CHAPITRE III
Diane. — Catherine. — Les Guises. (1547-1559.)
Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance, que parût Henri II, une femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves, de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.
L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui manquait d'agréments. En bâtiments, comme en littérature, commençait le genre noble et le style soutenu, L'effort y est, et la grâce sérieuse. Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Ghambord, à l'exquise petite galerie de Fontainebleau ? La grande salle de bal (ou d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses
mystérieuses allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille, on sue à tâcher de comprendre.
Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais, maison d'intimité, grande et non gigantesque, parfaitement mesurée aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère, et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. A net, improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan; non loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure, fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du reste, nulle plus complète : parc, taillis, bois, garennes, arbres fruitiers, volières, fauconneries, heronnières, tout fut prévu, tout ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée -des allées principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et consacrait tout.
L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit donner pour mettre à l'entrée le bas-relief de cerfs, de sangliers, qu'a fait Gellini pour Fontainebleau Voy. au Louvre).
Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui l'ait l'attrait d'une maison, d'un lieu, d'un paysage?
Pourquoi l'empereur Gharlemàg&e fut -il tellement pris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son cœur, l'y retint fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet ce mystère et ce tout-puissant talisman?
C'était peut-être la question du règne.
Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison sérieuse, c'était l'âge de la dame. II fallait inventer je ne sais quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui donnât le change, retînt le cœur ému d'un rêve. Un rêve peut supprimer le temps.
Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Jean Goujon. Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé, déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe !
J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et l'avenir.
En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors, dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air d'écouter.
Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond
des ondes, une Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et légère, posée à
peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est restée plus longtemps qu'elle ne le voulait, au
doux murmure des eaux ; ses beaux yeux errent et nagent ; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise ellemême à son enchantement.
Elle est prise, et elle aime... Qui? La foret sans doute, ou ce beau cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et si charmante.
L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle, ou ne serait-elle pas un portrait?
Tous les portraits de Diane sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans celleci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une fugitive et lointaine ressemblance.
Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'œil si vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.
Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et sur la tète un
si riche ornement qu'il vaut un diadème. Tout l'art du monde est dans sa chevelure.
Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère. Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une femme? Cette idée vient et trouble.
L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard, dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour, surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?
L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai fabliau ; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté, d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.
La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son bouquet de fleurs, ce cerf à l'œil vide, au front vide, aussi passif que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui trouve un air d'Henri II.
L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté shakespearienne, derrière la belle nymphe,
DUNE. — CATHERINE. - LES GUISES il
s'est donné le plaisir d'un sombre repoussoir, amusante Laideur. Il a soigneusement, avec un art exquis, comme il eù1 sculpté Venus môme, travaillé avec
complaisance un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude, brèche-dent, qui reclame tout bas, comme ferait au cœur de la belle le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de mari, d'un Brezé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable, et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de grondeuse fidélité.
Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant, l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les cœurs et qui les trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je? trois cents ans, jusqu'à nous.
Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la réalité.
Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut changer la dynastie, elle épousa Louis de Brezé, petit-fils de celui qui trahit Louis XI, fils d'un Brezé qui eut une fille de France et qui la poignarda. De tous côtes, il y avait des romans dans sa destinée.
Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en elle, et assagi par sa transplantation dans le po.ijs 'le sapience, en Normandie,
où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brezé, était une espèce de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. A la petite cour du sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.
Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fît inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Gela lui donna le Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.
Beau secret. Et pourtant, on peut en donner la recette : Ne s'émouvoir de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir, disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui achèvent la digestion.
Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.
Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés, comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer; mais virile-
! traités par un régime froid qui est le gardien de la vie. Elle profitait <lrs froides heures du matin, se levait de bonne heure, usail très largemenl des rafraîchissements inconnus aux dames d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit, lisait quelque peu. déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de vingt ans. fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui contait tous les scandales. Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme. Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.
Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait; Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé ; pour en changer la majorité, on y voulait ajouter un membre. Mais que dirait le connétable ? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le matin la nomination. Ainsi Diane se mit
-ii HISTOIRE DE Fit ANGE
à couvert; la majorité fut changée; ni elle ni les Guises n'en curent la responsabilité.
Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non ; sous François Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment? Brantôme nous le dit : Elle s'attacha au vieux roi ; elle l'amusa, et le faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites, écoutant tout, attrapant des secrets. C'est ainsi que Diane dut être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son ennemie, la duchesse d'Étampes.
Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles. Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de Diane, ses oreilles et ses yeux.
Diane l'aimait tellement qu'elle seule la soignait en couches et clans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une pareille, si servile et si corrompue?
« Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'étaitelle à ce point donnée à sa rivale ? » Pour la raison très forte que Diane la protégeait contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.
Quand Clément VII vint en France marier sa petitenièce, il exigea que le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille, de quatorze ans, donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant
beaucoup d'esprit ei de culture, fui mal reçue, ei Lui resta singulièrement antipathique. Pourquoi ? Gomme roturière, du sang marchand des Médicis? Ou bien [tour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux? Non, pour un point physique.
Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort: son mari instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, ne du tombeau de l'Italie.
Elle était tille d'un père tellement gâté de la grande maladie du siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la médecine défend spécialement d'en avoir.
On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à sa stérilité. On était sûr d'avoir enfants maladifs. Henri fuyait sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait horriblement peur que. Henri mourant sans enfants, son successeur ne fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué, il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder cette femme et lui faire ses adieux d'époux.
Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre civile.
Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélémy. Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.
Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.
