LUI
A M. CHARLES HENRY
Tarbes, vendredi 13 [octobre 1882].
Mon cher Ami,
Je retourne en Allemagne (Bade) vers le 1^^ novembre et je passerai une semaine à Paris. J'ai laissé à un camarade de Paris deux plats artistiques qu'il vous portera; c'est un dépôt !
Kahn m'a envoyé une belle pièce singulière d'exécution dans le sans-gêne de ses rimes. Il paraît que vous lui avez communiqué mes Lys de mai ?
Le poète de la rue Denfert m'a écrit hier une longue lettre désolée. Il me reproche la tiédeur de mon amitié et la hâte de mes lettres. Que lui ai-je fait? Il me tarde d'aller lui demander pardon.
Qu'il y a longtemps que je n'ai fait des vers! Faire des vers est un vieux préjugé. Na !
Je vais étudier à fond la culture de l'ananas et essayer d'avoir le million à vingt-six ans.
Et votre sculpture ?
Comme nos sculpteurs sont en retard sur nos peintres ! Qu'il me tarde d'écrire des Salons. Connaissez-vous Ringel? Il est sans doute des intimes de Marie Krysinska. Faites-vous de la cire ? Est-ce de Cros que vous prenez des leçons ?
Achetez-vous les Dessins du Louvre, une publication bon marché de Chennevières, un jeune que les livres d'art des de Goncourt tourmentent ?
Quand vous déciderez-vous donc à faire ce à quoi vous êtes si bien préparé, lancer un roman très neuf? Vous surtout qui n'avez jamais fait de vers, mais qui avez toujours marché dans la vie vêtu d'érudition et de mathématiques. Quand ?
Irons-nous faire un pèlerinage à votre cellule de la rue Séguier ou se promènent la nuit (certaines nuits !) des choses animées par les âmes multiples de Baudelaire ?
Au revoir. Une lettre por l'amor de Dios !
Jules Laforgue.
1882, dimanche [Paris, 29 octobre].
Ma Chère Marie,
Encore dimanche. Je crois que je pars demain soir. Donc envoie-moi lettres chez Henry ou à Bade, ou plutôt attends — je t'écrirai le premier, aussitôt arrivé là-bas.
Je viens de chez Bourget où il y avait des tas de gens. U Irréparable paraît au mois de février.
T'ennuies-tu toujours outre mesure ? j'espère que non. Tu arriveras à te faire une raison avec le sentiment même que la providence ( ! ) nous a fait encore la part bonne.
Depuis trois jours, averses torrentielles et inépuisables, je rentre trempé. Je passe mes journées ou à peu près à la Bibhothèque et le soir chez Henry. Voilà qu'on vient m'interrompre ! je te récrirai
demain matin à la hâte; dis à Emile de me renvoyer les deux numéros de la Nouvelle Revue (1) laissés par Père. Quant à la pipe, je l'enverrai demain. Je Tai retardée parce que je voulais aller la prendre en dehors de Paris, à Levallois-Perret.
Je t'embrasse tendrement. J'espère que tu m'adores toujours. J'espère que la présente te trouvera de même !
Adieu, je te récrirai demain. Travaille, soigne-toi'. Espère, ne te fais pas de mauvais sang.
Ton éternel Jules.
(1) Vraisemblablement les deux numéros de novembre 1881. Celui du 15 novembre 1881 contenait le premier des Essais de Psychologie contemporaine de M. Paul Bourget, l'essai consacré à Baudelaire.
Bade, lundi [6 novembre 1882].
Cher Monsieur Ephrussi,
Ma vie a recommencé, m'a repris dans ses engrenages peu fiévreux. Je n'ai pour me consoler qu'une cire de Gros qui me sourit maladivement, adossée à la lampe. Puis des eaux-fortes de Ghifïlart (pour la plupart assommantes, mais révélant une âme michelan... gélique).
