CHAPITRE XXVIII
Fin de Charles IX. (1573-1574.)
« Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.
« La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place, fait lever ceux de sa chambre et envoie quérir son beau-frère, entre autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat et un concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes tout semblable à celui qu'on entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais, ayant rapporté que la ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à la même heure. »
Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir,
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quand les portes étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de frissonnemenl lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces récits, il disait : i Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'eu dressent pas! o Kt ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.
Pendanl un an, l<i Béarnais était resté dans la nécessité terrible de vivre avec Charles IX et de s amuser avec lui. Il lui avait fallu le suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à la Grève, a Meut faucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il Unit, avec tout cela, par ne tuer que lui-même.
Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la Saint-Barthélémy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers stelnau). Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'œil, en parfait désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un demiclignement loustic. Trait cruel que le dessin du Panthéon et le beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer.
Le soir de ce jour maudit, il fit venir Marie Touchet,
et elle conçut un enfant. Digne fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.
L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu de conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la facilité, la finesse, la grâce italiennes, pouvaient imposer en effet, apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Elisabeth, au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélémy. Elle suppute ridiculement que la royauté de Pologne, « que son fils va avoir pour trois millions, en rapportera vingt par an à la France », etc. (Lettre ms., 30 mai 1573).
Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers, enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres, avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélémy. Ils voguent avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout à l'heure va faire honteusement le plongeon.
Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche
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à L'Allemagne frémissa c'esl justemenl ce Gondi,
^néneux ll:lli"'<- qui surpril au fou qui régnai! son consentemenl au massacre?
Une seule chose, nous l'avons dit, était sag,. au poinl de vue catholique : adhérer franchement à l'Espagne, s'unir à elle, accabler partout le protestantisme.
Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
'■'' naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en vain s'aheurter à La Rochelle, qu'elle ne pourra ,,as prendre. Nous allons la voir dans deux ans brisée par le tiers parti. Quatre ans après le ssacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce de démembrement de la France (1576).
Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la Saint-Barthélémy. L'événement l'a placée '■litre deux alternatives :
Onie el subordonnée à l'Espagne, suicidée. Ou bien,
Flottant à part, divisée, impuissante, suicidée.
Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la France.
•'" l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent
menl au naufrage, je regarde plus volontiers lo
tragique fou Charles IX. Celui-ci, au moins, par son
trouble, annonce un pressentiment de la catastrophe
imminente.
Il "lait profondément seul. Quelle que fût l'adresse
de sa more à le tromper là-dessus, il voyait bien que
- n'étaient pas à lui. Dans sa saule déclinante,
il alternait de séjour entre une tombe et un désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à être fort négligé ; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à demi comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours, fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre? On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélémy n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les princes et sur les rois, que dis-je ? sur les royaumes. Ils flairaient de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et le siège de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
Le siège de La Rochelle montra combien profondément les deux partis étaient malades ; il révéla à la fois la discorde des protestants, la dissolution des catholiques.
La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris, entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume, entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les réformés convertis. Navarre, Gondé eux-mêmes furent menés contre La Rochelle,