‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 5 sur 6 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Votre Jules Laforgue.

P.'S. — Il me tarde que vous publiiez votre volume; d'abord pour lui-même, mais encore parce que j'espère que vous joindrez à l'exemplaire à moi destiné votre photographie.

P.-S. — Merci des timbres et de votre définition des collectionneurs. Mais qui avez-vous donc en Egypte ?

A Mme MULLEZER

Mercredi [mars 1882].

Madame, cher Confrère, chère Amie, chère Madame et Amie (?)

(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)

J'ai eu votre longue lettre hier soir (je rentre du cirque). — Très sincèrement, cela m'a enthousiasmé. — Vous êtes quelqu'un, vous comprenez tout et décidément (surtout par ambition et par vision) vous êtes de la bonne race.

(Et tout de suite, pour m'en débarrasser, merci mille fois des timbres et de l'assurance que vous n'avez pas de correspondant au Caire, pays où l'on fabrique des minarets pour ciels indigo.)

Ce que vous me dites de l'état de notre ami *** ne m'étonne guère; mais pourquoi s'en effrayer, qui de nous n'est pas un peu névrosiaque ? Comment finira ***? Comment fmirons-nous ? Comment

finira l'auteur de la Faiistin ? Gomment a fini son frère ? Notre soleil est un gros hystérique, même la lune n'est qu'un mal blanc. Il n'y a qu'à Berlin où il n'y ait pas de détraqués.

*** n'a qu'à aller se mettre au vert, tout un été vert n'écoutant que les friselis des arbres verts, n'avoir l'œil ébloui que des nappes crues vert-perroquet des prairies, ne respirer que du fumier, déshabituer ses yeux du gaz par les humbles résines grésillantes et revenir à Paris avec un brin de santé à dépenser en un livre pour l'amour de l'Art, puis il ira se remettre au vert.

Voyez-vous une autre vie en 1882 à Paris pour un artiste frémissant à tout, sensitif, malade d'un nuage, heureux d'une nouvelle forme de chapeau pour Parisienne et s' autopsiant avec du Chopin. Voyez- vous une autre vie?

D'ailleurs les maisons de santé sont ici-bas pour recevoir des pensionnaires. Toute cette danse macabre moderne m'amuse :

Espèce de Soleil, tu songes : Voyez-les, Ces pantins détraqués buveurs de lait d'ânesse Et de café... (1)

(1) Début d'un sonnet de Laforgue lui-même intitulé Encore à cet astre et qui figure, un peu différemment, dans le Sanglot de la Terre. (Cf. Œuvres complètes de Jules Laforgue : Poésies, tome L>

Je vous ai fait part de mes pleurs, vous n'y croyez qu'avec un sourire et me répondez ce que me répond tout le monde : — « Vous êtes bierk jeune ! » hélas ! croyez-vous que je pose?

Bien des choses à dire !

Trois ou quatre individus savent seuls un peu la vie que j'ai menée à Paris, il y a deux ans. Et encore, non, je suis seul. — Quand je relis mon journal de cette époque, je me demande avec des frissons comment je n'en suis pas mort.

J'avais dix-neuf ans, par conséquent pas un brio de mon métier. — Autrement quel livre noir et aigu, j'aurais à la place de celui sur lequel je m'acharne de temps à autre encore ! •

Pourquoi bavarder aujourd'hui sur ces deux années qui seront probablement la note aiguë de ma froide, froide destinée ?

Cela se raconte par bouts de conversation detemps en temps quand cela nous remonte à la gorge.

Oui, je bâtis un roman qui sera une autobiographie de ma pensée, alors j'analyserai ma petite névrose, car j'en ai une. Une névrose rehgieuse.. J'étais croyant. Depuis deux ans, je ne crois plus.. Je suis un pessimiste mystique. Les vitraux de- Notre-Dame m'ont rendu malade souvent. Pendant

cinq mois, j'ai joué à l'ascète, au petit Bouddha avec deux œufs et un verre d'eau par jour et cinq heures de bibliothèque. J'ai voulu aller pleurer sur le Saint-Sépulcre. Maintenant, dilettante, revenu de tout, j'irais fumer une cigarette sur le Golgotha en contemplant quelque couchant aux tons inédits. Pascal n'est que de la Saint- Jean à côté de votre serviteur.

(Avez-vous lu Le Roi vieige de Mendès?)

Maintenant dilettante, virtuose, guitariste.

Cependant je souiïre encore parfois. Seulement l'envie de pousser des cris sublimes aux oreilles de mes contemporains sur les boulevards et autour de la Bourse m'est passée, et je me borne à tordre mon cœur pour le faire s'égoutter en perles curieusement taillées.

La vie est trop triste, trop sale. L'histoire est un vieux cauchemar bariolé qui ne se doute pas que les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. La planète Terre était parfaitement inutile. — Enfin peut-être Tout n'est-il que rêve; seulement Celui qui nous rêve ferait bien de hâter le cuvage de son opium.

Trouvez-vous encore que je sois jeune ?

Sachez, Madame, qu'à dix-neuf ans j'ai rêvé de m'en aller par le monde, pieds nus, prêchant la

LETTRES 1881-1882 12î>

bonne loi, la désertion des idées, l'extradition de la vie..., etc.. (airs connus). Hélas ! à la première étape, la gendarmerie m'eût arrêté comme vagabond. Prophète n'est plus un métier.

Donc je regarde passer la vie, c'est très curieux, je mange mon cœur à diverses sauces épicées, fais des vers, de la prose. Et je rêve, j'essaie la critique d'art de demain.

Et voilà. Si j'avais de l'argent, je collectionnerais des céramiques, des japonais, des toiles aiguës d'impressionnistes... je voyagerais. — Je hais les foules, le suffrage universel, je n'aime que l'art et moi (mon spleen, ma santé, mon cerveau).

Et vous, qui êtes-vous ? Je ne me gêne pas, n'estce pas? Mon Dieu, existez- vous ? Existé-je ? Donc tout est égal. Nous sommes contemporains — vous êtes au-dessus des foules, — causons, désennuyonsnous par notre chanson, chacun la sienne.

Si je vous plais, dites-le-moi, je m'achèterai des fleurs que j'irai respirer longuement dans le coin le plus intime de ma chambre; maintenant redevenons homme de lettres, citoyen français, majeur, vacciné, impropre au service militaire.

Je vous renvoie la pièce que vous appelez votre « fille unique » (prenez une copie de votre manuscrit et renvoyez-le-moi, car il porte au dos un

bout de lettre qui m'appartient) — je l'ai retouché un peu, l'accommodant à un état d'âme que j'ai eu — pas pu faire autrement, pardonnez-moi. Vision me plaît beaucoup, beaucoup et je la trouve, moi, très complète ainsi. Seulement, lisez Leconte de Lisle, Coppée (?), Banville.

Vous verrez qu'il ne faut pas rimer éperdues, étendues, fantastique, extatique, fleurs, cœurs, puis pour que cela soit plus vision, commencez non pas par :

« Je rêve d'un pays...»

mais par :

« Un pays... » (comme si vous le voyiez.) C'est très simple.

Ambitions (ce titre est une trouvaille) me plaît bien aussi, mais :

« Dont aucun voyageur n'est jamais revenu I »

^st d'un français trop lâche... peut-être :

« Dont jamais voyageur encor n'est revenu ».

(Pardonnez- moi, n'est-ce pas, ce vilain rôle que -\o\is m'avez fait prendre.)

Vous sentez le poème en prose, ce qu'il doit

être, mais celui-ci est trop phraséologisé. Enfin je <:rois que j'irai sonner chez vous en septembre (à Pâques l'on n'a pas quinze jours) et j'espère une longue lettre et vous demande, simplement pour l'avoir, votre portrait...

Jules LaforguEc

Berlin [31 mars 1882, vendredi].

Cher Monsieur Ephrussi,

N'êtes- vous plus à Paris ? Je vous écris encore à la même adresse. J'ignore absolument ce que vous devenez. Bourget est à Aix. dans des pays inconnus qu'on voit sur les cartes de géographie. M. et ]y[me Bernstein ont quitté Berlin. J'attends le numéro de demain de la Gazette pour voir si vous donnez la suite de votre His de la Salle. Je lis chaque jour les belles choses qu'on envoie au Salon : le Roll, le Manet, etc.

A ce propos, vous ai-je parlé d'un artiste d'ici, Max Klinger, qui a une sorte de génie du bizarre ? Il a envoyé au Salon de Paris une toile intitulée Circé que je n'ai pas vue, mais qu'il m'a décrite et qui doit être bien étonnante. Il a peur qu'elle

soit refusée. Il va envoyer en outre quatre eauxfortes en deux cadres. Remarquez-les, vous serez étonné. C'est péniblement fait, très travaillé, mais si voulu, si profond. Au reste, si vous voyez M. Bernstein, il vous en parlera et vous serez témoin de ses accès de lyrisme.

