‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 111 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Politique des Guises — La guerre. — Metz. (1548-1552.

Maintenant que nous avons posé l'enclume « où vont s'user tous les marteaux », nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant des résultats.

Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs, aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et Charles-Quint.

Nous simplifierons fort si, dès l'abord, en 1548, nous indiquons le but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses et de guerres, en douze années, vers 1560.

L'Espagne alors apparaîtra ruinée. A Granvelle

éperdu qui lui expose L'épuisement de* Pays-Bas, Philippe II communiquera en confidence son budget espagnol en déficit de neuf millions sur dta?/(Granv., VI, 156.)

Et la Franco, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée. Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de faim dans leur royauté, sans une razzia à la turque sur leur propre parti, sur l'évéque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un emprunt forcé avec contrainte par corps.

Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grand»' crise sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des valeurs monétaires et renchérissement monstrueux de toutes choses, dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe àprement aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en aspire-t-il? le néant.

Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut une révolte. On ne vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux salaires les années suivantes et l'avenir.

Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un

jeu d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent La chance et mettent les enjeux sur la carte la moins probable.

Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome, par le cardinal Du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison, toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les Deux-Siciles.

Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour recommencer ce roman ? Sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait . que l'Italie était morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représente Rabelais dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur mépris. (Granv.:VII, 284.)

Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire :

L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant, du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du protestantisme.

L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant, c'étail de marcher avec 1 Espagne cl

dans son mouvement. C'était la secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours lettre du duc d'Albe,

<lran v.. VII, 281) foncièrement espagnol, et que VEsne tâcha toujours de maintenir au gouvernement de

la France.

Mais cet homme, sous terme rude, hautaine, était ourtisan des courtisans. La folie étant en faveur. il suivit le parti des fous.

Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol, et pourtant catholique, voulait l'aire la guerre au roi catholique et combattre son propre principe.

Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils tenaient l'Ecosse par leur sœur, et se chargeaient de faire une Ecosse française, de mettre en France la royauté d'Ecosse en livrant au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin. Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548.

Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre. Une garantie, mais trois dangers :

1° On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée, lui mettant la Erance même dans -en Ile, une grande colonie française « des seigneuries pour un millier de gentilshommes ».

2° Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Ecosse, ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national y

lli) HISTOIKE DE FRANCE

3° Gomme on ne tenait l'Ecosse que par une intime alliance avec les violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants, l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur (et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases variables, incertaines, de la révolution religieuse.

Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus contradictoires, papiste pour l'Ecosse et pour le roman d'Italie. et d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se fierait personne.

Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Ecosse, vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne, l'oppression de l'Empire.

Situation bizarre ! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour implorer la France contre Charles- Quint. Elle paraissait forte dans la faiblesse universelle. L'occupation d'Ecosse, la reprise de Boulogne, que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.

Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Mulhberg. Il ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila, Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur sa maladie. Il fit couper les pieds

POLI il QUI. DES GUISES 11 1

aux soldais allemands qui, selon leur vieil usage, s'étaient loués en France Me m. de Guise), el l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.

Pour connaître le vrai Charles - Quint de cette époque, il ne fan! pas toujours citer ses actes officiels, œuvre de ses ministres, mais lire les inslrucis qu'il écrit lui-môme pour son /Us. Elles indiquent deux choses, que sa tète est affaiblie, et qu'il ne connaît point du tout sa. situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur (Granv., III, 267, 1548).

Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui disent (L. Gontarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. « Il ne peut plus rien tirer de L'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux abandonner la terre. » D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne. Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du siècle sont morts; il ne lui reste plus que le duc d'Albe, médiocre (au jugement de Gontarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis de Marignan.

Mais ce coup de Mulhberg et l'Empire tombé à ses

pieds, cinq cents canons enlevés aux villes, les raz-

d'argent faites par ses soldats espagnols, lui

ienl tourné la tète. Il donna au monde un de

ces spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers, l'Électeur, le Landgrave, un héros et un saint, comme on montre une ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il promettait d'élargir.

Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. Quelques districts, et pour w\ certain temps, gardaient le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Gela s'appela Y Intérim. La chose à peine lue. sans délibération, sans consulter personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les protestants mêmes. La séance est levée.

Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà pape, aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien : conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint peut lui succéder; déjà ses médecins

remarquent que sa goutte se trouverait bien mieux du climat d'Italie.

Gomme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, sou gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils du pape Paul III. duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint, par son Concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire épouser à son petitfils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui déjà avait aussi marie sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la France, les protestants, les Turcs (dit-on), et, voyant sa famille s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut de désespoir.

Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya. Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estime pour sa modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi, à qui il devait la Hongrie.

Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville, Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son traître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, • le voir ce vainqueur des vainqueurs presque pris dans Inspriick, force de fuir la nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552).

Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait pris Metz en avril; en mai il était dans l'Alsace.

Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout le royaume. « Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la levée de gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin! » Cette cohue immense de gens de pied, rapidement levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest, sous le maître des maîtres, son rude instructeur Goligny. Le gendre de Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de mener la cavalerie.

À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la liberté religieuse (donnant au délateur le tiers des biens du condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté, aux devises du Brutus antique!

Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le peuple, la noblesse, s'étaient précipités.

Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle

était venue en si grand nombre (même Les sauvages nobles de Bretagne, d'armes el de maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit dans un sol orgueil : « Protecteur de l'Empire ! Mais pourquoi pas Empereur? »

Le grand point était dès Le premier pas de rassurer L'Allemagne, de réfuter la défiance ordinaire pour les Wclc/ics. de montrer qu'en les appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans les trois évèchés, Metz. Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser. L'occupation de ces places devait se taire avec grande prudence, de doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut très mal habile, brutalement, impudemment fourbe. 11 obtint d'y mettre une enseigne; mais sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000 passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de canon (3 mai).

Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur. Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses remerciements. Il ne restait qu'à revenir.

Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous.

par la haine de l'Aile magne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après. Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise, s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se désespérait. On lui prête des mots contre lui-même : « La Fortune est femme, elle n'aime pas les vieux. » Et un autre plus grave : « Hélas! je n'ai plus d'hommes/ »

Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français (comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs.

Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire. Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour toujours.

C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France reste seule en Europe.

Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen désespéré qui plus qu'aucune chose

\a hâter la révolution.

Les deux grands corps qui écrasaient le royaume. le clergé et les gens de loi. amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.

Ceux qui ont lu les chapitres terribles des Chats fourrés de Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen, leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des marchands de justice, la justice devenue marchandise et propriété, achetée et vendue. Que fût-ce donc quand Henri II, vendant six cents sièges à la fois, el créant six cents juges, multiplia ces antres de chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville eut son présidial, tribunal, avocats, procureurs, gens de loi innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort. On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était cotée fort au-dessous de cent écus.

Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financiers, des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la liberté des parlements. La justice fut mise à portée des plaideurs qui plaidèrent d'autant plus, mais elle lut bien plus dépendante. Les grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de gagner.

Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir civil devant le clergé. On lui rend ses justices.

Le prêtre peut-il être juge ? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande miséricorde ? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que de rester prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait été de miner, supprimer les justices ecclésiastiques.

Le clergé profita de l'invasion imminente. A la royauté effrayée, qui ne sait où donner de la tête, il offre trois millions dJécus d'or. Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de François Ier, l'ordonnance appelée la Guillelmine (de Guillaume Poyet), qui avait mis à néant les justices d'église. Le clergé, ce pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt livres imposées par clocher y suffirent, sans vendre un pouce de terre.

Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable, persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.

POLITIQUE DES CUISES 119

De la belle défense de Metz, el de l'échec de L'Empereur, il nous resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent admirables, devint la gloire d'un seul. François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Gondé, des Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps, groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et dans ce rôle unique, un très bel équilibre de qualités contraires, guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence, d'humanité même.

Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela qu'on l'adora, mais pour sa fortune et -a chance; on dit, redit : « Il est heureux. » Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de :ier toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt d'avoir fait un dieu du succès.

Page 1