pas faire assez d'allemand (je ne parle que français ici, et ne

(1) Par rentremise d'un journaliste français alors à Berlin, M. Th. Lindenlaub, Jules Laforgue venait de faire la connaissance de jeunes musiciens belges, l'un violoniste, l'autre pianiste, Eugène et Théophile Ysaye; c'est surtout avec ce dernier que Laforgue se lia. Ils se voyaient chaque jour quand les exigences de la cour n'entraînaient pas Laforgue hors de Berlin.

(2) M. Charles Henry habitait alors rue Berthollet un appartement qui donnait sur les jardins du Val-de-Grâce dont la vue avait enchanté Jules Laforgue, l'automne précédent.

(3) Le roman de Goncourt.

fais d'allemand qu'avec mes livres). Puis des idées de romans. Même une pièce en deux actes. Même une pantomime. Et j'en reviens à l'idée de planter là l'Europe et d'aller visiter le Saint-Sépulcre ou le Japon ou d'aller vivre dans un quartier pauvre de New- York.

Pour l'instant (dimanche soir) je voudrais être à Paris, flâner avec vous rue de l'Abbé de l'Épée, rue Séguier, les quais, etc.

Adieu. Ecrivez-moi. Et dites au poète (1) de m' écrire. Quel est le titre de son volume ? Est-ce pour bientôt?

Jules Laforgue.

<1) M^^eMulIezer.

Berlin [24 décembre 1881].

Cher Monsieur Ephrussi,

Je suis très embarrassé. Vous m'aviez dit d'aller -faire votre visite à M. votre cousin dimanche dernier en lui envoyant la lettre la veille.

Je vous ai écrit que cela m'avait été impossible. Je songeai donc à envoyer la lettre aujourd'hui samedi. Je suis allé In den Zelten. Mais là, j'ai rebroussé chemin, me disant que, très probablement, j'allais être importun en faisant cette visite demain dimanche qui est la Noël. Je vois ici depuis quelques jours tant de préparatifs, on respire un si joyeux air de fête que ce jour de Noël me paraît être très important ici, comme le Jour de l'an à Paris, Alors, j'ai pensé que, très probablement, je dérangerais votre cousin.

Dites-moi que rien n'est perdu et que je n'ai pas commis de faute.

Je viens de recevoir le Livre où je lis une petite note sur votre A. Durer que je bouquine. J'ai lu l'article de Wolff sur Van Praet où il y a trois lignes sur vous. 0 bénédictin, ô grand homme !

L'Impératrice est toujours très contente de moi. Ces lectures se passent presque dans l'intimité, une intimité littéraire, et je prends les plus petits détails de ma besogne à cœur.

L'Impératrice, à ce propos, m'a fait ce matin présent d'un beau nécessaire à écrire avec une exquise bonbonnière azur à peluche bronze. J'étais confondu. Gela m'a été remis par ma bonne comtesse Hacke et à la lecture de demain soir je remercierai l'Impératrice en l'assurant encore de mon dévouement.

Et puis, ma foi, voilà.

Item, hier au soir, copié à la plume le portrait de Maître Hieronymus (1) — exécrable. Cette atmosphère de fête m'attriste au delà de la mort. Je ne me rappelle pas une heure de ma vie où la joie ne m'ait navré ou du moins attristé.

La stupide humanité a besoin de fêtes (v. le

(1) Un des dessins de Durer reproduit dans le livre de Ch. Ephrussi.

LETTRÏIS 18S1-1882 71

Page 1