Ma vie est toujours la même. Les jours passent et se ressemblent. J'ai trouvé ici des endroits tristes où je vais promener mes mélancolies derrière les Zelten, le Kronprinz Ufer et, de l'autre côté de Berlin, le Luisen Ufer. Le soir, il y a des effets étonnants, ce qui prouve que Guillemet est un paysagiste de génie.

Je lis à peu près tout ce qui paraît d'intéressant comme littérature. Le volume de Bourget continue à ne pas se montrer, mais je sors de son Renan qui est étonnant.

Votre amie la Princesse royale est toujours malade. J'entrevois de temps en temps M. de Seckendorfî. Il paraît qu'il cultive le paysage. Je n'en ai rien vu. Ici tout le monde fait du paysage. La Comtesse de Brandebourg, la Comtesse Bruhl, la Princesse Frédéric-Charles, etc.

Nous avons eu l'exposition d'une sorte d'union artistique de dames. C'était bien mauvais, à part une large et brutale copie de Hais de je ne sais qui.

L'exposition Vereschagin continue toujours, et toujours l'orgue caché derrière l'immense toile du Prince de Galles joue VAve Maria de Gounod.

Le poète Bouchor (1) est venu entendre la Passion de Bach.

Il fait beau. Je m'ennuie toujours, et la ville de Berlin est de plus en plus assommante; heureusement que dans quinze jours nous irons dans une autre.

Quand saura-t-on de vos nouvelles?

A propos — l'autre jour j'ai trouvé en rentrant chez moi la carte de M. Dreyfus. J'ai été à son hôtel pour le remercier de s'être souvenu que je lui avais été présenté, et lui demander de vos nouvelles. Je ne l'y ai pas trouvé. J'y suis revenu encore à deux reprises, mais en vain. Puis il est parti.

Adieu. La Gazd/6 n'arrive ici que cinq jours après qu'elle a paru à Paris, mais il est des mystères qu'il faut se garder de vouloir approfondir.

Je vous serre la main.

Votre

Jules Laforgue.

(il) Maurice Bouclior.

LETTRES 1881-1882 13é

A M»ie MULLEZER

[Berlin, avril 1882] (1)

Chère Madame,

J'ai reçu votre lettre si courte. Je vous vois chantant, roucoulant, avec vos toilettes et vos bouquets, chantant de la musique de jeune. (Qu'entendez-vous par un jeune'! Moi, je suis un très vieux vieillard...)

Si vous chantiez, non dans un salon, mais devant une rampe, vous auriez de curieux effets de lumière et d'ombres satinées sur votre visage. Bravo pour vos succès.

Moi, je m'ennuie horriblement; je vais descendre

(1) Cette lettre a été publiée par la Connaissance avec l'indication erronée, Coblentz, 1882, mars. Laforgue n'était jamais à Coblentz en mars; l'impératrice n'y faisant des séjours qu'en juin et en novembre. Laforgue fait allusion dans cette lettre aux cloches de Pâques : Pâques en 1882 était le 9 avril et non en mars.

peu à peu à l'état végétatif du corail. On vient de m' offrir quinze jours de congé, je n'ai pas eu la force d'en profiter; puis, Berlin est à 150 marks de Paris, et je suis plus pauvre que le Jeune Homme d'Octave Feuillet. Ajoutez à cela que je suis obligé de lire de l'H. Gréville et de l'Augustus Graven. Aussi je me lance dans la théorie des couleurs, la botanique et l'eau-forte.

Puis nul ne m'écrit, ni vous, ni Henry, ni personne. Une jeune fdle qui m'a pas mal fait souffrir et qui s'était enfm laissé arracher quelques lettres froides, ne me donne plus sigue de vie. Hélas 1 Hélas !

Et voilà que, comme l'an dernier à pareille époque, je recommence à avoir, à la mourance du jour, mes petits accès de nausée universelle.

Ah çà ! que fait M. Henry que je ne reçoive jamais un mot de lui ?

Serait-il pris dans l'engrenage de quelque passion? Surveillez-le.

Pour le moment, je voudrais me rouler dans des fleurs, ou aller en hirondelle à Saint-Cloud, vers huit heures du matin, ou etc..

Je m'ennuie, je m'ennuie. Et comme il n'y a pas de raison pour qu'une lettre se termine avec de pareilles litanies, je ferme celle-ci et je vous l'envoie.

J'irai à Paris, où je passerai tout le mois d'août ou tout le mois de septembre.

Le titre de votre volume est bien; gardez-le. A

moins que vous ne l'intituliez Confidences, comme

c'était, si je me souviens bien, votre intention

première.

Et votre photographie ? Si je ne la reçois pas dans

une semame, je ne vous revois de ma vie, qui

d'ailleurs ne sera pas bien longue, car je meurs de

spleen, de spleen. Il fait un temps magnifique, qui

fait sortir les amoureux de partout, les cloches de

Pâques carillonnent et font se souvenir. Dieu, Dieu,

que je m'ennuie !

Et que faire?

Adieu.

Jules Laforgue.

Dimanche [Berlin, 9 avril 1882].

Mon cher ami Ephrussi,

Je viens de recevoir votre bonne lettre qui m'apporte de la fièvre de Paris, une lettre haletante. Que de choses, et que vous êtes heureux ! Si vous vous plaignez de ce tourbillon, c'est, entre nous, pure modestie.

Je lirai probablement ce soir votre nouvel article sur His de la Salle, si la Gazette des Beaux-Arts est arrivée au café Bauer.

Vous ai-je parlé, dans ma dernière lettre, d'une toile et de quatre eaux-fortes, envoyées au Salon et signées Max Khnger?

M. Dreyfus est-il encore à Berlin ? Vous ai-je raconté qu'en vain j'étais allé à plusieurs reprises le voir?

Je découvre de nouvelles eaux-fortes ici. Hier, à une heure de la nuit, je contemplais une sorte de passage en rivière noire et puante, profondément encaissée entre les murailles lépreuses, sous la lune. C'était enivrant comme eau-forte. Mais vous vous rappelez peut-être, c'est un passage qui mène de la Taubenstrasse à la Hausvogteiplatz.

Tout le monde part. Encore un, hier au soir. Je finirais par être seul, si nous ne partions bientôt aussi à notre tour.

Je suis heureux de ce que vous me dites de la gloire de Bourget. En laissant de côté l'inévitable subjectivité de tous mes jugements, il y a longtemps que je pense et dis à qui veut l'entendre que si quelqu'un a du génie parmi nos poètes, c'est Bourget, au-dessus de Sully, de Coppée, de Richepin, etc. Quant au critique, à part les maîtres bien assis, il est encore le plus pénétrant, avec quelque chose de plus qu'eux tous, son âme.

Il est heureux qu'il soit lié par un traité avec jVjme Adam. Cela le forcera à nous donner des choses.

J'ai souvent réfléchi à ce que pouvait être la gloire de Bourget. Bourget a adoré la gloire, furieusement, comme un Balzac, un Balzac aux épaules frêles, sans le génie de la patience. Mais

le public que nous avons, et l'art comme le respecte Bourget, ne lui donneront jamais que la gloire bourgeoise d'un Taine pour la foule, avec la gloire exquise d'un Tennyson singulier pour le public choisi. Et c'est encore peu pour qui a rêvé les fanfares des siècles passés, ou, tout au moins, les voyages tourmentés d'un Byron.

Tout ceci serait trop long à développer, et l'on n'a pas encore analysé la maladie dont Flaubert est mort.

Maintenant, devant ce succès auquel il n'avait bien certainement pas songé, Bourget se sent peutêtre repris d'une de ses frénésies d'antan, mais cela ne durera pas. Le public ne pourra jamais lui donner la gloire qu'il mérite, et à laquelle il a conscience d'avoir droit.

Vous, vous êtes sage et, pierre à pierre, vous édifiez lentement et solidement la pyramide qui suj>portera votre buste à la barbe bien soignée.

Voilà des idées gaies, n'est-il pas vrai?

Nous partons pour Bade vers la fm du mois. Ma vie est toujours la même. On vient de m' offrir un congé de quinze jours que je n'ai pas pris pour ne pas déranger l'Impératrice dans ses habitudes. En août, j'aurai deux ou trois mois. Je travaille un peu de tout. Je Us, j'écris, mais, surtout, je pense. Ce

changement d'atmosphère civiUsée m'a retourné le cerveau comme on retourne une omelette. Et je note, je note toujours. Mais je n'écrirai jamais rien sur les gens que je vois en tant que personnes. Mais j'utihserai mes notes psychologiques en les transposant.

La Princesse royale avait simplement mal aux yeux, un orgelet, pendant ces semaines. Mais maintenant on la voit sortir. Je vous félicite pour le Menzel qu'elle vous a envoyé.

A ce propos, les échos de Berlin m'ont appris que votre ami M. de Seckendorfî faisait du paysage. Pourrait-on voir?

J'ai été visiter une exposition dans la Commandantenstrasse : il y avait peut-être une ou deux bonnes toiles et un tableau sans valeur d'Eugène Chaperon fourvoyé là je ne sais comme.

