LE COUP DE JARNAC
liou fut brisée, la terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles tombèrent des yeux du roi : il vit la montagne de haine qui pesait sur elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans son buste, il jeta à Jarnac ce mot sec : « Me le donnez-vous7 »
Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois : « Oui, Sire!... Suis-je pas homme de bien?... Je vous le donne pour l'amour de Dieu. »
Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler : « Vous êtes /tomme de bien. » Il éluda cette réparation et dit un mot qui ne touchait que le duel : Vous avez fait voire devoir, et vous doit être votre honneur rendu. »
La foule n'y regarda pas de si près. Les cœurs se desserrèrent, les poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût eu des applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours ; il refusa • beaucoup de force : « Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je veux. »
On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta encore à genoux. Henri II avait eu emps de se remettre et de se composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé : qu'il avait combattu en ir, parlé en Axistote.
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Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je ne vois point cela. A la fin de ce règne, je le vois encore simple capitaine à Saint- Quentin, sous Goligny.
Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement, ou mépriser plutôt son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe. Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à mourir.
Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis. Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant sur les débris.
On vint le dire au roi, qui, ayant déjà en lui-même une grande colère contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers, sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement, carnage indistinct dans l'obscurité.
La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula
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par la forêt e1 vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement. bien des choses étaient éclaircies, el bien des hommes, jusque-là suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un cote, la France de l'autre.
Tout ce qu'il y avait de pur, de lier, dans la noblesse de province, d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant d'un grand souille, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de La cour, le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le protestantisme.
Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots, boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui un proverbe « le coup de Jarnac », qui, redit, répété partout et dans tout l'avenir, renouvelât sans cesse cette défaite de la royauté.
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