CHARLES 1\ C0N1 RE PHILIPPE II
semble une aimable naïveté gauloise el donne un faux air de vieille franchise.
Mais le même écrivain se mei en contradiction
directe avec les actes, quand il ajoute : « On admire la pensée infatigable qui dirige tout le moùvemenl de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme l'âme de cette politique, devant laquelle s'inle conseil de Philippe II », etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner devant elle, no la nomme jamais qu'avec mépris.
Ce n'est pas que ces politiques soient tombés clans l'erreur des écrivains protestants, qui ont accumulé sur elle tous les crimes de l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle avait très peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait prévaloir. Ainsi, quoique la suite, elle influa infiniment. Seule elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête et toujours taillée. A la tête des Laubespin, des Pinart et des Yilleroy, et autres secrétaires français, a la tête des Gondi, des Birague et autres italiens, il faut placer cet intarissable scribe femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a pas de dépêche à faire, elle se dédommage on écrivant fies lettres de politesse, de
compliment, de condoléance, même aux simples particuliers; elle sollicite des procès; elle écrit pour ses bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand siècle.
Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste à la mesure des petites principautés italiennes.
Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère, que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles, d'autre part certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait les côtes. « Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre dans une chambre assez basse , écoutoient deux goujats qui, faisant rostir une oye, chantoient des
villenies contre la royne Et ils maugréoyent de
la chienne, tant elle leur faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: « Hé! que
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u vous a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez
u l'oye. » Puis, se tourne vers le roi de Navarre en «ant, ei lui dit : « Mon cousin, il ne faut que nos u colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier. »
Voila la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en ce sens qu'à toute chose elle fut insensible.
Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes, qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda. Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle n'aurait osé un tel acte.
Elle n'avait pas plus de cœur que de sens, de tempérament. Gomme mère, elle appartenait pourtant a la nature, elle était femelle, aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelle sincèrement et hardiment Henri d'Anjou : « La personne de ce monde qui m'est la plus chère » (Lettre du 1er décembre 1571). Elle était dure pour sa fille Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le roi Charles.
11 ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne
croyions que cette digne reine n'ait eu des révélations
prophétiques, « ces avertissements particuliers que
Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle
ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'ait vu
une fort grande flamme. Et la nouvelle arrivait, » t. ix. 2t
Malade à l'extrémité, elle s'écrie, comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac : « Voyez comme ils « fuient! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! « relevez mon fils, il est par terre!... Voyez-vous « dans cette haye le prince de Gondé mort ! » Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange maladroit de deux faits et de deux époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était Italien. Elle restait toute Italienne. Elle fît la fortune de son parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune de son cousin, le Florentin Strozzi , qui devint colonel général de l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moments le commandement de l'armée , elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondait régulièrement avec son cousin Gôme de Médicis, duc de Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est qu'il contestait à Gôme le titre de grand-duc que lui avait accordé le pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes d'Italie.
Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fît créer la garde corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, confiés jadis aux Écossais.
Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la Saint-
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Barthélémy pendant tanl d'années. Ou voit, et par ses dépêches confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne songeait plus alors a rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en 1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par Coligny en 1570, (lie se résigna, fut quasi protestante. Gela dura deux ans.
Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son iils Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassée du concurrent Henri de Guise, qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé, compromis. A La Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les généraux, se sauve ; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, il s'obstine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.
La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un frère du môme âge, lieutenant général du royaume, un commandant de l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux catholiques étant à
lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée, de ce mignon toujours au lit, et déjà médecine pour l'épuisement, était pleine d'hommes d'exécution. Tavannes, si sanguinaire à la Saint- Barthélémy ; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya de sang-froid huit cents femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Gondé, et enfin des assassins de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, jet, comme tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi : ce misérable) fut une énigme pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une femme haie et méprisée. Il fut un divorce vivant.
Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de Marguerite, sa furie d'armes, de chasse et ses tueries de bêtes (même à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, les tours de force qu'on