Vous me parlez tant du Salon. Avec le Puvis» Renan, Blanche, Manet, Bonnat. Hélas 1 Je n'en verrai que le catalogue illustré et c'est maigre, bien maigre.

Au revoir et merci de ne pas m'oubher et de votre bonne lettre.

Votre

A M. CHARLES HENRY

Berlin, dimanche [16 avril 1882].

Mon cher Henrv

Que devenez- vous ? Que devient le poète de la rue Denfert? Kahn vit-il toujours, ou bien a-t-il émigré, sa barbiche en avant, vers un monde meilleur ?

Je lis du Maxime, beaucoup de Maxime du Camp, l)eaucoup de l'Henry Gré ville. Et aussi du Huysmans.

Avez-vous lu la merveilleuse chose que Bourget a publiée sur Renan dans la Nouvelle Revue"!

Pendez-vous, brave Henry, vous avez laissé découvrir par un autre le Cantique des Cantiques de Bossuet?

Je voulais vous écrire tout simplement pour vous reprocher votre silence (êtes- vous malade?)

et vous prévenir que mercredi prochain nous partons pour Bade.

Ma nouvelle adresse : J. Laforgue, auprès de Sa Majesté V Impératrice-Reine, Maison Mesmer, à Bade.

Heureux. Vous allez voir le Salon. Je vous recommande uniquement l'envoi d'un ami qui sera bientôt le plus grand, le plus original des peintres de l'Allemagne. Il s'appelle Max Klinger. Il envoie un tableau intitulé Circé et quatre eaux-fortes étonnantes.

Je fais un travail sur son œuvre d'aquafortiste déjà considérable. Si vous avez un ami salonnier, on des journalistes, menez-les devant et obtenez, si possible, des lignes de réclame. Klinger est un grand sauvage qui ne fera jamais ses affaires.

Adieu, mon ami. Bonjour à toutes mes connaissances.

Où sont nos soirées rue Séguier et rue Berthollet ? Nos promenades rue de l'Abbé-de-l'Epée, ou boulevard Port-Royal, et la fête de l'avenue des Gobelins, avec vos singulières causeries. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de travailler pour Paris et d'attendre juillet ou août où j'irai vous voir. Adieu.

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Wiesbaden, samedi [22 avril 18821.

Mon cher ami Henry,

Comme vous devez m'en vouloir. Mais si vous saviez dans quel trou de spleen j'enfonce, j'enfonce...

J'ai reçu votre « éloquente » lettre au moment de quitter Berlin. Je suis ici depuis deux jours. Je voulais répondre à vos conseils, mais je ne puis retrouver votre lettre dans mes malles à peine défaites, car nous ne restons ici que jusqu'au 29 avril.

Je m'ennuie, voilà tout. Je sens le vide de tout, de l'amour, de la gloire, de l'art, de la métaphysique.

Il est des jours où l'on s'égaie à se dire que l'universelle vie n'est qu'un kaléidoscope transitoire, — et à d'autres jours que, sans la rétine de

nos cerveaux humains^ ce kaléidoscope ne serait que vibrations.

Mais à d'autres...

Et moi j'en suis là.

Je n'écris guère, mais je pense énormément, — et je suis bien persuadé que je m'ennuie réellement et incurablement, et que je ne racle pas quelque guitare littéraire.

Vous qui avez traversé Spinoza et Berkeley, vous qui êtes allé au fond de la pensée humaine, qu'en dites-vous ? Avez-vous traversé cette crise Spleen ?

Je vous entends, mais quoi ? Je ne suis plus anémique. Je n'ai plus mes palpitations. Je n'ai pas de soucis matériels. Je n'ai rien à faire. Je respire un air qui n'a jamais circulé à la Nationale. Je ne désire rien, rien.

Mais, voilà, je m'ennuie, parce que je vois que tout est vide et mensonge et apparence et spleen.

Si vous me trouvez ridicule, c'est que je ne me serai pas bien exprimé, ou que je n'ai rien dit, croyant avoir tout expliqué.

Voilà une étrange lettre. Je vous remercie des timbres (1).

(1) Pour la collection de son domestique.

Quand le poète de la rue Denfert m'écrira-t-il et me consolera-t-il ?

Pourriez-vous avoir un catalogue des œuvres à Veau- forte de Chifflart avec des prix ?

Il me tarde de vous revoir. Voulez- vous que je vous envoie des vers ?

Je voulais écrire à Kahn. Vous me donnez son adresse, je crois; mais je ne retrouverai pas votre lettre avant mon installation à Bade.

Je suis en train de dessiner le modèle d'un lit funèbre que je me ferai faire quand j'aurai un chez moi à Paris. Carré, vaste, drapé de velours noir avec un dais de velours noir frangé d'argent sur quatre colonnettes drapées de noir et surmontées de ces énormes houppes noires qu'ont les chevaux aux enterrements de l^e classe à Paris, etc., etc.

Je m'étonne de ne vous avoir jamais dit que mon frère n'était pas à Paris, mais à Tarbes... (1)

Mais il vous connaît déjà et l'on se verra à Paris. Il travaille. Je crois qu'il fera quelque chose, mais il n'a pas encore trouvé son optique à lui. Adieu.

Écrivez-moi. Je vous serre la main, parlez-moi de vous.

(1) Son frère Emile Laforgue qui se consacrait à la peinture.

A CHARLES EPHRUSSl

Wiesbaden, 26 avril 1882.

Cher Monsieur Ephrussi,

Je suis à Wiesbaden depuis bientôt une semaine. Et je m'y ennuie, je m'y ennuie ! Vous qui avez été partout et même ailleurs, vous connaissez Wiesbaden, n'est-ce pas?

Je n'ai d'autre distraction, — ne pouvant travailler, car pas installé, n'étant ici que pour dix jours, — que d'aller courir à travers les coteaux, les petits bois. Je me grise de verdure, je note des coins et les sensations y correspondantes. Je fais des kilomètres et des kilomètres.

Les sapins me vont au cœur. Tout est déjà vert ici, mais rien à lire.

J'ai à la fin mis la main sur la dernière Gazette

des Beaux- Arts et votre article (l)est vraiment étonnant comme langue, — il est vrai que vous êtes russe.

Vous souvenez-vous quand vous me reprochiez de sacrifier à de Goncourt ? Et vous y voilà. Votre vue d'ensemble sur l'art hollandais est vraiment étonnante (entre parenthèses, je ne vous savais pas si amoureux des intérieurs hollandais et des ciels pluvieux). Vous avez surtout un passage avec des touches où l'on sent le paysagiste qui est resté en vous, la mer plate, les dunes, les grèves cendrées, les brises du Zuyderzée, les taches douces des promeneurs, les blancs gras et savoureux.

Pourquoi n'avez-vous pas écrit le livre que Havard vient de pubher (il y a déjà des mois) chez Quantin dans la série de V Enseignement des Beaux- Arts'^ Je n'ai pas vu votre nom sur le catalogue d'ouvrages en préparation.

Je suis heureux de voir que vous aimez Ruysdaël qui, n'en doutez pas, est le plus grand paysagiste qu'ait produit la terre — après Guillemet.

Puis vos lignes sur Backuysen et Rembrandt.

Une chose à faire frémir, c'est les sonnets d' A. Montaiglon. Je me souviens de celui que vous m'aviez

(1) Deuxième article sur Les Dessins de la collection His de la Salle (Gazette des Beaux- Arts, 1" avril 1882).

fait lire sur la sanguine et la pointe d'argent à vous dédié. C'est un des mieux. Mais que de mauvais vers !

J'ai entendu :

Le soleil, poignardant la rose de son glaive, Enfiévrant les vitraux du mirage du rêve, Les verse en mosaïque au pavé froid et nu.

Et celui sur le Baiser de Michel- Ange ? Ce Baiser est la chose la plus sublime que la planète ait encore produite en fait d'amour.

M. Bernstein vous a-t-il dit beaucoup de mal de moi ? Il m'en veut de lui avoir fait admirer deux ou trois pages des Fleurs du Mal.

Spleen, spleen, spleen...

Rien de nouveau sous le soleil.

Quand paraissent les Aveux de Bourget ?

Et Pot-Bouille'! Je l'ai lu en une journée de chemin de fer, de Bedin à Wiesbaden. Ce ne sera pas son chef-d'œuvre, n'est-ce pas?

Votre

Jules Laforgue.

A CHARLES EPHRUSSl

[Baden-Baden, 1" mai 1882].

Cher Monsieur Ephrussi,

C'est aujourd'hui lundi. J'ai lu votre lettre avanthier samedi au soir en arrivant ici (Bade, maison Mesmer) où votre lettre m'avait précédé.

Votre lettre était adressée à Berlin, où je n'étais plus, ayant passé dix jours à Wiesbaden avant de venir ici.

Je vous remercie d'avoir songé à moi pour parler de votre livre dans la Gazette- Je voulais vous le dire tout de suite, mais figurez-vous qu'ici, le dimanche, la poste reste fermée tout le jour, et qu'il n'y a pas moyen de se procurer un timbre-poste.

