CHAPITRE XXXIII
La Ligue échoue aux États de Blois. (1576-1577.)
Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et surtout le Prince. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de Blois.
Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce parti même une simple minorité.
Le duc de Nevers, dans ses Mémoires, nous met à même de saisir la réalité des choses.
On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini, usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin, Miron, disait qu'il
mourrait bientôt fou. Il avait des singularités tout au moins étranges. Par exemple, à Gracovie, à son sacre de Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long ; cette envie, comme on dirait pour une femme, alla croissant, et à la fin il n'en pouvait plus ; il était trempé de sueur ; il dut changer de chemise.
Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les côtés sales de la domesticité, ses bravi, ses mignons, tous rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le roi de Fez avait un trésor de vingtcinq millions, lui envoya un abbé pour lui en emprunter deux.
Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des Etats. Loin que ce ce mot redouté d'États généraux leur inspirât la moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre ; quinze millions, pas un sou de moins, à partager en famille. Les catholiques attra-
LA LIGUE ÉCHOUE MX i: l \ 1 s DE BLOIS
pés, on rira, et Ton tâchera d'attraper les protestants.
C'était une farce de pages, une scène des Gelosi
qu'on voulait jouer aux États, sauf à recevoir un
appoint de Hasardes et de coups de pied. Jeu chanceux. La reine mère en sentail mieux la
portée. Elle favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle s'en servirait pour donner la France a ses parents de Lorraine. C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agit, mais agit tout doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis. Il s'était mis pour la première fois à ouvrir les paquets lui-même. De quoi la bonne femme pleurait clans son cabinet.
Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir son petit rôlet, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et haranguant les députés un à un, jurant qu'il ne voulait plus qu'une religion dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse. Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était majeur et saurait se faire obéir. «
Paroles habiles sans doute pour pécher les quinze millions. La Ligue le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui emportât le pouvoir, la royauté même.
Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'im-
proviste. Un certain avocat sans causes, très mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils devaient reprendre leur trône, usurpé par les Gapets. Ceux-ci étaient frappés de Dieu, fous, malades, bu hérétiques. M. de Guise, chef de la Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme , traiter le duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner en soumettant la France à Rome.
Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et transmis à Philippe IL
La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé trouve un matin sur son bureau une proposition anonyme. C'était simplement la demande que le roi admît comme lois tout ce qu'une commission des États, unie au Conseil, aurait décidé, sans même qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que l'abolition de la monarchie.
Le Tiers -état sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en faisant de ces trente-six un simple comité consultatif. Puis il stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les deux autres ensemble n auraient quune voix. La proposition