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CHAPITRE VIII

Ronsard. — Marie-la-Sanglante. — Saint-Quentin. (1553-1558.)

Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès.

L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque, enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des dents les lambeaux de l'Antiquité, rimait le jour, la nuit, sans lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice ; de haute lutte, il la violait. 11

frappait comme un sourd sur la pauvre langue française. H y a laisse trace : grâce a lui. eeul choses naïves de liberté eharmaute. de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans Rabelais, en ont été biffées, effa-

i ées pour toujours. Et il n'y a pas eu de remède. A tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe justement lui reproche, il n'est (pie trop facile à voir .pie cette langue des g<'iis d'esprit a passé par les mains des sots.

La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au style soutenu.

Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant maladroit, gauche et baroque qu'il ail été, eut quelque chose en lui. Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque. Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de génie, lui lit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue de si barbares opérations.

L'avènement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens, des caffords et des chats fourrés, parvint à condamner Rabelais au silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village. Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris, se dédommageait en criblant d'epigrammes le royal poète <U'> sommets de Meudon.

La haine dos deux partis venait de loin. Rabelais. ic- premières pages du Pantagruel, quinze ans

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d'avance, avait prédit Ronsard. Son noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en français, qui, dans sa toge, fièrement déambule par Vinclyte cité qu'on vocite Lutèce, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut pindariser, courtiser les Camènes, chanter la chanson chasse -ennui.

Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais, éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau dieu Ronsard.

Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phébus Apollo. De tels dons préparaient ce héros de la mode.

Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids, Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois. Il lança à la fois et l'homme et la doctrine.

Dans son Illustration de la langue française, cette langue naît, à l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence ; elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique, qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue et surpassée.

A ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne

comprend, tous admirent. Les jeunes poètes font i ercle autour de lui : leur brillante pléiade entoure de ses respects l'Homère patenté d'Henri II.

On lui l'ait sa légende. Il est né justement dans la

t risto année de Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se dédommagea; elle enfanta son roi de poésie.

S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine origine des rives du] Danube et du paysd'Orphée. Cet Orphée gentilhomme est le marquis de Thrace. On lui crée cet illustre fief.

Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'Antiquité elle-même, ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux; tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, xoulait être entendue de tous :

Odi profanum vulgus et arceo.

A ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le genre sublime et vide est créé pour toujours. Lhomme change, et le genre reste. Le dix-septième siècle, habile et littéraire, soufflera plus habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces tritons effrénés de la grande galerie de

Versailles. Ils sonnent à crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla jadis le Croissant, triomphe le Soleil en perruque, effigie de Louis XIV.

Revenons au seizième siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup. Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de l'Europe. La mort d'Edouard VI met sur le trône d'Angleterre la catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux infant. L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort (1554).

Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa contradiction. Violemment catholique chez elle et en Ecosse, il lui faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations protestantes.

Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette révolution dans les dépèches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu. Le grand bouleversement économique et social qui changeait l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence religieuse. L'Angleterre protestante

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de cœur [le pape l'avoue six mois après) porte, ou laisse porter au trône Marie-la-Catholique. Pourquoi? L'Angleterre croit revenir a/a bon temps^ aux premières années d'Henri VIII.

Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique. Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, acre de passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage.

Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres. Par toutes les campagnes, partisans détrompés prennent les armes. Elle tient bon. tue sa parente Jane Gray, reine des révoltés. Et elle est bien près de tuer sa sœur Elisabeth. Sans souci des Anglais, elle appelle l'infant, qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de Banquo. séducteur et irrésistible : « Il est maigre, petit, de jambes grêles, mais fort velu de corps: donc, porte à l'œuvre de chair. »

Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb, quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le vrai type d'un patient commis, d'un laborieux el sombre bureaucrate, méritant et très appliqué. Du reste, nul talent. Une œuvre person-

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nelle en fait foi : c'est la lourde lettre, pédantesque et tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri II. (Granvelle, V, 81.)

Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants, écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique de chef d'une religion.

Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour lui que les Jésuites et les moines travaillaient partout.

Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux pape Caraffa (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour faire son neveu prince. Caraffa, le furieux Paul IV, violent inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre l'Em-

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pereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique.

La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance fit deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une ligue de guerre (déc. 1555N, par le connétable un traite de paix (février 155G).

Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane, et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation nouvelle.

Cette fidélité tant chantée par les poètes du style soutenu ennuyait le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui l'affranchit de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En 1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite mascarade maternelle, déguisant ses filles en sibylles, avec la jeune Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse, hardie.

L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les choses allèrent si bien que cette enfant eut un enfant du roi. Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intré-

pide, qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du inonde.

Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre européenne.

Les Guises y avaient hâte, non seulement pour leur roman de Naples, mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère, et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi de Naples, tous deux maîtres de l'Italie.

En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape Garaffa était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles, disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! A ce seul mot de paix, regardant de travers les deux Français : « Prenez-y garde! si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines! le roi ne s'en souciera guère. » Il continua jusqu'à ce qu'il ne pût plus parler.

Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman

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et Les Luthériens. Le duc d'Àlbe fui obligé de Le mettre à La raison.

Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain (novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne pul pas l'aire grand'chose en Italie. A la première [tiare qu'il prit, les habitants furent massacres. La seconde, Civilella. instruite par un tel exemple, fil une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le rappelait en France, lui vint fort a propos. « Partez, lui dit le pape. Aussi bien, vous avez peu fait [tour le roi. moins pour l'Église, el rien pour votre honneur. » Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfants en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne.

Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la lace des choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et sa suprême fleur, el déjà elle était la reine. Elle dominait, entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane, toutes les deux reculaient, dans l'ombre, en présence du soleil naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine, inquiètes, s'étaient liguées pour L'ajourner.

Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse. Pour rompre cette ligne, il se rapprocha de la reine, lui immolant Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant, plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser

sa fille.

Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout : le raccommodement alla si loin que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance complète et sans réserve qui irrita fort Catherine.

Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une clame fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne (Granvelle, YIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir un enfant.

Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en vérité, sauf la bâtarde, nul de ses enfants ne lui ressemblait.

On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir devant Civitella.

Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au nord. Son armée était à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise

qu'en 1521. On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières!

Cependant le neveu du connétable, Goligny, comme gouverneur de Picardie, avait vu, avait dit que Le péril n'était pas sur la Meuse. Iais vieilles bandes de L'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous Les Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se jeta vers Saint-Quentin.

S'arrêterait -il au moins à Saint-Quentin? c'était Le seul espoir. En 1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauve la France. Quel serait le nouveau Bayard? Goligny se dévoua.

Grand, très grand sacrifice. (Vêtait accepter une honte certaine, et la captivité probable, se faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui tue : Bon officier, mais malheureux.

La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Goligny, grand amiral, ex-colonel général de l'infanterie, gouverneur de Picardie et bientôt de l'Ile-de-France, neveu favorisé du toutpuissant ministre, jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite, croissante encore ri sans limites, que tout autre aurait ménagée.

G'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si la passion

d'un grand parti, n'avaient pas fait illusion; mais, d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très hostiles, ne l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus ferme, plus suivi, jamais démenti.

Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple, son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues, donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine. Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier mépris et le reproche de son triste et hautain regard.

Des choses et non des mots, agir et non paraître : c'est ce qu'on voit dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant d'exemple ; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux, des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Goligny. Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on découvre ce qu'il a fait.

Lisez par exemple Tavannes : il conte que son père fit à Renty la belle charge de gendarmerie qui renversa les Impériaux, et dont Guise voulut se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement, catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant qu'on n'avait pas débusqué d'un bois

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un corps d'arquebuses espagnoles, qui, poste sur le Qanc, eûl foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny mil pied a terre : avec ses meilleurs fantassins, une pique a la main, il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux lois plus forts, fit de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea.

Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant : u Nous avons fait ceci, cela... », Coligny dit : « Où étiez-vous? » Mot dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. A Dreux, cette lenteur pissa pour trahison, quand on vit Guise attendre froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul vainqueur.

Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment : « Ah! ne m'ôtez pas mon honneur ! — Je ne le veux nullement. — Et vous ne le sauriez !... » Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais depuis ils furent ennemis.

Tour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y jetait, se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France, désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être secouru était minime, la défense ne pouvant être que très courte, les Espagnols étant arrives et très forts, Montmorency faible, éloigné, éperdu, ahuri dans les préparatifs.

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Dans le récit très fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrège ; on en sent plus qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les Espagnols, le rempart nul, « et le dehors plus haut que le dedans ». On pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une brèche à passer trois chariots. Goligny s'y mit lui septième, et un moment fut seul ou à peu près pour défendre sa ville. Tout le monde y était si découragé, que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint, mais avec peu de

monde.

Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille. S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et plus que l'Espagnol.

Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tète carrée, médiocre, suffisante, de Montmorency, pour

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sentir que ce1 homme fort el Laborieux, qui ml plus

de suite sans doute, de travail el de sérieux que d'autres favoris, n'en était pas moins incapable, qu'il fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu.

Il se mit à eanonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. 11 avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière. Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la brèche quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le sauva des Allemands, qui ne faisaient aucun quartier.

Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II luimême. Ce jeune roi. si sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux IViys-Bas. Il eut peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route ; il se mit à fortifier nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence fit notre salut.

Cependant (mise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny. Notre

brave Italien Sirozzi avait fait plus que de conseiller : avec un habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que c'était un piège de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait Calais, il voulait en avoir l'honneur.

Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi, nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay, fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était arrivé. Le frère de Goligny, colonel général de l'infanterie, n'avait pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied à terre, emporte Risbank. l'entrée du port, l'abord du côté de la mer (2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage ; la France est ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet heureux coup de main a fait tout oublier.

Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie, avec son légat Pôle, dans ses

quatre années de supplices, avait use la Terreur

catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait Impuissante e1 comme submergée dans la grande marée montante du protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le roi velu, et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore eet horrible coup de Calais, honte nationale «pie l'Angleterre lui mit comme une pierre sur le cœur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la protestante Elisabeth (novembre 1558.)

Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes : d'une part, l'engouement populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa subite grandeur faisait ombre à la royauté.

Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.

Une seule chose le gênait, Montmorency, les Chàtillon. Ce grand homme en prison, Goligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à Calais de aider d'un beau coup d'épaule, lui était singulièrement à charge. Il dit au roi en revenant que Dandelot n'allait pas à la messe, et que, s'il le suivait à ïhion-

ville, dont on proposait le siège, sa présence ferait tout manquer.

C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge de colonel général de l'infanterie.

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