Mais je me suis déjà mis au travail. J'espère que vous serez content de ce que je vous enverrai. Quelque chose digne de votre livre et digne du

temple de la rue Favart où préside M. Lostalot (1), assembleur des nuages et projecteur d'éclairs.

Les huit pages vous seront remises le 12 mai exactement — à moins d'un vol des Postes.

Ce que vous me dites comme points sur lesquels insister m'aide beaucoup. Si vous avez encore à préciser des points, faites. Ma machine n'en sera que mieux. Et encore une fois, merci de ce début que vous me procurez. Je vous dis adieu. Ce travail va me désespleeniser pour un mois. Et d'ici là les Aveux (2) auront paru. Nous avons ici dans le Kursaal un cabinet de lecture auquel je n'ai pas encore rendu visite, mais où j'espère trouver la

Gazette.

Dans quel travail êtes-vous plongé ? Un tirage à part de votre His de la Salle ? Vos portraits ? Avez-vous de nouveaux impressionnistes ? Dans toutes les villes, je crois, ici, il y a une Kunst Ausstellung permanente. Mais on n'y voit jamais rien, rien. C'est lamentable et sanglotant. M. et M"^^ Bernstein sont-ils rentrés sous leur tente? Toute votre famille se porte-t-elle bien? Avezvous de la verdure au Parc Monceau? Et plus de

(1) A. de Lostalot, secrétaire de la rédaction de la Gazette des^ Beaux-Arts.

(2) Recueil de poèmes de M. Paul Bourget.

maçons, de plâtriers, de charpentiers brutaux dans votre rue, avec l'horrible marchand de vins d'en face? Les fleurs et les oiseaux de votre robe japonaise (ou autre) ont-elles toujours leur fraîcheur ?

Adieu.

Votre

Jules Laforgue,

A M. CHARLES HENRY

Bade, lundi [1" mai 18821 Maison Mesmer.

Mon cher Henry,

Je viens vous déranger de votre quartier (mais votre quartier n'est-il pas plutôt celui de la rue Richelieu?) pour vous demander un petit service.

Voudriez-vous aller 4, rue Gluck, aux bureaux de VArt de la Mode (au 1^^") prendre un numéro de septembre dernier. C'est un où il y a quelque chose de moi (1), mais je le veux surtout pour les planches de modes, prenez donc garde qu'on ne les enlève pas du numéro. Cela vous coûtera 10 francs, je crois, que je vous renverrai. Bien que cette machine ne m'ait pas rapporté le premier sou des 25 francs que le directeur m'en avait promis.

(1) Le numéro de septembre 1881 qui contenait une ballade de Laforgue : Ballade du Retour. (Cf. Poésies, tome H. Appendice.)

Merci d'avance.

Et n'avez- vous pas reçu ma lettre de Wiesbaden? Pourquoi le poète de la rue d'Enfer ne m'envoiet-il pas la photographie que je lui avais demandée et pourquoi ne m'écrit-il plus ?

Mai, juin, juillet, trois mois et j'irai vous voir,, vous et votre salon. Ne publiez- vous rien? Gela me semble bien extraordinaire.

Tenez-moi au courant.

Comment va le baron de Jaurù? Je fais pour la Gazette des Beaux- Arts quelques pages sur V Albert Durer de Charles Ephrussi.

Spleen, spleen. Comme la vie est vide, surtout ici. Je vous assure que je regrette ma vie de Paris. Bien qu'il soit plus avantageux pour moi d'être bien nourri, d'avoir de l'argent, des loisirs, de voyager, de respirer du bon air.

Heureusement j'irai passer un mois à Paris.

Écrivez-moi, je vous en supplie.

Adieu.

Jules Laforgue.

Donnez- moi l'adresse exacte et fixe de l'illustre Gustave (1). Je voudrais bien lui écrire.

(1) Gustave Kalin.

A M. CHARLES HENRY

Bade, vendredi [5 mai 1882].

Mon cher Henry,

Je viens de recevoir votre lettre et un peu après le numéro en question de VArt de la Mode. Merci. Et aussi l'adresse de Kahn. Je vais lui écrire.

Votre lettre est drôle, drôles aussi sont les précédentes ! Vous me paraissez bien heureux !

Je trouve la photographie que vous m'envoyez un peu vieille. Elle est assurément plus jeune que cela. Mais quelle bouche curieuse. Je me rappelle ce sourire et ces yeux fous et des sensualités dans les ailes du nez. Avec cela une gorge enfantine. Aimez-vous les gorges plates, très plates ? Non pour la raison de Louis Bcuilhet :

On est plus près du cœur quand la poitrine est plate,

mais par goût dépravé pour les maigreurs? Les vierges de Memling vous ont-elles parfois fait rêver au Louvre ?

Comment vous êtes-vous procuré cette photographie ? Quand paraîtra le volume en question ?

Comment vous portez- vous ?

Tout ceci est un peu incohérent.

Songez -vous toujours à notre anthologie du renoncement ?

Je parie que vous n'allez pas souvent au Salon. Quand Kahn(l) fichera- t-il le camp de ses camps ? Mais je vais lui écrire.

Spleen, toujours. Vos raisons ne me valent rien. Je suis revenu de tant de choses. Guitare. Toutes les littératures me paraissent nulles jusqu'ici. Quelques pages de V Imitation, quelques pages de la Tentation de saint Antoine, et en somme une anthologie du renoncement. Non, vos raisons ne me valent rien.

Vous me dites : aimez. Je ne puis pas. Du cœur, je ne puis plus, et cela seul ne serait pas de l'amour. De la tête, oui. Mais ce ne serait pas de l'amour non plus, et la femme qui m'inpirera un amour de tête, où est-elle ? Des sens. Moins que du

(1) M. Gustave Kahn faisait à cette époque son service militaire en Tunisie.

reste. Chez moi les désirs ne viennent pas d'un trop plein de l'organisme; quand je m'ennuie des heures, je me figure que j'ai des désirs, mais ce sont de faux désirs.

Et je m'embête, voilà.

Heureusement j'aime les vers, les livres, les

vrais tableaux, les bonnes eaux-fortes, des coins

W de nature, des toilettes de femmes, des types

imprévus... Bref, tout le kaléidoscope de la vie.

(Mais on est fmi et bien misérable au fond quand la vie n'a pour vous que l'intérêt d'un kaléidoscope, n'est-ce pas?

Et puis : on ne sait rien.

Sur ce, adieu. Écrivez-moi.

Serez- vous à Paris en juillet et août?

A CHARLES EPHRUSSI [12 mai 1882] Bade (toujours) vendredi.

Cher Monsieur Ephrussi,

Je viens de terminer, il y a un quart d'heure, la besogne en question (1) et je l'ai mise juste à huit heures dans le Briefeinwurf . Cette lettre ne partira que demain matin.

J'avais commencé ce travail avec enthousiasme. Je l'ai terminé avec hâte d'en finir. Je vois que je ne suis pas encore capable d'écrire un article d'art, et qu'avant de songer à faire un Salon, je devrais en faire d'abord un ou deux pour moi seul comme étude. Et dire que si l'an dernier on m'avait offert un Salon à faire dans une feuille, j'aurais effrontément accepté.

(1) L'article sur V Albert Durer de Charles Ephrussi pour la Gazette des Beaux- Arts (publié dans la livraison du V^ juin 1882 de cette revue).

Il faut que vous sachiez que je ne suis pas très enclin à la modestie, au moins en ai-je conscience, c'est déjà beaucoup.

Figurez-vous, en outre, que je ne sais pas si c'est parce que je fume depuis que je suis en Allemagne (pas cependant énormément) ou quoi, mais le mot juste ne me vient plus ou me vient après des tortures... Et ce pauvre Gill?

Enfm, puisse cette besogne paraître. Je vous remercie de me l'avoir procurée, et du moins elle m'aura forcé à relire attentivement votre énorme livre.

Si par hasard les cinq feuilles ne suffisaient pas, il serait possible d'allonger par ci par là, par exemple, citer votre description du. Bain de femmes, etc. Avons de voir. — J' ai passé 1 a soirée d' avant-hier avec M. de Seckendorfî. Au moins en voilà un, aimable et intelligent. Ils sontraresici, je vous prie de le croire. Nous avons causé d'art. Il a beaucoup couru avec vous. Il m'a parlé du Salon. Nous avons feuilleté mes exemplaires de la Trilogie, du Pisano, vos Laques, etc. qu'il ne connaissait. Après avoir revu Londres et Paris avec leur fièvre artistique, il rentre dans Berlin — déjà écœuré de la nausée qui l'y attend.