Je viens de lire des articles d'art dans la Gazette de Cologne. Un commence ainsi : « Der Geist sittenloser Selbstsucht, frivoler Aufgeblasenheit... etc., » (intitulé (( Die franzœsische Schule )>).
Un autre, sur les impressionnistes, parmi lesquels on met Roll, Gabriel Guay (avec sa Cosette), Gervex,
Aublet (Les Réservistes) comme peintres socialistes, etc..
J'ai revu mes notes pour l'exposition de Munich. Je n'ose pas faire l'article, si peu important qu'il doive être. Car je devrais le commencer de cette façon ridicule : « La visite dont ces lignes sont le compte rendu remonte à quatre mois et à l'ouverture de l'exposition, alors à peine encore aménagée, par conséquent infiniment incomplète »... Voilà un drôle de correspondant comprenant ses devoirs d'une façon légèrement biscornue, se diront les abonnés (puisqu'il y en a)...
Qu'en pensez-vous ?
En revanche, en arrivant à Berlin, je vais trouver une grande exposition de l'art contemporain berlinois. Ce sera très important et j'essayerai « d'être à la hauteur de ma mission ».
Je suis content de Paris, j'y ai pas mal bûché le côté théorique, la base philosophique de l'art des Cornélius, des Schnorr, Schwanthaler, etc., vous verrez.
J'enverrai deux articles de dix pages ou douze chacun sur le musée contemporain de Berlin. De plus, je me sens capable d'un sérieux et compact volume sur l'art contemporain allemand.
Avec une Introduction qui fera le quart du vo-
liime et qui sera toute de psychologie et d'esthétique (1).
Cette introduction sera très sérieuse, et, j'espère, très juste et très condensée. Je vous la soumettrai avant tout. Mais dites-moi si, en principe, une pareille introduction toute philosophique effaroucherait les habitudes de la Gazette ? J'en vois déjà la trame logique et les détails et j'avoue ingénument que je la crois neuve comme vue d'ensemble en laissant à d'autres le soin de dire d elle est juste et complète et répondant à tous les a posteriori. Enfin vous verrez.
Mais que la langue allemande m'est lente à lire ! — et je ne parle que français, toujours français.
J'ai causé aujourd'hui, une bonne heure, en fumant avec Maxime Du Camp (2). Le soir, grande société et nombreuse. — Nous restons à Bade jusqu'au 12. — De là à Goblentz jusqu'au l^r
(1) Cette introduction est très probablement le remarquable morcear intitulé L'Art moderne en Allemagne, pi^blié posthumément dans la Revue Blanche, t. IX, n" 56, l'^r octobre 1895, et qu'on trouvera au tome VI des Œuvres complètes.
(2) A propos des livres favoris de l'impératrice, Jules Laforgue dit assez ironiquement dans Berlin, la cour et la ville; (p. 48) :
« Il est un écrivain dont on ne perd pas une ligne c'est Maxime du Camp, un vieil ami qui revient chaque été à Bade : quelles bonnes soirées on doit à ses excursions de vieux sceptique à travers la charité privée à Paris I »
décembre, puis à Berlin. A che va la vita? fuor che a dispregiarla ? A bientôt une autre lettre si je ne vous ennuie pas«
Votre
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Coblentz, samedi flS nov. 1882].
Mon cher Henry,
Êtes- vous toujours à Paris ou toujours en Italie^ pays qui a la forme d'une botte?
Êtes-vous délivré, même de loin, du nommé
Je suis ici depuis une semaine (toujours la même adresse) et dans cinq jours je serai à Berlin, toujours Prinzessinen - Palais.
Mes fenêtres donnent sur le Rhin. Je me suis fait un coin assez gemûthlich ici, avec mes livres, quatre ou cinq panneaux, un crâne de macaque servant de porte-montre, des photog. de Paris (60), 125 dessins du Louvre et un éléphant bronze de Barye.
Est-ce que les Névroses ont paru (1)?