Les républicains de Florence, au siège de cette ville, où elle était fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna. Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de vérité.
Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement qu'elle trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fit des médailles, etc. Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère reine, pour la toujours voir.
Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve, d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et la seconde aux Guises.
Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à l'avènement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.
Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de
jeunesse du roi, Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe ei de bonne chère. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne, etc.).
La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande senéchale.
Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante. La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour renouvellement de charges, confirmation de privilèges, etc., lui fût payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri IL Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on n'alla jamais au fond.
On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Yieilleville, des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges, les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des affaires qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.
Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices :
1° Les confiscations sur les protestants;
2° Les procès pour les terres vacantes;
4 s HISTOIRE DE FRANCE
3° La punition des révoltes que produirait le désespoir.
Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pécheurs de Saintonge et du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIY, à la révocation de YÉdit de Nantes.
Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint- André, apportent au maréchal de Yieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et à Vieilleville la confiscation de tous les usuriers et luthériens de Guyenne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en donner moitié dans un mois. Yieilleville les remercia, mais il tira sa dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit où était son nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, qui chaque année allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique collier pour Soliman. Gela rendit curieux; on s'informa de sa foi, et on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusa-
DIANE. — CATHERIN I . LES Gl ISES 19
leur, prêtre de Lyon, pour assurer L'affaire, s'associa un gentilhomme qui, d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, sollicita el obtint sa confiscation. Tout son bien était en pierreries, qui disparurent. Exaspérés, Les dénonciateurs le traînent a Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le brûler.
La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand par Diane et les Guises, ouvertement el sans mystère. Nous avons dit que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. Le grand Guise, François, agit de même dans la revision qui se Ht du procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au tout -puissant François. Selon toute apparence, cette réparation singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
Quelque peu porté que Ton soit à s'exagérer l'importance d'un individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma sous Henri II la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au jour de la nécessite, se dressa comme un mur contre la justice, rendit tout remède impossible.
riU HISTOIRE DE FRANGE
Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune) ne marcha plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
A ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia 1«> roman de fausse chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de sanglantes farces.
En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on prit le roman.
L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant cette influence, le roman avait commencé.
Les Guises assez clairement avaient livré le mot du leur. Enfants d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler Lorraine, et prirent le nom d'Anjou. Ils en étaient par leur aïeule, la mère de René II. Mais se nommer Anjou, c'était promettre plus que les livres de la Table-Ronde.
Gela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui ruine la France pour manquer l'Italie.
Puis vient le fameux roi René d'Anjou, le bon et le prodigue, souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré par sa femme, etc., etc.
Son fils Jean de Galabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire : c'étaient là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur furent
sans nul doute ressassées par Unir ambitieuse mère, par leurs chroniqueurs domestiques. Leurs démar-
oheSj toujours hasardées f'or( au delà de leur situation, turent visiblement en rapport avec ce royal passe dont ils taisaient leur point de départ.
Avec le mot Anjou: ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanage de Lorraine. G'étail un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux connétable de Saint-PoL le grand traître du quinzième siècle. Elle en avait le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de lui-même, il ne l'eût [irise. Chargé de couvrir nos frontières de l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère près de Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un témoin oculaire dit : « J'en vis passer dix-huil mille au fil de l'épée. » On
reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fût descendu aux Pays-Bas.
Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui aurait pu donner à Charles- Quint de si graves embarras? Il s'en souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
Le clergé s'en souvint aussi. A la première occasion, il travailla pour eux. Le roi d'Ecosse, Jacques Y, veuf d'une fille de François Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres d'Ecosse firent si bien qu'en place il accepta Marie, la sœur des Guises.
Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants par leur sœur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Ecosse.
Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire! N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le Dauphin Henri, se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on)
fil promettre à ce simple Henri de lui restituer la Provence!
Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François Ier fut inflexible, cl il leur fallul
attendre sa mort. Princes alors, malgré les vrais princes, malgré le Parlement, ils ne s'en contentent pins. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang, Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.
La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre. Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par alliance, et peu à peu les étouffant.
Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun solide mérite, disant toujours : « Est-il heureux? »
François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en chœur, la chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.
À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (Mém. de Guise), j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un grand cœur ait battu.
C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme parvenus. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand, qu'ils ne fussent àprement avides, rapaces, crochus, dans le petit. Tout-puissants môme, et rois de France, on les vit palper sans rougir les menus profits de la royauté. Leur sœur d'Ecosse, et vraie sœur en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part et de ne voler que pour eux.
Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion catholique indépendante, celles de Tavannes, par exemple, des Espagnols, du ducd'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres paroles : « En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est insolent, et ne reconnaît plus personne. » (Lettre du 18 juillet 1572.)
Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre eux. Le second, Charles, et le troisième, Aurnale, le gendre de Diane, la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, ces douze pieds carrés qui (disait Richelieu) donnent plus cVentharras que TEurope. L<* jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers ; il mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros, très informé, sans sortir de son rôle.
et gardant la bonne attitude d'un militaire étranger aux intrigues.
Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à môme d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait. Pour ne parler que du cardinal, on pul croire qu'il sérail peu à peu le seul évéque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir douze sièges, dont trois archevêchés : les grands sièges archiépiscopaux de Reims, de Lyon et de Narbonne; a l'est, les riches évêchés germaniques de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence. Aibi, Agen; à l'ouest, enfin, Luçon, Nantes.
Mais ce mot d'évêché ne donne guère une idée de la réalité d'alors ; les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un don de deux cent mille écus. (Granvelle, "VIII, 305.)