Connaissez- vous Bade? C'est d'une banaUté comme décor de paysages et comme ville de plai-

sir ! ! ! C'est à mourir ! 1 ! Je vais tous les jours à cette Conversation décorée par des peinturlureurs à quatre sous. Je vais au Cabinet de lecture où je cherche les bons morceaux que l'on peut glaner dans une collection du Graphie. — Le « beau monde » se promène dans le jardin écoutant la musique. Pas une toilette ! La civilisation y est à ce point avancée qu'on ne peut se promener dans les rues ou le jardin avec un chapeau haut, même correct, que tout le monde ne s'étonne, — à moins qu'on ne soit un très vieux vieillard.

J'ai vu un catalogue du Salon et j'ai un vague soupçon que la" toile de Max Klinger a été refusée. • — Que dites-vous du moins de ses eaux-fortes? C'est curieux d'idée, quoique pénible, trop préparé et sabré, pas avec assez de bravoure. C'est cependant, à le prendre en bloc, un curieux tempérament.

Je possède une Imitation de Jésus-Christ etV Ethique du grand Spinoza, et je m'en nourris dans mon cœur solitaire, dédaignant les splendeurs dé ce Bade où les librairies n'ont que des romans de Dentu et n'ont pas pu encore me faire envoyer les Aveux, que j'espère cependant pour demain matin.

Votre

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Bade, lundi [15 mai 1882].

Mon cher Henry,

J'ai un sale papier à lettre huilé sur lequel la plume ne mord pas. Je prends cette feuille, ousque vous verrez dans le bas un dessin de moi. Votre lettre m'a fait grand plaisir et elle est, comme vous le dites, un bon témoignage de confiance et d'amitié. Causons souvent ainsi, en attendant nos soirées d'été, nos conversations de dégoûtés de la femme et de la femelle.

A Berlin, j'ai été assez heureux pour avoir un camarade, un Belge, un pianiste de grandissime talent mais qui n'a que dix-sept ans (1) et qui me laissait l'accompagner dans ses idylles à deux marks cinquante pfennigs. Je déteste les mots crus,

(1) C'est de Théophile Ysaye, le frère du violoniste Eugène Ysaye, qu'il s'agit.

j'aime rester chaste, j'adore certaines conversations, bref, j'aurais été bien heureux de connaître Baudelaire et d'être son inséparable, vous me comprendrez, car je crois que vous êtes ainsi, aussi. C'est pourquoi un projet vient de me naître. Vous me parlez d'un voyage en Italie, ces vacances; voulez-vous que nous le fassions ensemble ? Avec mille francs chacun. Qu'en pensez-vous? Nous avons deux mois pour y penser. — Pensez-y.

Pour revenir à elle, parlez-moi de son langage, de ses gestes, comme vous en parleriez à un vieux polisson très chauve. Je vous en prie. Et envoyez-moi une photographie un peu neuve, et dites-lui de m'écrire. A Berlin, j'ai assisté à une histoire de femme, une histoire d'adultère épique, avec des détails inouïs. A dîner, la dame en question était exquise. Je m'en léchais les doigts et je prenais des notes. J'y ai dépouillé chez un artiste la correspondance de trois amours; des notes. — Avez-vous lu Pot-Bouille ?

La femme ne m'excite ni le cœur, ni la tête, ni les sens, — peut-être les sens, mais cinq minutes toutes les deux semaines à peu près.- Mais pour ma part, je ne me suis jamais dit : Voilà une femme désirable, faisons-lui la cour. Si j'avais des idées sur une femme, ce serait pour la pos-

séder, pas pour autre chose. Et posséder une femme me tourmente si rarement et si peu, que je n'irai jamais dresser des batteries, faire un siège, épier des sourires, etc., etc.

Quand écrirons-nous quelque chose ensemble ?

Je suis très embarrassé d'avoir pris cette grande feuille blanche et je ne sais comment remplir le verso.

Vous me demandez des vers. Je vous en envoie, au hasard. Je n'ai en ce moment aucune idée fixe en poésie. Je suis dégoûté de mon volume, parce que je me dis : Ça n'est pas ça.

Quoi? Je ne sais encore. En attendant, je versifie par ci par là, au hasard, sans avoir une œuvre.

Vous trouverez dans cette feuille un sonnet de 1880 (1), c'est le ton et le sujet de ce que j'appelais jadis « mon volume » : Les Spleens Cosmiques je crois, dans lequel une belle consommation de Soleil.

Ce volume, vous ne le connaissez pas dans sa note aiguë (entre autres une série de pièces à Notre- Dame, avec le Crucifié). Je voudrais vous le faire connaître dans cette note, mais il faudrait recopier, tirer un texte net de brouillons, et cela m'est impossible pour le moment, j'en suis dégoûté : à cette

- (1) Probablement le sonnet intitulé Encore à cet astre. (Cf. Poésies, t. L, Le Sanglot de la Terre.)

époque je voulais être éloquent, et cela me donne aujourd'hui sur les nerfs. — Faire de l'éloquence me semble si mauvais goût, si jobard !

La chanson du Petit Hypertrophique est une chose de l'époque où je vous ai connu. Amitiés à la lune a été rêvé dans le Thiergarten à BerUn, comme pendant à mes Soleils remis à leur place, dédié à vous et à Kahn. Le Spleen des nuits de juillet est aussi de Berlin (1).

Je voulais vous envoyer aussi une chose drôle et très douce sur les jeunes femmes enceinteSy ce sera pour la prochaine fois,

Mais comme je vous dis : je ne sais pas ce que je voudrais que fussent des vers et des poésies.

Avez-vous lu les Aveux de Bourget ?

Je vais vous dire Adieu. Il faut que je relise Carême pour le commencer ce soir. Mais je vais me mettre à rêver à notre voyage en Italie. Avez-vous lu les Quatre petits romans de Richepin ?

Ecrivez-moi long. Causons vers — femmes — et renoncement.

Envoyez-moi la photographie en question.

Jules Laforgue.

(1) Poèmes que l'on trouvera dans le Sanglot de la Terre. (Cf. Poésies, t. I.)

, A M. CHARLES HENRY

Bade [5 juin 1882J.

Mon cher Henry,

N'avez-vous pas reçu ma lettre? une longue lettre ? Pourquoi ne me répondez- vous pas ? Êtesvous malade et plus à Paris ? Que devenez- vous ? Je ne sais rien de rien.

Nous quittons Bade après-demain, mercredi 7 juin. Nous allons à Berlin. Nous y restons une semaine. Et de là nous allons à Coblentz (château).

Je me demande pourquoi je n'ai pas reçu de réponse à ma longue lettre avec des vers. Sont-ce les vers qui vous ont cassé bras et jambes, ô homme maigre et difficile ?

Sachez que je m'ennuie horriblement. Je mène une vie stupide. Je passe mon temps à châtrer des livres peu intéressants. Et à contempler des sapins en attendant la 5® incarnation de Vishnou. .

Publiez- VOUS quelque chose? quelques petites, fables inédites de La Fontaine ? hein ?

Écrivez- moi. Ne serait-ce qu'une page. Encore un mois et demi et j'irai vous voir, et nous ferons nos promenades,

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange.

Aurons-nous l'illustre Kahn ?

Je ne vous envoie de bonjour pour personne puisque tout le monde m'oublie, mais j'attends une lettre. Je suppose que vous n'avez pas été pris dans, les troubles du Quartier Latin.

Adieu.

Jules Laforgue.

A Mfne MULLEZER

Coblentz, lundi [juin 1882].

Chère Madame, cher poète, chère oubheuse, etc., etc.

Je ne vous confierai pas que je m'ennuie prodigieusement, ici comme partout. — Cela va de soi. — Je loge près de la chapelle anglaise du château et passe mes dimanches, comme hier, à travailler, rideaux tirés, en écoutant les éternelles et très lamentables litanies accompagnées par l'orgue; cela dure deux heures, pendant lesquelles je suis accablé de tristesse, je renais ma vie, ma triste vie, je songe aux cloîtres. — Puis les voix se taisent, je me mets à la fenêtre et je vois sortir toute la colonie anglaise de Coblentz, entre autres un pensionnat de young ladies en toilettes exquises, tout pUssés et bouillonnes, adorablement maigres et

plates, et je me prends à rêver de flirtation sur des plages mondaines, le long de la mer retentissante.

Puis je m'ennuie, je m'ennuie. Mais j'adore Goblentz; autant j'abhorre Bade. Le décor dans lequel la Moselle se jette dans le Rhin est une chose unique pour les yeux tristes. Un chef-d'œuvre qui attend un Guillemet. Mais il n'y a pas de Guillemet en Allemagne.

A propos d'art, et à propos d'un mauvais article dans la Gazette des Beaux-Arts (1), il faut que j'envoie à cette revue une correspondance tous les mois sur l'art en Allemagne. Cela ira comme cela ira.

Et vous, que faites- vous ? En attendant notre volume, pourquoi n'écrivez- vous pas un roman, une nouvelle ? Les lauriers de M. Gréville, de M"^® Bentz:on, Ghaudenaux, Craven, ou Garo, ou Guida, ne vous ont-ils jamais empêché de dormir? Et ceux de la Gennevraye ?