Vous savez qu'il y a une sorte de brouille entre la rue Denfert et moi. A peine quelques visites, puis malentendus, lettres; bref, quittés sans nous voir. Pour pardon ai écrit dès arrivée et rien reçu.
Je travaille. Je me remets à faire des vers. Je veux publier (mais pour donner seulement pour mes amis que mes choses intéressent et que cela pourra distraire) un petit volume de poésies toutes neuves qui s'appelleront : Complaintes de la vie ou le Livre des complaintes. Ce sera des complaintes lamentables rimées à la diable. J'y mettrai celle du Petit Hypertrophique. Il y aura la complainte du Soleil, des 4 Saisons, de la Vieille Fille, du Fœtus, du Pharmacien, de la Phtisique vierge, du Père éternel, de Pan, etc.
J'en ai déjà cinq. Je serai très sévère. Je vous envoie celle des Montres (qui est mon poème des Montres refait).
J'essaierai aussi des croquis bedinois pour la Vie Moderne. Et le théâtre ! théâtre injouable ou à jouer entre amis. Ce serait peut-être drôle avec des dames complaisantes et calmes.
J'espère que vous m'écrirez et que vous me
(1) Le volume de poèmes de Maurice Rollinat qui parut peu après (1883) chez Charpentier.
parlerez de vous, de vos poèmes en prose, de votre roman (1), etc. Même si vous n'êtes pas encore à Paris.
Jules Laforgue.
Je vais vous copier la complainte des Montres.
(1) Ce roman et ces poèmes ne furent jamais que dans la gracieuse imagination de Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY Goblentz, vendredi [fin novembre 1882].
Mon cher Henry (et C^^),
J'ai reçu dimanche votre brochure bleue avec la dédicace hermaphrodite imprimée à Rome ! Je l'ai lue, mais ne me faites pas souvent de ces peurs-là, hein?
Êtes-vous tout à fait remis de votre dernière non-santé ? Le bouquin est-il prêt ?
Avez-vous revu Gros ?
Avez-vous trouvé quelque chose pour le Songe de Po/yp/ïz7e d'Ephrussi?
Dînez-vous toujours boulevard Port-Royal?
Votre Choubersky tire-t-il convenablement ?
Je retouche mes complaintes (quel boulet !). Et vous les recevrez bientôt. Encore une fois, est-ce franchement imprimable entre nous? Et, d'autre
part, pourrez-vous vraiment arranger la chose chez Charavay en vous promenant?
Ici, exil, bonne chère, le Rhin. Le 1^^ décembre, reprise de la vie de Berlin.
Toujours même adresse.
Votre
Jules Laforgue.
A M. CHARLES HENRY
Berlin [début décembre 1882].
Mon cher Henry,
Comment allez-vous? Je ne sais rien, rien de vous. ,
Recommencement de ma vie de Berlin. De la neige, de la bière, de la musique ; avachissement.
Ici une exposition de quelques expressionnistes. Je fais, pour être traduit dans une revue, un article expliquant l'impressionnisme à ces gens qui diront alors que l'Impressionnisme — avec sa folie, — est né en Allemagne de la loi de Fechner.
J'ai trouvé un Monsieur qui a trouvé adorable ma cire de Gros. Il lui achèterait volontiers, « pour pas cher », quelque chose de moderne comme ça, en cire toujours.
En outre, dites à Gros, s'il y tient, de songer à
préparer quelques menues choses. Nous organiserions ici une petite exposition de ses cires avec une notice-catalogue. Il risquerait simplement des frais de transport contre la chance d'être acheté. Je n'en promets pas plus. Voulez-vous lui en parler ? Avec les menues choses qu'il a dans son atelier, — en ajoutant la mienne que j'ajouterais à l'exposition, — il pourrait préparer quelque petite machine moderne, quelque élégance parisienne, : qui aurait ici le plus de chance.
Kahn m'a répondu. Je lui ai reécrit (secrétaire d'état-major télégraphiste, 19^ section, Mahrès), mais il croit qu'il changera d'adresse un de ces jours.
