CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II
laisse aux baladins. On a de lui une gageure contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice l<i
parviendra à baiser son pied. Quoique ses mœurs lussent bonnes (relativement à son frère), il était cynique de paroles, et ce qu'on peut dire, polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait la nuit, faisait lever tout Le monde, courait masqué, avec des torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, qu'il faisait sangler ou fouettait luimême.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.
< >n lui attribue de beaux vers à Ronsard. Moi qui ne crois guère aux vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles IX. Dans son portrait (fait à seize ans), où son œil furieux est quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une lueur. Cette àme violente, hautaine, put, par quelque beau jour d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse, qui fuit les sages, se laisse parfois surprendre aux fous.
Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps. Elle t'en rend le maître et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. Tous deux également nous portons des couronnes Mais roi, je les reçois ; poète, tu les donnes.
Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le désespoir, au jour où on lui fît dire qu'il avait voulu le massacre. Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la Saint-Barthélémy, il la fît venir encore, chercha en elle le suicide, et s'extermina par l'amour.
Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, quoique demi-fou, fît deux choses qui n'étaient pas folles. Il se maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du royaume.
En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait l'aînée.
En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le duc d'Anjou.
Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou rien voulait à aucun prix,
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iu$6 des mauvaises mœurs d'Elisabeth, qu'elle prît plutôt le plus jeune. Alençon. Mais, le 18, tout change. Catherine récrit qu'Anjou désire infiniment ce mariage. Eyidemmenl elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand danger.
Elisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux maigre lui. fut forcé d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:
« Faites connaître aux catholiques anglais le bien que ce sera pour eux. » Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter au mariage des obstacles insurmontables.
Elisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Ecosse, et dominait l'Ecosse réellement. Elle avait profité de la ruine des Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires, n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre La Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, attendus à Cadix, entraient à La Rochelle. Contre Anvers ébranlée, contre Rotterdam saccagée, Elisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient le naufrage de Y Armada.
Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans une complication nouvelle. Ce fut
encore cette fois l'odieux, l'impie, le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.
Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient leur immuable plan de conquérir la Méditerranée. De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut la formation de la Ligue sainte où entrèrent le pape, Venise, les princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire entrer la France, qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.
Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa sœur Elisabeth, morte, disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.
On fut fort étonné quand on vit, en décembre 1570, la cordialité avec laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune Téligny, et l'autre La Noue bras de fer. Choix habile; il n'y a jamais eu d'hommes plus aimables,