En ce moment je suis dans un état considérablement lamentable. Je ne vois que le côté plat, sale de la vie. Et tout ce que j'écris s'en ressent, en est imbibé, comme le poumon du fumeur s'imbibe de nicotine.

(1) L'article sur l'Albert Durer de Charles Ephrussi, article dont Laforgue n'était pas satisfait.

Et voilà. Je n'ai déclaré d'amour à aucune famme, car c'eût été mentir.

Vous parlez toujours de vos mystérieuses souffrances. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse ? Vous avez un charmant nid dans un quartier tranquille, vous faites des vers, vous aimez les roses, Courbet vous intéresse, vous chantez, etc. — Pourquoi n'êtes- vous pas heureuse ? ô Muse, ô primadonna I

— Et vos petits chiens ?

Votre

Jules Laforgue.

A M. r CHARLES HENRY

Coblentz, jeudi [22 ou 29 juin 1882].

Mon cher Henry,

J'ai reçu votre lettre hier. Je suis très fou de ce que vous me citez de ce volume d'Antoine Gros. 11 y a là beaucoup (Tait, n'est-ce pas? Peut-être prendrez-vous cela pour une critique. Vous auriez tort. Enfin, moi, j'aime beaucoup cet art-là. L'an prochain nous aurons peut-être autre chose, une autre formule. Affaire d'humeur, de nerfs.

Ce que vous me dites des miens m'a enchanté. Mais je ne suis pas encore bien raffiné en fait de facture; j'entrevois toute une symbolique des coupes, mais hélas I

A ! çà,'mais vous colportez donc mes vers ! Où donc les avez- vous lus ? Et qu'est-ce que ce voyage dont vous parlez ? Et le volume du poète de la rue Denf ert ?

Les Heures pâles, cela paraîtra- t-il avant que j'aille à Paris?

Vous n'avez lu qu'une pièce des Aveux deBourget. Je vous assure que c'est un livre étonnant, et que le monsieur est un monsieur extraordinaire et unique.

Quand donc me direz-vous ce qui en est de vos visites rue Denfert où vous faites croire que j'ai iaissé des regrets ?

Qu'est-ce que c'est que ces ennuis financiers qui vous forceront à aller à la campagne en juillet ?

Enfin, il est assez probable que je serai à Paris fin septembre et peut-être commencement octobre.

Ah ! oui, si nous pouvions faire ce voyage en automne, ce serait une belle note dans notre vie î Mais il m'est impossible d'y songer. En octobre je reviendrai à Bade, puis de là à Coblentz, et en décembre à Berlin. Impossible.

Vous ai-je parlé de Coblentz? Non, c'est une ville que j'adore. Il y a des ruelles extraordinaires, des maisons à pignon, un vieux pont gigantesque ^ux piles duquel poussent des arbustes. Et les quais, la manœuvre des radeaux, etc. J'apaise toutes mes nostalgies de bonhomme né dans un port de mer (1).

(1) Jules Laforgue était, rappelons-le, né à Montevideo.

Quand écrirez-vous un roman? Quand?

Que voulez-vous dire par : « En ce moment je suis en veine d'acquérir la réputation de jeune homme obligeant ? »

Votre admirateur aussi.

Jules Laforgue.

A M"»* MULLEZER

*Coblentz, dimanche [2 juillet 1882].

Chère Madame,

Hier soir, à dix heures, je reçois un télégramme. Je n'ose l'ouvrir.

Vous savez que le télégraphe a été inventé pour annoncer les malheurs. Pendant un quart d'heure, je suis resté dans des angoisses devant ce papier pUé en quatre, me disant : il vaut mieux aller me coucher, demain je l'ouvrirai. Et je me suis décidé à l'ouvrir. Je l'ai lu, puis je l'ai épelé. Jugez de ma joie I

Or, Madame, vous n'êtes pas sans savoir que l'effet le plus ordinaire d'une grande joie succédant à des angoisses exagérées, est de paralyser, pour un

temps plus ou moins long, les facultés qui sont le temple de la mère des Muses, Mnémosine.

J'ai nommé la Mémoire conservatrice des sonnets. Vous voyez le reste d'ici. Vous ordonnez et je suis trop heureux de recevoir des ordres de vous. Mais avouez que, pour le premier que je reçois, je n'ai pas de chance.

Enfm, attendons des jours meilleurs.

Toutefois quoique vous ne m'en veuillez pas je vous envoie un autre sonnet, sorti je ne sais d'où de mon être et je ne sais comme et je ne sais pour qui.

Sieste éternelle

Le blanc soleil de juin amollit les trottoirs. Sur mon lit, seul, prostré comme en ma sépulture (Close de rideaux blancs, œuvre d'une main pure). Je râle doucement aux extases des soirs.

Un relent énervant expire d'un mouchoir Et promène sur mes lèvres sa chevelure Et, comme un piano voisin rêve en mesure. Je tournoie au concert rythmé des encensoirs.

Tout est un songe. Oh I viens, corps soyeux que j'adore. Fondons-nous, et sans but, plus oublieux encore : Et tiédis longuement ainsi mes yeux fermés.

Depuis l'éternité, croyez-le bien, Madame, L'Archet qui sur mes nerfs pince ces tristes gammes Appelait pour ce jour nos atomes charmés (1).

Voilà, illustre Sanda : sur ce, je vous baise le bout des doigts : sans que cette faveur (que je m'octroie) me fasse oublier que votre télégramme n'est pas une lettre et que vous m'en devez une longue.

Votre

(1) Ce sonnet figure également dans le Sanglot de la Terre, (Cf. Poésies, t. I.)

A M^M MULLEZER

Coblentz, jeudi [13 ju:llet 1882|.

Étrange et Chère Madame,

J'espère que ma lettre arrivera avant votre départ.

J'avais peur, devant votre silence, que ce sonnet ne vous eût fâchée.

Il n'en est rien (1). Quand nous fâcherons-nous un peu?

Dans une semaine, je serai probablement à Paris. Pour que vous ne me mettiez pas à la porte, je vous envoie votre sonnet.

N'allez pas devant ces vers-ci, O spécimen du faible sexe, En un accent très circonflexe Courber votre divin sourcil.

(1) Hélas 1 [Note da Laforguel.

Vous habitez une âpre rue Vouée à Denfert-Rochereau, Mais d'ignorer quel numéro Toute mon âme est fort férue.

Vous chantez comme un bengali,

Un bengali bien égoïste

Qui ne veut plus qu'être un artiste, '

Et tenir le reste en oubli.

Ah I triste, triste, triste, triste.

Oh 1 Sanda, Sanda Mahali I

Je VOUS envoie la chose, parce que je veux vous voir.

Et je veux vous voir parce que je veux que vous publiiez un volume de vers qui soit meilleur que ceux de toutes les dames de chez Lemerre ou autre.

Ce dont je doute moins que jamais après avoir lu la pièce que vous me donnez dans votre lettre.

A bientôt.

Votre

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Toujours Coblentz [12 juillet 1882].

Mon cher Henry,

Le supplément de la Gazette a donné, samedi,^ ma première correspondance sur une exposition berlinoise (1). .

Je fais beaucoup de vers. Mais j'ai moins que jamais l'envie de publier un volume.

Aujourd'hui les vers ne sont plus que pour être lus en petit comité, de ci de là, pour les seuls initiés.

Il faut écrire des romans. J'en écrirai, cela fait de la copie. Et des ouvrages d'art pour devenir,.

(1) Jules Laforgue parle de son article sur l'Exposition de l'Union artistique de Berlin paru, le 8 juillet 1882, dans la Chronique des Arts et de la Curiosité^ annexe de la Gazette des Beaux- Arts.

LETTRES 1881-1882 17î>

dans mon pays, un fonctionnaire d'art quelconque, au Louvre ou dans un ministère.

Ah! si je savais dessiner, si je savais le métier proprement, ce serait peut-être là ma voie. Je voudrais bien que mon frère donne sa note (s'il en a une) en peinture.

A propos, il se pourra, il est presque sûr, que mes congés soient bouleversés. Je crois que le 20 de ce mois on me donnera quinze jours de congé; puis j'irai à Babelsberg avec la cour, puis à Bade, et ensuite on me donnera encore un mois en octobre^

Qu'en dites-vous ?

Quinze jours de congé c'est trop peu pour aller à. Paris vu l'état de mon budget. Alors qu'il me faudra y aller deux mois après et pousser jusqu'à Tarbes.

Que faire de ces quinze jours ?

Je ne veux pas les passer en Allemagne. Je crois que j'irai à Bruxelles où j'étudierai les musées pour me mettre la conscience en tranquillité.

Peut-être cependant irai-je les passer à Paris. La tentation est si forte, aller voir votre lustre.

L'homme propose et les appointements dis-^ posent.

Et vous, que ferez- vous ? Où serez-vous ?

Je vous serre la main.

Votre Jules Laforgue.

A M^<' MULLEZER

Toujours Coblentz, mardi [18 juillet 1882].

Madame qui êtes mon amie,

Vous savez qu'il y a des moments bien durs dans la vie des peuples.