Bonjour à M"^^ C..., qui m'a absolument oubhé.
Et écrivez- moi un petit mot, n'est-ce pas ?
Votre
Jules Laforgue.
Berlin, 24 12. 82.
Cher Monsieur Ephrussi,
Je travaille comme un nègre — pas cependant comme le nègre Dumas père. J'ai deux lectures régulièrement par jour avec livres à choisir, à lire d'avance, et trois journaux, et la Revue des Deux Mondes. Prélevez là-dessus le temps stupide de s'habiller deux fois, le temps stupide de manger (mais je me cache toujours, pour manger), le temps de dormir, les menues dépenses de temps, et vous verrez qu'il ne me reste pas grand' chose.
Je travaille la nuit à la lampe. C'est une infmie volupté. Toute la maison est endormie. A peine de temps en temps un fiacre sous les Linden. Quelquefois le clair de la lune sur la neige fine de Hausvogteiplatz. Alors j'entasse les feuilles de papier
noirci. A Coblentz aussi, j'avais pas mal besogné, avec le Rhin en bas, piqué de lumières reflétées.
J'ai donc un nouveau petit volume de vers que je ne publierai pas plus que le premier, attendu que dans un an il me paraîtra aussi ridicule que mon premier m' apparaît maintenant, avec quelle intensité ! — - Plus : J'ai terminé un roman, le sujet est très beau. Mais un premier roman ne peut valoir grand' chose. Aussi, j'en écris un second. J'ai une comédie en un acte, plus noire que les Corbeaux, mais qui ne doit pas être fameuse en réalité- Aussi j'en écris une seconde (1).
Plus : j'avais réuni des notes pour une étude courte mais supra-philosophique sur John Ruskin et le préraphaélisme ; mais on me dit que Ghesneau est à la veille de publier un bouquin sur le même sujet.
Vous trouvez que je néglige la correspondance de la Gazette. Mais je suis ici à peine depuis vingt jours et il n'y a rien — rien que le Champigny de ces messieurs.
Après cela, il pleut un rude spleen sur Berlin. C'est le coup de feu, la Rhein-Macht. Je suis libre
(1) Du roman terminé et de la comédie «plus noire que les Corbeaux», rien ne nous est parvenu et il est probable que Laforgue les détruisit.
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aujourd'hui, mais ce sera remplacé par d'autres ennuis.
On est toujours content de moi. Il paraît que je suis passé maître dans l'art de choisir les romans voulus et dans celui de faire des coupures. Seulement il paraît aussi que j'ai des jours bizarres, des jours où je lis très haut, d'autres où ma voix n'est qu'un souffle. Je réponds invariablement que — c'est la vie.
L'autre soir, je devais aller passer la soirée chez M. et M"^^ Bernstein, et j'ai été pris d'une rage de dents. Impossible d'y aller.
Vous ne publiez donc rien cette année ! Vous ne voulez pas vous enrôler dans la catégorie des forçats qui, comme Muntz, Mantz, Michiels, etc., pubhent quelque énorme machinette chaque Jour de l'an?
Pourquoi ne feriez-vous pas une infidélité à votre Durer pour écrire un livre qui n'a pas été fait et qui est si fécond (V Impressionnisme), le public se ruerait dessus, ou bien dans la Gazette une belle étude sur Chifïïart, le Michelangelino moderne français. Il y a tant de choses à faire; ferez-vous un volume de vos dessins de His de la Salle? Comment Bigot s'est-il donc introduit à la Gazette"! Ce cuisinier normalien qui nous la fait
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à toutes les sauces au XIX^ Siècle, à la Revue bleue, à la Revue des Deux Mondes (pauvre Zola !) est bien réjouissant.
Au revoir; j'espère que vous m'enverrez quelques lignes parfois. Quand vous aurez le temps, n'est-ce pas ?
Jules Laforgue.
Fin du premier volume des lettres
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