Bref, je ne serai à Paris ni dans huit jours ni dans vingt.

Tout est bouleversé.

Nous quittons Coblentz mardi prochain pour Hombourg, près de Francfort-sur-le-Mein. Nous y restons quinze jours, et alors nous allons à BajDelsberg, résidence près de Berlin.

Je ne serai à Paris qu'en septembre.

Est-ce un bien ?

Est-ce un mal ?

C'est. — Voilà tout.

C'est le raisonnement que je fais maintenant en toute chose.

Votre lettre est charmante.

Mais la vie m'a appris à être très peu fat.

Que veut dire : « Vous allez donc quitter les jeunes filles maigres que vous voyez à travers vos vitres ? »

Que veut dire ce mot vitre? Est-ce une allusion blessante au terne, à l'incolore de mes yeux? Heureusement que la vie m'a appris à être très peu, très peu fat.

Me soupçonnez-vous d'être amoureux? Je n'ai nulle photographie de femme, devant moi, sur mon bureau.

Nulle photographie de femme.

Vous voulez que je réponde longuement à votre lettre.

Elle est charmante votre autre lettre. Je croyais vous l'avoir dit.

Non ? Alors je vous le déclare : Elle est charmante votre autre lettre.

Vous devez me trouver passablement nul, en ce moment-ci, n'est-ce pas ?

Votre autre pièce de vers est très bien, sauf les réserves. Elle est bien parce qu'elle n'a ni commencement, ni milieu, ni fm.

-i» «fî •!• r|5 "1 O

Je rêve de la poésie qui ne dise rien, mais soit des bouts de rêverie sans suite. Quand on veut dire, exposer, démontrer quelque chose, il y a la prose.

Avez- vous lu les Aveux de Bourget? Un livre de génie.

Votre pièce a un joli rythme :

Quand Tautomne viendra détacher le pétale Des roses du Bengale.

Pourquoi n'avez- vous pas mis : les pétales?

Ne craignez jamais de faire rimer un mot pluriel avec un mot sans s. Moi, il y a longtemps que je ne me gêne plus. La rime est surtout, est exclusivement pour l'oreille.

Mais vous avez des vers adorables et tout à fait à vous, neufs.

Son corps, croissant d'argent de mes nuits d'insomnie.

C'est là une trouvaille.

C'est grâce à de pareils vers qu'on vous pardonne presque de faire rimer horizon et rayon, et ce vers rococo classique :

Et j'entremêlerai dans un hardi mélang,e

Maintenant :

...et de ce lambeau d'améthyste Lui faire un regard triste.

Est une trouvaille charmante.

Mais pourquoi, mille fois pourquoi, quand vous êtes poète, parlez- vous de sirène, et de Circé, etc.?

Parlez donc d'hommes î

Bien que vous en soyez revenue, je ne sais cependant si vous y êtes allée ni me permets de le savoir.

Si j'étais femme, j'écrirais des vers d'amour, des variations sur le Cantique des Cantiques qui affoleraient Paris.

Sur ce, au revoir, écrivez-moi, je suis très pressé. Ne m'oubliez pas et envoyez- moi la photographie de la nommée Sanda Mahah. J'espère que vous ne serez pas jalouse d'elle pour cette demande.

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Hombourg, samedi [12 août 18821.

Mon cher Henry,

Je viens de recevoir votre bonne lettre. Je vois que vous êtes à Port-sur-Saône.

Mais vous ne donnez pas votre adresse. Aussi vous écris-je à Paris, rue Berthollet.

Je suis à Hombourg (si vous m'écrivez, je suis au château) depuis une semaine (je n'ai pas été à Bruxelles), nous quittons Hombourg après-demain ou mardi pour Babelsberg, une résidence près de Potsdam. Je serai à Paris le 5 septembre. J'espère que vous y serez à cette date aussi.

Que faites-vous ? Êtes- vous au vert ? Vous roulezvous dans le gazon en pantalon de coutil ? Vous vous payez donc de la villégiature aussi ?

M^^^ de Lespinasse m'intéresse immensément. En êtes-vous amoureux ?

Vous faites donc de la sculpture. Il me tarde de voir ça. Moi, je rêve de l'eau-forte. Des éléphants se promenant sur le boulevard des Italiens par un temps haché d'averses.

Le poète de la rue Denfert n'est qu'un c'goïste.

J'ai ici des amies. Flirtez-vous souvent, quelquefois?

Vous savez qu'il n'y a plus de jeux à Hombourg pas plus qu'à Bade, mais beaucoup d'Anglaises, des fêtes, des toilettes, des gentlemen à bracelets, des Anglaises à chaussettes.

Des chapeaux Greenaway. Vous savez qu'il y a trois sexes : l'homme, la femme, l'Anglaise.

Je prends des notes là-dessus.

A Babelsberg j'aurai un petit pavillon perdu dans un parc. J'espère y travailler, bien que BerUn soit à vingt minutes de chemin de fer.

Je n'ai jamais pu mettre la main sur le volume de Verlaine (1). N'est-il pas de chez Victor Palmé? Avez-vous entendu parler d'un article de d'Aurevilly : Un poète à l horizon : Rollinat ?

Ce que vous me dites de pubher un volume de

(1) Sagesse. Paris, 1880, Victor Palmé, éditeur.

vers est peut-être vrai. Mais un vol. de vers n'est pas de la copie. Et le publier c'est des ennuis. Le mieux serait de faire imprimer, mais pas mettre en vente.

Ici je ne travaille guère. Je fais des projets.

Je n'envoie de vers qu'à vous. C'est un grand plaisir d'être goûté dans ces petites machines. Gomme un gâteux qui entend vanter une grisette sa maîtresse. J'ai fait une chose assez drôle qui s'appelle : les Montres, mais c'est encore plein de bavures. Je vous l'enverrai (1).

Je fais une Salomé qui n'a encore que quarante vers, ce qui vous distraira peut-être, sans doute (2).

Voilà le but des vers. On a des amis spleenétiques du même spleen que nous. On distrait son spleen en faisant de ces curieuses choses rimées qu'on appelle des poésies (quel vieux mot !) et on en distrait le spleen de ses amis. Ne pensez-vous pas comme moi ? Publier des vers est un reste de bourgeoisisme. Des livres d'art, non. Quelqu'un peut venir qui hra votre livre d'art et en tirera quelque

(1) Complainte des montres, qui parut posthumément dans les Entretiens politiques et littéraires, vol. V, octobre 1892, p. 31, et qu'on trouvera dans Poésies, t. I. Appendice.

(2) Il ne nous est rien parvenu de cette Salomé en vers. Laforgue reprit ce sujet d'autre manière, pour l'une des Moralités Légenda ires.

chose de plus près du cœur du maître. Et puis, c'est de la copie, et de la considération, et des postes au Louvre ou ailleurs, et le ruban rouge talisman, etc., etc.

Mes articles d'art, — deux — vous les lirez à Paris. Je ne les ai pas moi-même.

J'aime beaucoup vous envoyer des vers. Mais je n'ai rien qui vous distrairait hors une pièce longue, un brouillon incopiable.

Connaissez-vous de moi une petite pièce : Les lys de mai en sang ? Elle est courte. Je vous l'envoie.

Ecrivez-moi plus souvent. Je vais écrire à Kahn.

Dites-moi un peu votre santé : n'avez- vous plus de maux d'estomac ?

J'ai fait deux visites à Francfort et par conséquent à la maison de Schopenhauer. L'Impératrice me taquine rapport à ce « vilain homme ».

Ce soir je vais à l'Opéra avec mes amies. Puis ma lecture, un roman d'H. Malot.

J'ai trouvé à Hombourg de bonnes cigarettes.

Mon frère travaille et cherche à voir la nature en clair.

Votre

Jules Laforgue.

A M^ MULLEZER

Babelsberg, samedi, [19 août 1882.]

Mon cher ami,

Je ne suis plus à Coblentz depuis un mois. Je suis au château de Babelsberg, à un quart d'heure de Potsdam, qui est à 40 minutes de Beriin. Je loge au bord de la Hafel, au bord d'une espèce de gros lac, avec en bas des lentilles d'eau, des grenouilles. Mon plaisir est de regarder les martinspêcheurs bleus pêcher des poissonnets d'argent. Je médite sur le struggle for life. Ma maisonnette est perdue au milieu d'un vaste parc, dans lequel je me suis déjà égaré plus d'une fois. Il y a aussi à ma disposition (moi et mes amies) un petit vapeur minuscule et une barque avec rames. Je jette du pain aux cygnes qui passent. Il est très tard maintenant, j'écoute les grenouilles, les reinettes (eu

LETTRES 1881-1882 18î>

rainettes?) — Des gens passent en barque et chantent la Wachi am Rhein.

Je versifie quelque peu. J'ai un sujet de roman assez fécond, avec un clou I un clou ! (mais motus).

— Puis trois nouvelles qui sont commencées.

— Puis une étude sur Paul Bourget, un travail impossible. — Puis une grande pièce : Pierrot fumiste, qui me donne des convulsions, la première scène se passe sur l'escalier de la Madeleine, la sortie du mariage de Pierrot (1).

Et puis j'ai le spleen. Et puis je fume des cigarettes. Et puis je marmotte des versets de Spinoza. Et puis je songe à vous; je songe que vous ne songez pas que je songe à vous, et que c'est là un très fallacieux prétexte pour ne pas songer à moi, qui songe à vous.

Qu'allez-vous donc faire en Auvergne? L'Auvergne est un pays où se passe une nouvelle publiée par Bourget en 1874 dans la Revue des Deux Mondes et intitulée : Céline Lacoste.

Avez- vous lu les Aveux de Boarget ?

O nuit, ô douce nuit d'été qui viens à nous, Parmi les foins coupés et sous la lune rose.

(1) Une petite étude sur Paul Bourget et le Pierrot fumiste se trouvent aux Œuvres complètes de Jules Laforgue (tome VI).

Il y a dans ce volume un sonnet intitulé : Spleen. Les cloches qui tintaient...

Savourez-le. Je vous le dis sincèrement, Baudelaire n'a rien de plus beau.

J'ai oublié de vous dire qu'ayant quitté Coblentz le 25 juillet, nous avons passé quinze jours au château de Hombourg, une ville pleine d'Anglais, une ville adorable, où j'ai commencé une nouvelle l'ayant pour décor — l'histoire d'une petite Russe épileptique.

Je serai sûrement à Paris dans une semaine, et je n'y resterai pas plus d'une semaine. J'irai à Tarbes, dans les Pyrénées. 11 me tarde de voir vos soirées. Vous m'offrez des amis mais pas de femmes. Pas de femmes, soit, oh I j'aime mieux, mais alors, pas d'amis non plus. Donnant, donnant.

Qu'allez-vous donc Hre Roméo et Juliette à Riom ! C'est de l'insenséisme ! de l'ataraxie locomotrice ! c'est d'un Bouvard et Pécuchet inimaginable.

Êtes-vous toujours la même? Je me méfie. N'est-ce pas dans un pays auvergnat qu'il y a des sources pétrifiantes?

Et votre volume, ô mésange en robe rouge ?

Plus de nouvelles de Henry. Je crois qu'il est amoureux de M^^^^ de Lespinasse.

J'ai pris le parti de ne plus composer que des poèmes d'un vers. En voici quelques-uns :

Elle avait un cœur d'or, mais était un peu dinde.

Les œillets panachés qu'elle m'avait donnés... (bis)

Mon cœur ouaté de nuit ne bat plus que d'une aile.

Dans la paix d'or des soirs, elle chantait des choses.

Qu'en dites-vous?

Combien gantez- vous ?

Au revoir.

Aussitôt à Paris, je sonne chez vous frénétiquement.

Votre

Jules Laforgue.

A M. CHARLES HENRY

Babelsberg, dimanche [20 août 1882].

Mon cher Henry,

Que d e venez- vo us ? vous ne m'écrivez plus. N'avez -vous pas reçu ma dernière lettre ? et le poète de la rue Denfert se fiche de moi, je crois.

Je serai sûrement à Paris dans deux semaines, et peut-être avant. Y serez-vous ? Je me charge d'aller faire une scène au poète de la rue Denfert. A moins qu'il ne veuille collaborer avec moi à un roman qui aurait le même sujet que M"* Giraud ma femme (1), mais fait scientifiquement, d'une façon

(1) Roman d'Adolphe Belot qui eut une faveur extrême vers cette époque.

calme, 3 parties. Une étude de pensionnat louche où l'on n'est pas difficile sur l'état civil des élèves €t où donc ces élèves apportent des hérédités de détraqués. J'ai de nombreuses notes personnelles. Ensuite, seconde partie, une correspondance de Rome à Paris entre Aline et Jeanne. Mais voilà le clou ! le clou î Cette correspondance sera autographiée, publiée autographiée par deux mains différentes. Etude physiologique des deux écritures, vous verrez, — des trouvailles; puis, 3® partie, un •dénouement banal. Après serment de fidélité même dans le mariage, chacune de son côté succombe à son mari. Mais plus tard elles reviennent à leur ancien vice. Amen.

Vous verrez. Ne jugez pas sur ces seules lignes. Mais le clou ! le clou ! !

Au revoir. Que faites-vous ? Écrivez-moi.

Et votre sculpture ? et votre amie, M^^® de Lespinasse ? et l'encaustique ?

Peut-on avoir le volume de Verlaine chez Palmé ?

Pas encore écrit à Kahn, l'illustre zouave. On dirait qu'il y a une fatahté sur sa tête rasée» Monologue de Gros (1), l'homme à qui l'on n'écrit pas.

(1) Charles Gros, l'auteur du Coffret de Santal, qui avait contribué à la vogue du monologue avec son Hareng saur.

Et VOUS, que faites-vous? Qu'est devenu encore une fois le poète de cette rue ? J'irai lui faire une scène.

Au revoir.

Jules Laforgue.

Babeisberg, au château.

, A M^ MULLEZER

Tarbes, mardi [fin août 1882].

Chère Madame,

C'est ici que je reçois votre bout de lettre. Je me demande qui peut bien avoir été le chercher à l'hôtel où j'ai passé, pour me l'adresser ici. J'étais à Paris seulement depuis quelques jours. Ne me grondez pas trop.

D'ailleurs nous nous reverrons. Avant de revenir en Allemagne je passerai par Paris. En ceci comme en tout, la Valachie est seule coupable, allez vous plaindre à elle, elle loge au bureau des longitudes — dit-on.

Je suis ici en pleine province, dans la ville où j'ai vécu de huit à quinze ans, — où j'ai fait ma première communion ! où j'ai eu mes premières souffrances de la vie au lycée ! où j'ai aimé enfin, de la passion subhme qu'on a au collège et qui fait

pleurer des larmes de la plus belle eau, sans littérature. On ne vit ici que des cancans qu'on colporte 4e rue en rue dans un assent (accent) abominable. Je mène une vie végétative, pas un vers, pas une ligne de prose, pas même la force d'observer ce que je vois, de noter ce que j'entends. Ah! la vie de province !

Oui, il était écrit que nous ne nous verrions pas à mon dernier voyage à Paris. Quand nous nous reverrons, ce sera l'automne, Henry sera là, on allume la lampe dès cinq heures et l'on fait du feu.

L'averse bat ma vitre et le vent s'époumonne A refleurir la bûche où mon ennui tisonne. Oh I l'automne, l'automne I

Ceci est de moi. Mon Dieu, oui.

A propos, quand écrirons-nous un roman en collaboration?

Au revoir, poète subtil et prosateur vif; écrivez-moi (Tarbes, rue Massey). Donnez-moi des nouvelles de Paris. Avertissez- moi quand Henry aura réintégré son domicile de la rue Berthollet.

Ce pays ne produit pas de wergiss-mein-nicht, aussi je me contente de vous insinuer : Ne m'ouhliez pas.

Jules Laforgue.

LU

A Mrne MULLEZER

Tarbes, vendredi [13 octobre 1882J.

Chère Madame,

Qu'est-ce que c'est que cette lettre désolée que j'ai reçue hier?

Avez-vous égaré votre toutou ? perdu un sonnet? Si nous ne nous sommes pas vus à Paris, c'est qu'il était écrit que nous ne nous verrions pas ?

Henry est donc à Paris ? Je vais lui écrire. Je rentre à Bade vers le 1^^ novembre, je passerai une semaine à Paris. Me recevrez-vous ? Me pardonnerezvous la perte de vos toutous idéaux ? Faites-vous toujours des choses rimées? Quand je vous assure que vous êtes supérieure à Sielïert (Louisa), auteur connu chez Lemerre par sa fin touchante.

Avez-vous lu : Bonjour, Monsieur dans un volume de Jean Richepin : Les Morts bizarres ? Mal-

gré ce Bonjour, Monsieur , je veux faire un sonnet sur la Vie.

Vous ai-je parlé d'une épopée sur Pierrot en forme de comédie?

Comme copie, j'irai porter à la Vie Moderne un sonnet sur novembre et une nouvelle courte intitulée : Mort curieuse de la femme d'un professeur de quatrième en province (1).

Je crois que c'est tout.

— Ah ! çà ! dire que je ne vous connais pas du tout ! mais pas du tout ! Quel caractère avez -vous ? Quelle âme ? Quel cerveau avez-vous ? Avez- vous des nerfs ?

Je ne vous ai vue que deux fois I

Peut-être ne vous reverrai-je jamais.

Avez-vous étudié la culture de l'ananas? je vais m'y mettre. Au revoir (Emile Augier (oncle du Déroulède et du Giard) écrit à revoir).

Encore une fois pardonnez-moi l'ingratitude de mes toutous idéaux.

Votre JULES Laforgue.

(1) Cette nouvelle ne parut pas à la Vie Moderne et n'a pas été retrouvée.

Page 1